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Points de vue

L’islam, religion violente ? (2/6) ‒ Le règne des « intellectuels faussaires » et pseudo-experts dans la France post-Charlie

Rédigé par Alain Gabon | Jeudi 9 Juillet 2015



La classe politique dans sa totalité, de l’extrême gauche à l’extrême droite, assomme le pays en permanence avec le même discours catastrophiste et apocalyptique sur le « péril-islamiste-à-nos-portes ». (Copie d'écran des Guignols de l'info du 4 mai 2015 : « Marine Lepen rassure ses militants ».)
La classe politique dans sa totalité, de l’extrême gauche à l’extrême droite, assomme le pays en permanence avec le même discours catastrophiste et apocalyptique sur le « péril-islamiste-à-nos-portes ». (Copie d'écran des Guignols de l'info du 4 mai 2015 : « Marine Lepen rassure ses militants ».)
Dans cet article, il s’agit non pas de nier l’existence de violences liées à l’islam commises par des musulmans au nom de leur religion, mais de démystifier certains stéréotypes mensongers et profondément enracinés mais contraires à la réalité tant historique que contemporaine : le mythe selon lequel l’islam (et ses croyants) serait intrinsèquement plus violent que d’autres idéologies (religieuses ou pas) et la notion que la quasi-totalité du terrorisme aujourd’hui serait de nature « islamiste » ou « jihadiste ».

Le bref rappel historique du précédent article a déjà remis en perspective la première de ces deux fallacies, en rappelant que l’archive historique depuis le Moyen Âge et les croisades jusqu’au XXe siècle inclus, à savoir l’essentiel de l’Histoire mondiale, ne produit absolument aucune évidence suggérant que l’islam, ses croyants, ses peuples, régimes, empires et nations islamiques ont été plus violents que les autres.

Bien au contraire, ils furent la plupart du temps moins cruels, sanglants et barbares que, par exemple, l’Occident chrétien ou les régimes totalitaires soviétiques. Ce qui, en soi, invalide déjà le cliché d’un islam « religion de haine plus violente que les autres ».

La longue liste de la barbarie humaine

La barbarie coloniale multicentenaire et à échelle mondiale, traite négrière incluse, d’ailleurs justifiée également par l’utilisation de la Bible, les deux Guerres Mondiales et l’Holocauste ne sont que les quatre exemples les plus connus.

Mais la liste est longue (et non exhaustive) : l’utilisation, par Lénine et Staline, de la famine de masse pour éliminer les « ennemis de classe », y compris les populations paysannes pensées comme contre-productives ou dangereuses pour la Révolution ; la Grande Terreur communiste des années 1936-1938, l'empire des camps et l’« archipel des goulags » ; les Grandes Purges de 1936-1940 qui exterminèrent plus de 30 millions d’opposants ou supposés opposants dans les camps de la mort, les exécutions de masse ou les assassinats politiques (2 millions de morts pour les seules Grandes Purges, selon les meilleurs historiens) ; le régime des khmers rouges de Pol Pot qui tua entre 1,5 et 2 millions de Cambodgiens pendant les années 1970, c’est-à-dire plus de 20 % de la population (20 000 charniers ont été découverts dans ce seul petit pays !) ; en Chine, sous Mao et le « Grand Bond en avant », ce sont 30 millions d’êtres humains qui périrent de faim pendant les seules trois années 1959-1962. Et ainsi de suite, juste pour le XXe siècle.

Toutes ces horreurs furent commises délibérément au nom d’idéologies variées, religieuses ou athées, des marxismes-léninismes, des suprémacismes raciaux, etc., mais sûrement pas au nom de l’islam. On risque d’attendre longtemps que les islamophobes nous donnent l’équivalent islamique de l’Holocauste, ou du reste…

La recherche scientifique contredit le lien intrinsèque qui unirait l’islam à la violence

En ce qui concerne le présent, l’archive historique se voit confirmée par la recherche scientifique et empirique la plus avancée. L’espace nous manque ici pour la présenter, mais citons deux des plus substantiels travaux récents sur les rapports entre les musulmans et la violence.

L’étude de Steven Fish, professeur en sciences politiques à l’Université de California-Berkeley, qui utilise les méthodologies statistiques de pointe, démontre que les musulmans, occidentaux ou autres, ne sont pas plus violents que les autres groupes, que ce soit dans les faits ou les opinions (justification de la violence, etc.). Une conclusion qui s’applique autant aux violences interpersonnelles (domestiques, homicides, etc.) que politiques comme le terrorisme.

L’étude montre même que pour certaines formes de violence comme les homicides ou les massacres de masse tels les tueurs fous qui défraient régulièrement la chronique américaine, le taux d’homicide est en réalité nettement plus bas chez les individus de confession islamique que chez les autres.

Ces conclusions, répétons-le, fondées sur la recherche scientifique la plus objective et la plus poussée qui soit, plutôt que sur des impressions créées par les grands médias, sont régulièrement testées et confirmées, par des sondages, eux aussi, de pointe.

Ainsi, la plus grande enquête réalisée à ce jour sur les valeurs des musulmans de par le monde, la colossale entreprise planétaire Inside Islam. What a Billion Muslims Really Think coordonnée par Dalia Mogahed de l’Institut Gallup et John Esposito de l’Université de Georgetown, l’éminent universitaire américain en études islamiques et moyen-orientales, confirme les conclusions de Steven Fish et de tant d’autres (voir les conférences de Dalia Mogahed et John Esposito sur leurs travaux ici et ici)

En France, préjugés et guignols médiatiques remplacent la connaissance

Il est déplorable que pratiquement aucune de ces très nombreuses recherches ne soit traduite et diffusée en français, le pays européen ayant la plus grande minorité musulmane.

Cette lacune ne fait que renforcer l’état d’ignorance crasse et de préjugés dans lequel se trouvent nombre de Français, y compris une partie des musulmans eux-mêmes dont les déclarations et analyses simplistes comme celles de Hassen Chalgoumi, de Dounia Bouzar ou encore d’Abdennour Bidar les feraient passer eux-mêmes islamophobes sans même qu’ils s’en rendent compte.

Ainsi, plutôt que d’être exposés à la connaissance véritable, aux recherches sérieuses et aux vrais intellectuels en ces domaines, les Français le sont exclusivement à des penseurs de pacotille, des « musulmans officiels de la République », des musulmans alibis médiatiquement corrects et politiquement dociles comme avant, ailleurs, ces « bons négros » ([house negro]i, en anglais ou « nègres domestiques ») dont le rôle était d’aider leurs maîtres à contrôler et pacifier leurs coreligionaires.

Exemples types d’intellectuels faussaires dont les inepties en matière d’islam ne se comptent plus, la fonction idéologique de ces « musulmans modèles de la République » à l’évidence sélectionnés par les médias et les politiques pour leur malléabilité est double : 1. réciter ce que les élites étatiques, leurs maîtres, attendent d’eux et propager le groupthink d’État en matière d’islam ; b. délégitimiser tous les autres, surtout les moins dociles et les plus farouchement indépendants comme Tariq Ramadan et l’UOIF, leurs bêtes noires.

Dans ce pays, à côté des islamophobes ouverts que sont Zemmour et Finkielkraut, le « PAF » et les discours publics sur l’islam et les musulmans sont entièrement occupés, au sens militaire du terme, par des marionnettes médiatiques, agents idéologiques cooptés par l’État qui ne font que servir, au double sens du terme, la doxa officielle et les politiques gouvernementales. (Ainsi, Chalghoumi Bidar et Bouzar travaillent maintenant pour le gouvernement comme « experts », on devrait en frémir.)

Une industrie du contre-terrorisme fort lucrative

Or la recherche américaine de pointe, la meilleure au monde (des revues comme Critical Studies on Terrorism), de même que la presse anglo-saxonne ont bien montré comment cette logique en tout point intéressée d’inflation maximale de la menace a produit un véritable « counterterrorism business » fort lucratif, une « industrie du contre-terrorisme » en pleine expansion.

Composée en grande partie de pseudo-experts autoproclamés voire de charlatans avérés, cette industrie et les individus, think tanks et centres de « recherche » qui y prospèrent ont tout intérêt à jouer la carte de la peur, à exagérer le plus possible par une rhétorique catastrophiste des « menaces » en réalité minimales, voire quasi inexistantes, à maximiser les objets (« péril islamiste », « radicalisme des jeunes de banlieue », « repli communautariste » et autres « danger terroriste ») qui justifient leur existence.

La France a bel et bien succombé à la psychose post-Charlie et au groupthink sécuritaire. Comme la classe politique dans sa totalité, de l’extrême gauche de Mélanchon à l’extrême droite de Le Pen, assomme, elle aussi, le pays en permanence avec le même discours catastrophiste et apocalyptique sur le « péril-islamiste-à-nos-portes », il n’est pas surprenant que les Français aient développé ces fausses notions sur l’islam, les musulmans et la violence.

On ne leur donne aucune chance de réaliser qu’il existe une montagne de connaissances et de recherches, par des gens autrement plus sérieux, qui contredisent en tous points ces stéréotypes que l’on a chez eux inculqués, ces contre-vérités que nos auto-entrepreneurs du contre-terrorisme ont tout intérêt à exagérer, ne serait-ce que parce que leurs carrières, leurs statuts, leur présence médiatique, et même plus prosaïquement leurs revenus, en dépendent.

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Alain Gabon, professeur des universités aux États-Unis, dirige le programme de français à Virginia Wesleyan College (université affiliée à l’Église méthodiste de John Wesley), où il est maître de conférences. Il est l’auteur de nombreux articles sur la France contemporaine et la culture française.