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Points de vue

La parque malhonnête

Rédigé par Michot Yahya | Mardi 21 Décembre 2004

Qui ne se souvient de la scène de Tintin, Vol 714 pour Sidney dans laquelle les infâmes Carreidas et Rastapopoulos se disputent l’un à l’autre le titre d’homme le plus méchant de la planète ? Eh bien, que ceux qui l’ignoreraient encore le sachent, il paraîtrait que l’humble signataire de la présente tribune est pire même, plus dangereux et en tout état de cause moins « recommandable » encore que Tariq Ramadan !



Qui ne se souvient de la scène de Tintin, Vol 714 pour Sidney dans laquelle les infâmes Carreidas et Rastapopoulos se disputent l’un à l’autre le titre d’homme le plus méchant de la planète ? Eh bien, que ceux qui l’ignoreraient encore le sachent, il paraîtrait que l’humble signataire de la présente tribune est pire même, plus dangereux et en tout état de cause moins « recommandable » encore que Tariq Ramadan ! Dans Frère Tariq, un piètre réquisitoire qu’elle a récemment mis sur le marché à grand renfort de tambours et claquettes, la « journaliste d’investigation » (dixit L’Express) Caroline Fourest inculpe en effet le penseur musulman suisse d’être mon ami [1]. La preuve ? Tariq Ramadan a écrit la préface d’un recueil d’articles que j’ai publié en 2002 sous le titre Musulman en Europe   [2]. Crime bien entendu impardonnable puisque je serais par ailleurs, et toujours selon Mlle Fourest, une sorte d’islamiste jihadiste proche du GIA algérien !…

 

Je n’ai pas l’habitude de commenter les ragots. Cette fois-ci, l’histoire est cependant cousue de trop de fils blancs pour que je me prive du plaisir de dénoncer, textes à l’appui, la déformation délibérée de la vérité, la diffamation et la malhonnêteté intellectuelle. Délaissant de menues erreurs, je m’en tiendrai à trois points.

 

1) Page 300 de Frère Tariq, Caroline Fourest tronque délibérément la citation qu’elle donne de la page 107 de mon Musulman en Europe. La différence est grande en effet entre les propos qu’elle m’attribue explicitement :

Je dirai vertement, au risque de choquer, que nous, musulmans, pourrions encore nous permettre de beaucoup tuer, trucider et massacrer pour rejoindre le degré d’inhumanité régulièrement atteint dans le passé par les aïeux de ceux qui accusent aujourd’hui l’islam de religion de la violence.

Et ce qui est effectivement écrit dans Musulman…, p. 107 :

Si le Très-Haut ne nous avait pas appris que « celui qui tue une âme pour autre chose que le meurtre d’une autre âme ou de la corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué l’en­semble des hommes (Coran, al-Mâ’ida - V, 32) », je dirais vertement, au risque même de choquer, que nous, Musulmans, pourrions encore nous permettre de beaucoup tuer, trucider et massacrer pour rejoindre le degré d’inhumanité régulièrement atteint dans le passé par les aïeux de ceux qui accusent aujourd’hui l’Islam de religion de la violence.

Dans ce passage, je ne me suis pas exprimé à l’indicatif futur mais au conditionnel présent. Ce que Mlle Fourest présente comme une phrase indépendante est par ailleurs une proposition principale dont le sens est infléchi par la subordonnée conditionnelle irréelle qui la précède. Le passage du Coran cité dans cette proposition conditionnelle souligne la gravité de tout meurtre et invite à réfléchir par deux fois avant de recourir à la violence. La manière dont Caroline Fourest mutile et altère l’énoncé même de mon texte est tout simplement indécente.

 

2) Diffamation et malhonnêteté intellectuelle se constatent aussi, et d’une manière pire même que dans le premier cas, lorsque, au début de la page 299 de son ouvrage, Mlle Fourest m’attribue le passage suivant, que j’aurais selon elle écrit dans mon N. Lebatelier, Ibn Taymiyya. Le statut des moines  [3] (elle ne donne pas de numéro de page) à propos du massacre des sept trappistes de Notre-Dame de l’Atlas par le GIA algérien en 1996 :

Le drame aurait sans doute pu être évité avec un peu de bon sens si les moines avaient accepté de prendre “ quelques vacances en France ”.

Ce qui est effectivement écrit dans Statut…, p. 25, est, estt ellenière pire mêmehommes :

On préférera penser que le drame aurait sans doute pu être évité avec un peu de bon sens, si les moines avaient suivi la sug­gestion du préfet de Médéa de prendre « quelques vacances en France » (19 décembre 1993)…

À nouveau, mes propos sont délibérément altérés, mutilés, et je me vois attribuer l’expression « quelques vacances en France » qui est en vérité, ainsi que dûment indiqué dans Statut…, p. 24 et 25, une citation de propos tenus par un officiel algérien.

 

La malhonnêteté de Caroline Fourest est, ici, pire même qu’à la page 300 de Frère Tariq parce que les propos qu’elle m’attribue se retrouvent en fait littéralement dans une pseudo-citation de mon Statut… concoctée par le moine cistercien L. Wehbé [4]  :

« Le drame aurait sans doute pu être évité avec un peu de bon sens si les moines avaient accepté de prendre “ quelques vacances en France ” (...)… »

Caroline Fourest de m’attribuer donc des choses que je n’ai jamais écrites et, par ailleurs, de ne pas citer la source sur laquelle elle ne peut manquer de s’être effectivement basée. Belle déontologie ! Je suis enclin à penser que la « journaliste d’investigation » n’a, alors, en réalité point lu mon N. Lebatelier, Ibn Taymiyya. Le statut des moines et n’en a qu’une « connaissance » – si on peut dire – indirecte. A la malhonnêteté intellectuelle, elle joint un manque de sérieux déshonorant sa profession autant que sa personne.

 

3) Diffamation et malhonnêteté intellectuelle encore quand Mlle Fourest allègue, page 298 de Frère Tariq, que j’aurais écrit que « le massacre de Tibéhirine était fondé coraniquement parlant » et m’appelle, page 315, « Michot qui a justifié le meurtre des moines de Tibéhirine au nom d’Ibn Taymiyya ». Des accusations aussi péremptoires sont d’autant plus vaines qu’ainsi qu’on vient de le voir, la manière inexacte dont Caroline Fourest cite l’opuscule en référence auquel elle les formule semble démontrer qu’elle ne l’a pas en fait pas lu !

 

Comme je l’ai expliqué quelques fois déjà dans la presse ou sur internet [5], dans Statut… j’ai exploré le profond fossé séparant les textes musulmans classiques – dont ceux utilisés par le GIA – et le consensus (ijmâ‘) des condamnations contempo­raines du drame de Tibéhirine. Je me suis ensuite montré d’autant plus favo­rable à ce consensus communautaire que j’avais pris la peine d’expliquer que c’est la seule autorité habilitée à gérer le magis­tère sunnite.

 

Malgré son caractère quelque peu voltairien, cette étude était de nature académique et je défie quiconque de prouver que j’aurais eu le moindre lien avec le GIA et moi-même « justifié » le massacre de Tibéhirine au nom de qui que ce soit. Durant la cabale qui me frappa en 1997-1998 à propos de Statut…, des lectures à la fois plus littérales et plus intelligentes de l’opuscule m’innocentèrent face à de telles accusations [6]. Ce qui explique que ma carrière académique ait pu se poursuivre sous des cieux moins plombés d’islamophobie qu’en Belgique ou en France…

 

Mais revenons à la prose de Caroline Fourest. Les manquements délibérés à la déontologie constatés ci-dessus dans les trois pages de son Frère Tariq me concernant sont d’une telle gravité qu’ils permettent de s’interroger sur l’honnêteté et le sérieux du reste de sa diatribe contre celui à qui me lie de fait, depuis plusieurs années déjà et malgré nos différences d’opinion, une profonde et fidèle amitié. Si un médecin s’autorisait des fautes professionnelles du type de celles de Mlle Fourest, il serait bien vite radié de son ordre. Dans le corps académique, tant de malhonnêteté intellectuelle ne resterait pas non plus sans conséquence. Comment dès lors expliquer que dans la France d’aujourd’hui, une jeune journaliste jouisse d’une impunité aussi large, et de l’appui d’une maison d’édition aussi renommée que Bernard Grasset, pour déformer des écrits forger et mentir, calomnier et diffamer de manière aussi grossière qui bon lui semble parmi les musulmans [7] ? N’y aura-t-il donc personne pour sonner l’alarme et expliquer qu’une telle dégénérescence du métier évoque de plus en plus le harcèlement médiatique des intellectuels israélites dans l’Allemagne nazie des années 30 et les bûchers de l’Inquisition dans l’Espagne du XVIe siècle ? Ce serait pourtant une noble tâche pour un esprit épris de la vérité !

 

Bingo ! Le 28 octobre, voilà déjà l’impénitent BHL qui monte au créneau avec un bloc-notes de son cru [8]. Ce n’est malheureusement que pour choir de plus haut !… En relayant sans une once d’esprit critique les allégations de Mlle Fourest à mon sujet, le désopilant phare de l’intelligentsia sionisante française ne se rend-il pas compte en quelle indécente compagnie il se commet ? Quelle que soit son hostilité pour Tariq Ramadan, un nouveau philosophe est-il dispensé du devoir de vérification de ses sources et d’un respect minimum des textes ?

 

Qu’on soit bobardière ou écrivailleur, les choses ne semblent donc pas s’améliorer dans l’Hexagone dès qu’il s’agit d’Islam ! A moins, bien sûr, que le venin, contagieux, d’une parque aussi malhonnête que Mlle Fourest soit tout bonnement à expliquer par la psychologie. En exergue de son volume (p. 7), la pauvre avoue en effet, pathétiquement, avoir été déçue par Tariq Ramadan. On pourrait dès lors penser, entre autres, à ces vers d’un poète antique nommé Théonikos Nauta :

Coincée, dans sa haine des garçons,

Devant la beauté même d’Apollon,

Sapho, la douce langue de velours,

Se déchaînant hargneuse, sans détour,

D’une plume fielleuse déchira

Les Sages ne la satisfaisant pas [9].



[1] C. Fourest, Frère Tariq. Discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Paris, Grasset, 2004, p. 298-300. Voir aussi C. Chartier, L’homme qui veut instaurer l’islamisme en France, in L’Express International, n° 2781, Paris, 18-24 octobre 2004, p. 12-19.

[2] Y. Michot, Musulman en Europe. Réflexions sur le chemin de Dieu (1990-1998). Préface de Tariq Ramadan, Villemomble, Éditions JSF, 2002.

[3] Y. Michot, Ibn Taymiyya. Le statut des moines. Traduction française, en référence à l’af­faire de Tibéhirine, par Nasreddin Lebatelier (Rubbân al-ghâriqîn fî qatl ruhbân Tîbhirîn), Beyrouth, El-Safîna, « Fetwas d’Ibn Taymiyya, II », 1417/1997, 36 p.

[4] L. Wehbé, Une opinion islamique extrême. À propos des sept Frères de Tibhi­rine, in Collectanea Cisterciensia, 62/1, Godewaers­velde, Abbaye du Mont des Cats, 2000, p. 72-78, 78-80 ; p. 76.

[5] Voir par exemple autre à telligeVoir par exemple Y. Michot, Les « certitudes » du Professeur Dassetto, in Le Vif / L’Express, n° 2411, 26 septembre - 2 octobre 1997, p. 32.

[6] Voir par exemple autre à telligeVoir par exemple Ph. Van Parijs, L’Affaire Le Batelier, à l’adresse www.etes.ucl.ac.be/PVP-INTERVENTIONS/PVP­interv97e.html.

[7] Il est vrai qu’on peut s’interroger sur la probité intellectuelle, ou tout simplement l’intelligence, du président du directoire de ces éditions puisque, à propos du premier point souligné plus haut, il ne trouve rien d’autre à répondre que : « Page 300 - Caroline Fourest retranche de votre citation la longue injonction au “Très Haut” tirée du Coran. Le choix de Caroline Fourest ne change rien au sens général de sa citation de votre texte » (Olivier Nora, lettre du 24/11/04). On croit rêver…

[8] B.-H. Lévy, Les altermondialistes et Le Monde diplo peuvent-ils, encore, soutenir Tariq Ramadan ?, in Le Point, n° 1676, Paris, 28 octobre 2004, p. 162.

[9] Th. Nauta, Complete Poetry, Piraeus, The Bireme, 2004, p. 536. Dans une autre version, les deux derniers vers sont:

                                 De son calame menteur démolit

                                 Les dieux qui la repoussaient de leur lit.