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Points de vue

L’implication des Tchétchènes dans les forces russes en Ukraine : l’arbre qui cache la forêt

Rédigé par Dagun Deniev | Mardi 26 Juillet 2022 à 12:00

           


L’implication des Tchétchènes dans les forces russes en Ukraine : l’arbre qui cache la forêt
Dès les premiers jours de l’offensive russe contre l’Ukraine lancée le 24 février dernier, les minorités ethniques de Russie, en commençant par les Tchétchènes, vampirisent l’attention des réseaux sociaux et des médias tant et si bien que l’encyclopédie en ligne Wikipédia a commis un article multilingue traitant à part entière de « l’implication tchétchène dans l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 ». Mais cette attention est-elle méritée ?

« Cherchez le Tchétchène », un principe qui ne date pas d’hier

À l’aube du troisième millénaire, la propagande du Kremlin, aux prises avec l’indépendantisme tchétchène, multipliait les affabulations les plus folles à son encontre en évoquant la « piste tchétchène » en lien avec tout drame national ou international, des attentats du 11-Septembre à New York au massacre d’Andijan en Ouzbékistan, en passant par l’affaire de la ricine à Londres. « On accuse les Tchétchènes de l’échec de l’économie russe, de la montée de la criminalité et même de la destruction d’arbres dans les rues de Moscou », notait la correspondante de Reuters, Vanora Bennett, en 2001.

Même vingt ans plus tard, le dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, n’avait trouvé de meilleur bouc émissaire que les Tchétchènes pour rejeter sur eux la responsabilité de la crise migratoire à la frontière biélorusso-polonaise, mais comme tout le monde savait que c’était lui seul qui avait orchestré cette crise en représailles contre les sanctions occidentales frappant son régime, personne n’a été dupe de ses mensonges.

Le « méchant Tchétchène » rampe sur la rive du Dniepr ?

L’invasion russe de l’Ukraine en février dernier a projeté de nouveau les Tchétchènes sous les feux de l’actualité. Leur participation à cette guerre, comme celle de représentants d’autres minorités ethniques de Russie, a failli donner à cette agression l’allure d’une croisade de barbares non-russes. Nicolas Gosset, un spécialiste belge de la Russie, n’y va pas par quatre chemins  avec cette métaphore : « C’est un peu comme quand on parlait des Huns à la fin de l’Empire romain. Si on savait qu’ils arrivaient, on se disait que ça allait être horrible. »

Sauf qu’en l’occurrence, les hommes de Ramzan Kadyrov, chef de la Tchétchénie, ont fait défection pour la « Troisième Rome » russe il y a vingt ans et font désormais partie intégrante de l’armée fédérale, comme Nicolas Gosset le souligne d’ailleurs lui-même : « Ce ne sont pas des paramilitaires comme on l’entend parfois. (...) Les unités tchétchènes sont mobilisées au même titre que des gars de l’Altaï, ou de Sibérie. » En parlant de la Sibérie, il est intéressant de noter que les Bouriates, un peuple du sud de la Sibérie, serait, en pourcentage du nombre d’habitants, la minorité la plus représentée au sein de l’armée russe en Ukraine avec de 5 à 10 000 hommes sous les drapeaux, sincèrement acquis au discours de Moscou.

En comparaison, les Tchétchènes, pourtant deux fois plus nombreux que les Bouriates, semblent n’avoir envoyé au front pour l’instant qu’une poignée de combattants. En effet, le renseignement militaire ukrainien comme Ramzan Kadyrov – deux sources peu suspectes de connivence – sont d’accord pour dire qu’il y a jusqu’à 2 500 à 3 000 militaires venus en Ukraine depuis la Tchétchénie, qui abrite un centre de recrutement ouvert à tous les citoyens de Russie.

Kiev a même publié une liste nominative de ces militaires, avec mention de leurs républiques d’origine, grâce à quoi l’activiste tchétchène, Aboubakar Iangoulbaïev, a compté le nombre exact de ses congénères parmi les envahisseurs russes : 1 294. Cela fait 0,68 % des 190 000 soldats russes mobilisés contre l’Ukraine, selon les estimations américaines.

Poutine et Kadyrov. © Kremlin
Poutine et Kadyrov. © Kremlin

Effet de loupe des médias

Monté en épingle par les médias, ce contingent kadyrovien, quoique peu nombreux, s’est transformé en fer de lance de l’invasion de l’Ukraine, rien de moins qu’« un maillon essentiel dans le dispositif russe », selon Le Progrès et Valeurs actuelles, pour ne citer que ces deux titres. La presse francophone est allée jusqu’à créer la fake news des 10 000 Kadyrovtsy envoyés en Ukraine par leur maître. En réalité, si Kadyrov avait bel et bien réuni à Grozny des milliers d’hommes issus de l’ensemble de ses forces de l’ordre, il avait en même temps précisé qu’aucun d’entre eux n’était sur le point d’être transféré en Ukraine.

Mais ce qui interpelle en dehors des chiffres qui, comme nous l’avons vu, s’avèrent en réalité beaucoup plus bas que cela, c’est la place disproportionnée occupée par Kadyrov et ses hommes dans le flux des informations. « Toute participation des Tchétchènes (à la guerre) en Ukraine et leur impact sur les hostilités sont sans commune mesure avec l’attention qui leur est portée dans les médias », relève le représentant de l’ONG russe Memorial, Oleg Orlov. Il explique cet engouement médiatique par une campagne de communication efficace de Kadyrov.

En effet, même si « campagne de communication » est un bien grand mot pour les idioties de Kadyrov sur ses réseaux sociaux, force est de constater qu’il y est suivi par des centaines de milliers de followers (1) dont des journalistes qui ne se privent pas de relayer chacune de ses turpitudes. L’une des dernières en date, reprise par la très officielle agence de presse russe Ria Novosti, représente le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, défait par la Russie et amené, menottes aux mains et le nez poudré de drogue, à Grozny.

À ces vidéos, qui se veulent drôles, s’ajoutent celles tournées par les Kadyrovtsy en Ukraine et dans lesquelles ces derniers font semblant de participer aux combats ou témoignent de leur fidélité à leur maître en lançant leur habituel « Akhmat sila ! » (Akhmat est la force!), en référence au défunt père de Ramzan, Akhmat Kadyrov, le premier vassal de Moscou dans la Tchétchénie postsoviétique ramenée en 2000 dans le giron de la Russie. Notons que ce slogan n’est nullement un « cri patriotique tchétchène », comme le dit TF1, mais un simple cri de ralliement des Kadyrovtsy et la formule consacrée pour leur prêter allégeance.

Ainsi, à coup de mises en scène grotesques, de déclarations va-t-en-guerre et de provocations bouffonnes, l’homme de paille du Kremlin en Tchétchénie ne ménage pas d’efforts pour se montrer plus royaliste que le roi. Par conséquent, les oxymores « armée tchétchène » et «  soldats tchétchènes  » ne sont pas rares dans les publications en lien avec la guerre en Ukraine. Il faut rappeler à cet égard que les républiques de la Fédération de Russie, qui n’a de fédéral que le nom, ne disposent d’aucune force armée qui leur soit propre. La Russie est un État centralisé qui n’a qu’un seul président (2), une seule Garde nationale, un seul ministère de l’Intérieur avec ses antennes locales.

Tous les indigènes qui participent à « l’opération spéciale » de Poutine contre l’Ukraine sont des membres du ministère de la Défense russe et d’autres structures de force, toutes subordonnées au pouvoir central. C’était déjà le cas lors des Première et Seconde Guerres mondiales quand l’Empire tsariste puis soviétique recrutaient la chair à canon parmi les peuples colonisés, et l’empire poutinien n’est pas en reste. Il ne faut pas oublier néanmoins que les forces armées de Russie sont composées majoritairement de Russes ethniques, à l’image de leur proportion dans la population du pays, qui est de l’ordre de 80 %. On aurait donc tort de laisser la vaguelette de Kadyrov cacher le raz-de-marée russe qui déferle sur l’Ukraine.

Les Kadyrovtsy tournés en dérision

À force de polluer le Web avec leurs vidéos de scènes de combat bidon, les Kadyrovtsy sont devenus la risée des Ukrainiens et des pro-Ukrainiens, au point de se voir affubler du surnom de « TikTok-vojska » (les troupes de TikTok, du nom de la plate-forme de partage de vidéos courtes). La chaîne polonaise TVP World en vient à affirmer que « leur crédibilité en tant que dangereux escadron de la mort de Tchétchénie a été ternie presque au-delà de toute reconnaissance ». Ces propos mal formulés ne doivent pas occulter, banaliser ou sous-estimer la terreur totalitaire exercée par les Kadyrovtsy en Tchétchénie depuis presque deux décennies et qui est abondamment documentée par toutes les ONG russes et internationales et étayée par des témoignages de survivants quasi-quotidiens. Exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, tortures pour un oui ou pour un non sont monnaie courante dans la Tchétchénie de Vladimir Poutine et de son « fidèle fantassin », comme Kadyrov se définit lui-même.

En vérité, on considère les Kadyrovtsy non pas pour ce qu’ils sont – un vulgaire escadron de la mort qui n’est bon que pour terroriser les civils – mais, paradoxalement, à travers le prisme de leurs parfaits opposés et ennemis jurés : les indépendantistes tchétchènes provisoirement victorieux de la Russie au milieu des années 1990, quand « la fourmi a vaincu l’éléphant », selon l’expression de l’historien français Yves Cohen : « En vingt mois (de décembre 1994 à août 1996), l’une des plus grandes armées du monde, assistée d’une des polices les mieux équipées du monde – plus de 100 000 hommes en tout –, n’est pas venue à bout de 5 000 combattants sans armement lourd. »

Ce miracle s’expliquait par la grande motivation des Tchétchènes d’alors qui se battaient pour leur indépendance contre leur ancienne puissance coloniale. « C’était la lutte de libération nationale. (…) Il était évident sur quoi se basait le moral élevé : les gens se battaient pour leur terre, pour leurs villages. (…) Et il convient de noter que de telles guerres ne se perdent pas », se souvenait le journaliste Mikhaïl Cheveliov en 2014. Rien de ce qui est dit plus haut ne s’applique aux Kadyrovtsy, le produit de la « tchétchénisation » du conflit dans les années 2000, quand le Kremlin avait commencé à confier petit à petit le maintien de l’ordre russe aux Tchétchènes ralliés représentés par Kadyrov père, jusqu’à ce que son fils n’obtienne, dans la deuxième moitié de la décennie, le monopole de la répression dans la république reconquise, devenant ainsi le « tortionnaire en chef de Tchétchénie », selon le mot de L’Express.

Les Kadyrovtsy, comme les autres milices pro-Kremlin de l’époque, sont entrés sur la scène politique en tant que supplétifs de l’armée russe qui « tortur(aient) pour ainsi dire en sous-traitance leurs propres compatriotes » (3). C’est au sein de cette même armée, dont ils sont désormais des membres à part entière, qu’ils agissent aujourd’hui en Ukraine. Rien d’étonnant si, sur ce nouveau terrain, ils ne sont pas d’une grande aide pour la machine de guerre de Moscou, car ils ont en face d’eux non plus le petit peuple tchétchène exsangue d’un conflit colonial dévastateur ou quelques rebelles anti-russes au maquis, mais les forces conventionnelles d’un État fort d’une quarantaine de millions d’habitants, qui lutte pour sa souveraineté et qui est soutenu fermement par la communauté internationale.

Les minorités comme paratonnerre commode

L’historienne bouriate Radjana Dougar-De Ponté, inquiète de l’essentialisation de la présence de non-Russes dans l’armée fédérale opérant en Ukraine, estimait en mai que c’est une tactique de la propagande russe « pour faire croire aux Ukrainiens que leurs ennemis ne sont pas les Russes ethniques, mais les Bouriates (ainsi que les Iakoutes, les Tchétchènes, les Daghestanais et d’autres peuples de la Fédération de Russie), qu’il faut lutter non pas contre la Russie et les Russes, mais contre les peuples (minoritaires du pays) ».

Ce ne serait qu’une simple déduction de la part de l’historienne si Kadyrov n’avaient exprimé fin juin à la chaîne de télévision publique Rossiïa 24, un porte-voix du Kremlin, le raisonnement  suivant : « Il y a des liens de parenté entre les peuples ukrainien et russe. Ils sont cousins au second ou au troisième degré. Afin qu’ils ne détériorent pas les relations entre eux, une tierce partie, des soldats de paix, (doit intervenir). Et nous, les Tchétchènes, c’est justement ce qu’il faut là-bas. Il faut nous utiliser là-bas afin qu’il ne reste dans l’histoire (une animosité entre les Russes et les Ukrainiens) ». Il s’agit là d’une énormité telle que l’agence de presse tchétchène Chechnya Today s’est permis d’atténuer les propos du dictateur en les retranscrivant dans sa dépêche.

© Jernej Furman
© Jernej Furman

Des deux côtés des barricades

Force est de constater que cette tactique n’a eu pour l’instant qu’un succès limité. Il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, il est mathématiquement impossible de faire oublier le fait que le « grand frère slave » des Ukrainiens représentent une majorité écrasante dans les rangs de l’envahisseur. Parmi plus de 140 prisonniers russes échangés fin juin contre les Ukrainiens, à part six ou sept personnes, tous étaient des Russes de souche.

Deuxièmement, les Ukrainiens constituent le troisième groupe ethnique de Russie et, à ce titre, sont fatalement impliqués eux-mêmes dans l’agression contre leur foyer historique. C’est le cas notamment de deux généraux russes d’origine ukrainienne supposés coupables, l’un des bombardements de Boutcha et d’Irpen, et l’autre des bombardements de Kharkiv. La rédactrice en chef de Hromadske Radio, Tatiana Troсhtchinskaïa, trouve que « ces révélations seront utiles » pour une partie de ses concitoyens qui ne sait pas faire la différence entre les Kadyrovtsy comme corps policier aux ordres de Moscou et les Tchétchènes en tant qu’ethnie.

Enfin, troisièmement, les volontaires tchétchènes issus des diasporas hors de Russie ont convergé vers l’Ukraine pour combattre la Russie qu’ils considèrent comme l’occupant de leur patrie. Cet engagement n’est pas nouveau et remonte à 2014, soit au début du conflit russo-ukrainien quand Moscou avait annexé la Crimée et pénétré en catimini dans les régions séparatistes à l’est du pays. Deux figures de proue parmi les volontaires tchétchènes, Isa Mounaïev et Amina Okouïeva, ont payé de leurs vies leur activisme pro-ukrainien, respectivement en 2015 et 2017. Lors de sa conférence de presse à Odessa en 2014, Isa Mounaïev insistait sur le fait qu’on ne pouvait pas faire confiance aux Russes et se fier à leur parole : « S’ils déclarent un armistice, cela signifie qu’il faut s’attendre au pire. » La suite des événements lui a donné entièrement raison.

(1) La chaîne de Kadyrov sur la messagerie Telegram compte plus de 2,5 millions d’abonnés, mais il est impossible de dire combien d’entre eux sont de vraies personnes, des faux-nez et des comptes inactifs. La page de Kadyrov sur Instagram, bloquée le 26 février, avaient environ 9 millions d’abonnés, mais une étude avait démontré que seuls 1,3 % d’entre eux étaient un tant soit peu actifs sur le réseau social.

(2) Jusqu’à récemment, la république russe du Tatarstan, au centre de la Russie d’Europe, faisait figure d’exception en s’accrochant au titre de président pour désigner son dirigeant. Mais le 12 juillet dernier, Vladimir Poutine a « rétrogradé » par son oukaze le « président » du Tatarstan en « chef » de cette province administrative. La loi interdisant aux dirigeants des sujets fédéraux de s’appeler président (titre réservé dorénavant au seul maître du Kremlin) est effective en Russie dès le 1er juin de cette année.

(3) Thérèse Obrecht, Russie, la loi du pouvoir : Enquête sur une parodie démocratique, Paris, Autrement, 2006, p. 105.

*****
Dagun Deniev est diplômé en Master de langue, littérature et civilisation russes à l'Université de Genève. D'origine tchétchène, ce réfugié russe en Suisse est l’auteur de Carnets d'un requérant d'asile débouté (Edilivre, 2020).

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