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Points de vue

Manifeste contre l'antisémitisme : l'impossible union sacrée

Rédigé par Nassurdine Haidari | Mercredi 2 Mai 2018



Manifeste contre l'antisémitisme : l'impossible union sacrée
Ce texte se veut être une réponse aux différentes calomnies du manifeste contre l'antisémitisme publié le 22 avril.

Ancien imam à Marseille et aujourd'hui conférencier à la Seyne-sur-Mer, je puis vous dire que ce manifeste a heurté les musulmans de France. Ancien élu socialiste à Marseille, je suis actuellement le délégué du CRAN PACA et je voulais, au nom de tous mes élèves et de tous les fidèles qui me l'ont demandé, vous donner à travers ce texte le ressenti d'une communauté bafouée.


L'esprit de Zola n'est plus

La France n'est plus le pays de Zola. Elle s'enlise dans les réquisitoires odieux de Phillipe Val. C'est bien là le premier enseignement du « manifeste contre le nouvel antisémitisme ».

Emile Zola était un journaliste infatigable, un apôtre de l'antiracisme, un écrivain hors pair qui avait le souci du détail, le sens de la nuance et la volonté de montrer le réel dans ses petites cavités. Un homme juste qui se battait pour changer les mentalités de son temps par la justesse de sa plume et par la force de ses convictions profondes.

L'ancien rédacteur en chef de Charlie Hebdo, Phillipe Val est, quant à lui, un polémiste notoire, obsédé par l'islam, sous couvert de lutte contre l'islamisme radical. Or n'est pas Émile Zola qui veut.

Convoquer Emile Zola pour écrire comme Charles Maurras est une insulte au combat contre le racisme. Convoquer Emile Zola pour propager des idées nauséabondes, en invitant des personnalités à signer ce manifeste, est une infamie que les citoyens français de confession musulmane ont reçue en plein cœur.

Zola n'est plus et son esprit s'érode devant nous.

Toutefois, nous ne pouvons point rester silencieux face aux calomnies de ce funeste manifeste. Le nouvel antisémitisme est-il l'œuvre des musulmans ? Le Coran est-il l'instrument intemporel de ce nouvel antisémitisme qui sévit à travers l'Europe ? Sans oublier d'aborder la question subsidiaire du manifeste : combien de Mohamed Merah dans nos villes, dans nos campagnes et dans nos banlieues ? Philipe Val se voyait en Zola, sa plume bave la racialisation.

Du nouvel antisémitisme en France et en Europe

Des chants néonazis en Autriche : « Mettez les gaz, vieux Germains, on peut arriver au septième million » scandés par la corporation pangermaniste Germania ; une loi révisionniste en Pologne ; une tentative d'incendie de synagogue en Suède ; des actes antisémites en recrudescence au Royaume-Uni ; un petit garçon de 8 ans portant une kippa, agressé en France. L'antisémitisme progresse dans une Europe où les extrémistes et les nationalistes sont de plus en plus présents sur la scène politique.

Un phénomène inquiétant où la faiblesse des statistiques donne une image peu précise d'un péril qui semble encore plus grand. Le racisme est un cancer au cœur de l'Europe que nous devons tous combattre avec force et pugnacité.

Dans Peau noire et masque blanc, Ibrahim Frantz Fanon écrivait ces lignes d'une furieuse actualité : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous. » Une belle manière de dire qu'il n’y a pas de racisme acceptable ni tolérable et que ceux qui condamnent un juif parce que juif, trouveront dans la force du désespoir, les morsures de la colère et l'aveuglement de la haine, les mêmes mots pour condamner les femmes parce que femmes, les Noirs parce que Noirs, les Arabes parce qu'Arabes, les gitans parce que gitans, les Blancs parce que Blancs et les musulmans parce que musulmans...

L'antisémitisme n'est pas un racisme à la marge, c'est un racisme plein et entier. Ne pas le reconnaitre comme tel serait une faute grave aux conséquences multiples.


Dénoncer encore et toujours, car la France est bel et bien le seul pays à avoir connu plus d'une dizaine de meurtres liés à l'antisémitisme. Ilian Halimi, sauvagement assassiné en 2006 par le gang des barbares. Jonathan Sandler, Gabriel Sandler, Arié Sandler et Myriam Monsonego, tous assassinés par Mohamed Merah devant l'école juive Ozar Hatorah en 2012. Yohan Cohen, Philippe Braham, François-Michel Saada et Yoav Hattab assassinés en 2015, lors de la prise d'otages de l'Hyper Cacher, à porte de Vincennes, et enfin le meurtre odieux de Mireille Knoll en 2018. Tous ces noms raisonnent encore en nous comme la preuve consciente que le combat contre le racisme est non pas une option mais une impérieuse obligation.

Dire avec force que tous ces criminels faisaient partie d'une entreprise terroriste et raciste et que nous avons tous sans exception été touchés par ce déferlement de haine et de désolation (et même nous musulmans, s'il fallait le préciser).

Dire également que l'islamisme radical et violent est une vérité, une machine de destruction massive dont nous, les musulmans, sommes de par le monde les premières victimes. 90 % des victimes civiles du terrorisme sont de confession musulmane. Mais pourrions-nous dire en toute décence que les victimes juives de ce fléau ne pèsent pas grand-chose face à ces millions de victimes musulmanes ? Pourrions-nous en toute dignité entrer dans le champ miné de la concurrence des victimes ?

Non merci !

Car chaque vie qui tombe sous la férule de l'injustice et de la violence est une partie de notre humanité qui s'en va.


Des procédés malhonnêtes

Dire avec détermination que nous devons avoir le courage de regarder ces bouchers de l'apocalypse dans les yeux sans baisser la tête. Avoir la volonté de comprendre le parcours chaotique de ces vies. Avoir la persévérance de comprendre comment la haine a empoisonné leurs cœurs. Enfin, avoir l'opiniâtreté de les juger équitablement selon nos règles démocratiques pour ceux et celles qui n'ont pas encore été jugés.

Pourquoi glisser volontairement dans ce manifeste sur la mise en accusation de toute une population en évoquant un « nouvel antisémitisme musulman » alors que nous pouvions tous ensemble condamner l'antisémitisme porté par l'islamisme radical et violent.

Comment autant de personnalités ont osé souscrire à l'idée qu'il y aurait en nous et en tous ceux qui partagent l'islam comme religion un antisémitisme consubstantiel à leur foi ? Que voient-ils en nous et en ceux qui nous ressemblent ? Des Mohamed Merah en somnolence prêts à se réveiller brutalement pour casser et tuer du juif ?

Cette condamnation d'une violence inouïe adressée aux musulmans, nous ne pouvons ni l'accepter ni la pardonner. Car en sus d'avoir sérieusement porté atteinte à la cause qu'ils prétendent défendre, ils ont emprunté les procédés malhonnêtes tels que la stigmatisation de masse, la généralisation des comportements et la marginalisation des populations visées, procédés que les racistes appliquent doctement.

Convoquer Clemenceau pour finir par penser comme Edouard Drumont est une hérésie intellectuelle.


Coran : les versets de la honte ?

Habitude très humaine de s'enfoncer dans les sentiers perdus de l'obstination. En demandant expressément aux musulmans d'expurger du texte sacré les versets « antisémites et antichrétiens », Phillipe Val et ses étranges co-signataires ont franchi une ligne rouge : celle de la confessionnalisation de la haine.

Les musulmans ne sont plus vraiment coupables, ils sont tous devenus les complices d'un Dieu antisémite. Une lourde charge portée à une religion de plus d'un milliard d'âmes. Une lourde accusation portée à tous ceux qui lisent le Coran et qui n'ont jamais compris qu'il fallait haïr le peuple juif. Un peuple qui, dans le Coran, occupe une place toute particulière, et dont sont issus quasi tous les prophètes qui y sont cités.

Faudrait-il frapper de caducité les versets évoquant Marie, Moïse, Aaron, Jacob, Isaac, David, Salomon, Jean-Baptiste et Jésus ?

Faudrait-il rappeler que la plus belle histoire du Coran est une histoire profondément juive, celle de Joseph et de ses frères, que nous transmettons à nos enfants de générations en générations ?

J’entends déjà les coups de semonce me disant que certains versets poseraient problèmes. A la lecture de ces versets, il est évident que le texte n'a jamais condamné les juifs parce que juifs. Ce procédé est inconnu du texte sacré. Qu'il puisse exister des hommes mal intentionnés qui tournent le sens des versets pour dire ce qu'ils ne soulignent pas, c'est un fait que nous condamnons, et cela existe dans toutes les religions.

Mais dire qu'un texte sacré est la source d'un nouvel antisémitisme est un procédé calamiteux. Lutter contre l'antisémitisme en dressant les musulmans contre les juifs est dangereux.


Le long chemin de la convergence des luttes contre le racisme

Je sais que parler d'épuration ethnique à bas bruit est peut-être un bon coup médiatique pour les signataires, mais devrions-nous rappeler à ces derniers que ces mots ont une résonance particulière au Rwanda, en Bosnie, en Birmanie, au Congo, ou dans d'autres contrées du monde ? Ont-ils déjà regardé ces corps sans vie joncher les trottoirs, ces familles entières décimées, découpées à la machette ? Je ne le pense pas, car s'ils savaient, ils auraient usé de toutes les précautions méthodologiques pour évoquer sérieusement la montée inquiétante de l'antisémitisme.

S'il y a bien un dernier enseignement à retenir de cette tribune pamphlétaire à l'encontre des musulmans, qui se voudrait lutter contre l'antisémitisme, au vu des signataires (hommes et femmes politiques de droite comme de gauche, artistes engagés, intellectuels…), c'est que le chemin de la convergence des luttes contre le racisme est long. Comment lutter contre le racisme lorsque celles et ceux qui vous accompagnent dans ce combat vous regardent comme étant la source première de la haine ?

Mais face à cet enjeu de société d'une importance fondamentale, nous ne baisserons pas les bras, nous combattrons sans relâche toutes les formes de racisme, dont l'antisémitisme sans tomber dans les pièges de la division !

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Nassurdine Haidari est délégué du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) PACA.


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