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Société

Lutte contre le séparatisme : l'incompréhension domine après la fermeture d'une école hors contrat à Paris

Rédigé par Myriam Attaf et Hanan Ben Rhouma | Mardi 15 Décembre 2020 à 08:00

           

Le collège-lycée MHS, un établissement privé hors contrat situé dans le 19e arrondissement de Paris, a été visé par plusieurs procédures administratives au cours de l'année 2020 qui ont abouti à sa fermeture le 23 novembre. Si, au départ, les autorités ont mis en avant une non-conformité aux normes de sécurité, elles invoquent désormais une fermeture réalisée dans le cadre de la lutte contre le séparatisme. Un virage dont les raisons n'ont toujours pas été clairement établies à ce jour et qui suscite visiblement l'incompréhension des corps dirigeant, enseignant et étudiant de MHS.



Lutte contre le séparatisme : l'incompréhension domine après la fermeture d'une école hors contrat à Paris
A l'heure où le gouvernement s'est lancé dans une vaste offensive dirigée contre « le séparatisme islamiste », l'inquiétude monte parmi les dirigeants d'écoles hors contrat, musulmanes en particulier, qui craignent pour leur avenir. Dans le viseur des autorités, le collège-lycée MHS (MEO High School) dont la fermeture récente s'inscrit « dans le cadre de la cadre de la lutte contre l’islamisme et contre différentes atteintes aux principes républicains ».

Cette information, relayée par la Préfecture de police et le parquet de Paris, a, semble-t-il, pris de court les responsables de l'établissement, qui ont décidé de livrer leur version des faits lors d'une conférence de presse organisée jeudi 10 décembre, dès le lendemain de la communication préfectorale.

Le non-respect des normes de sécurités invoqué au départ

La fermeture de l'école le 23 novembre, annonçait MHS le 7 décembre, faisait suite à une inspection interministérielle réalisée le 17 novembre, qui « devait principalement permettre la vérification du respect des normes de sécurité des locaux de l'établissement au regard de la réglementation » s’appliquant aux établissements recevant du public.

A vrai dire, les ennuis ne datent pas du mois de novembre pour MHS Paris. L'école, fondée en 2015 et installée dans le 19e arrondissement de la capitale depuis août 2019, a fait l’objet d’un contrôle administratif le 30 janvier à l’issue duquel est reproché aux dirigeantes de l'établissement le non-respect de normes de sécurité. La veille de l'inspection, « le 29 janvier, nous avons reçu un courrier daté du 24 janvier provenant de la Direction des transports et de la protection du public dans lequel on nous dit que la préfecture n’est pas en mesure d’autoriser notre projet mais que nous avons deux mois pour déposer un recours et nous mettre aux normes », explique la directrice pédagogique du collège-lycée, Hanane Loukili.

En attendant la fin du recours, l’école reste ouverte. Mais début mars, plusieurs parents d’élèves appellent la directrice pédagogique : ils lui apprennent que leurs enfants ont été déscolarisés par l’académie de Paris et qu'ils sont enjoints de les inscrire ailleurs qu'à MHS sous peine de sanctions. « Alors là, bien évidemment, nous tombons des nues ! Pourquoi ? Parce que depuis cette inspection, nous n’avons eu aucune nouvelle, aucun courrier, aucune information qui nous permette de pouvoir de prévoir ce moment-là », déclare-t-elle. Ses demandes d'explications auprès de l'académie restent alors lettre morte.

L’école poursuit néanmoins son activité en pleine crise sanitaire liée au Covid-19. « Mon premier réflexe est d’envoyer un e-mail à l’académie pour leur expliquer qu’il est impossible pour nos élèves de s’inscrire ailleurs pendant l’état d’urgence sanitaire (…) et de nous autoriser à passer aux cours en ligne afin d’accompagner nos élèves dans leur préparation à l’examen jusqu’à la fin de l’année », explique Hanane Loukili, qui se désole de non-réponses à ses demandes.

Lire aussi : Penser l'école d'après - Le confinement, révélateur et amplificateur des inégalités scolaires

Un deux poids, deux mesures dénoncé

Le bras de fer administratif est lancé. « On a jamais reçu de rapports d’inspection et ça, c’est inadmissible ! », s’offusque-elle. « On déscolarise nos enfants, on nous dit que nous ne sommes pas dans les règles mais derrière, on nous donne pas d’informations sur le pourquoi nous ne sommes pas dans les règles ! » Quand elle finit par recevoir un rapport d'inspection en juin, il est truffé de contradictions selon elle.

« Quand on vient reprocher à MHS Paris de mettre en danger des enfants dans ce bâtiment parce qu’il y a des problèmes de sécurité liés aux parties communes, je ne comprends pas. Comment peut-on, dans ce cas, accueillir dans ce même bâtiment depuis dix ans, voire plus, des institutions étatiques et recevoir des enfants sans en avoir alerté les institutions concernées ? », s'interroge-t-elle, mentionnant la présence d'une association venant en aide aux jeunes autistes, un centre médico-psychologique et un Centre d’action éducative de la Protection Judiciaire et de la Jeunesse (PJJ).

Des structures qui, martèle Hanane Loukili, n'auraient pas été visées par les procédures administratives qui mènent la vie dure à MHS Paris. « Il n'y a pas que nos enfants dans ce bâtiment donc je ne comprends pas pourquoi ces parties communes sont dangereuses pour nous et pas pour les autres. (...) Une vie égale une vie. Nos vies ne sont pas supérieures à celles des autres. »

L'opération de contrôle survenue le 30 janvier aboutit à une lourde sanction prononcée à l'encontre de l'école le 18 novembre par le Tribunal correctionnel de Paris. « Les éléments recueillis lors de ce premier contrôle ont permis de diligenter une enquête à l'issue de laquelle les dirigeants de cet établissement ainsi que l'association qui est le support juridique de l'activité ont été condamnés pour des faits d'ouverture et de direction d'un établissement scolaire privé malgré une opposition administrative », indiquent la Préfecture de police et le parquet de Paris dans un communiqué de presse commun en date du 9 décembre. Outre la fermeture de MHS, Hanane Loukili est condamnée à cinq ans d'interdiction d'enseigner ou d'ouvrir un établissement. Une décision que la directrice a décidé de contester en appel.

Des preuves de leur séparatisme réclamées par l'école

C’est justement le 9 décembre, le jour même de la présentation du projet de loi « confortant les principes républicains » que l'affaire prend une toute autre dimension. « La cellule de lutte contre l'islam radical et le repli communautaire (CLIR) de Paris a élargi son champ d'action aux contrôles administratifs de certaines écoles hors contrat dans un objectif de protection de l'enfance et de la jeunesse », ont indiqué les autorités, qui expliquent qu'un nouveau contrôle administratif réalisé le 17 novembre a permis de constater une « ouverture de l'établissement malgré une opposition administrative » ainsi que plusieurs autres « irrégularités ».

« Ces opérations de contrôle administratives ainsi que les enquêtes judiciaires diligentées à l’encontre des établissements contrevenant à la réglementation en vigueur illustre pleinement l’implication des pouvoirs publics dans la lutte contre toutes les formes de séparatisme », concluent la Préfecture de police et le parquet de Paris.

« Qu'avons-nous de séparatistes ? Quelles sont les preuves contre nous que nous sommes dans une dynamique de séparatisme ? », s'indigne Hanane Loukili, qui s'interroge sur ce revirement. « On est en train de nous dire : "On ne veut pas que vous transmettiez les valeurs républicaines parce que vous ne les avez pas." Comment qualifie-t-on ce genre de choses ? Pour moi, ça s’appelle un jugement. On nous juge alors même qu'on ne nous connaît pas. »

Elle s'offre donc l'occasion de présenter MHS à la presse. L'établissement, qui n'est « rattaché à aucun mouvement », n'est pas un établissement confessionnel musulman. Il ne propose, en ce sens, aucun cours de religion ou de morale religieuse. « Notre seul culte est celui du savoir, ni plus ni moins. Notre instruction est laïque », assure Zinedine Gaïd, enseignant en sciences économiques et sociales au sein de MHS.

Une étiquette « musulmane » que l'école refuse

Hanane Loukili admet que son école revendiquait, lors de sa première année d’existence en 2015, des valeurs de l’éthique musulmane. Mais avec cette communication, « nous sommes tombés dans un cas de figure dans lequel nous ne souhaitions pas nous retrouver, celui du communautarisme. C’est là qu'on a revu notre projet éducatif ». Un changement de cap nécessaire puisque, selon la directrice, le contenu pédagogique ne correspondait pas au public – majoritairement musulman – que l’école attirait.

« Les familles nous réclamaient des cours de religion alors qu’il n’y en avait pas. Nous avons refusé. On ne correspondait pas aux attentes de ceux qui venaient dans notre établissement car nous n’avions pas la même manière de voir les choses. De fait, nous avons revu l'éthique de notre établissement et nous l’avons redéfini par le terme "universaliste" » à partir de la rentrée 2016, explique-t-on. Ce que confirme auprès de Saphirnews un responsable associatif impliqué dans le milieu des écoles musulmanes, indiquant avoir eu du mal à se rapprocher de MHS « car ils ont très vite joué la carte de l'école laïque ».

Et c’est bien ce que l’école revendique inlassablement. « Nous sommes une école universaliste, aconfessionnel. Je répète : aconfessionnel. Nous n’avons pas de religion, nous acceptons toutes les personnes quelles que soient leurs convictions, leur religion, leur origine, leur couleur, leurs aspirations », déclare Hanane Loukili. A MHS, « nous autorisons effectivement, les signes religieux. C’est pour cela que vous pouvez voir dans notre établissement des jeunes filles qui sont libres de porter, par exemple, le voile », comme tout autre signe religieux. « Chacun a sa liberté de conscience », appuie la directrice. « Notre ouverture est fondée sur une indifférence face aux différences », renchérit Zinedine Gaïd.

Une liberté recherchée par les 110 élèves qui ont choisi MHS et qui sont choqués par leur déscolarisation brutale. Une poignée d'entre eux était présente pour défendre leur école que leurs parents payent à l'année entre 3 500 et 4 000 euros. « J’étais sous le choc, comme tous mes camarades. On s’est senti rejeté du système éducatif », confie Mohamed, 16 ans, élève en première générale. Un sentiment d’injustice partagée par une parent d’élève : « Je trouve cela injuste, j’ai pas l’impression que ma fille est condamnée. Si on cherchait une école musulmane, on ne serait pas ici. »

Bien que l'établissement ait lancé une offensive médiatique, de nombreuses questions restent encore aujourd'hui sans réponse. Des zones d'ombre persistent dans une affaire qui alimente des inquiétudes parmi des musulmans.

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