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Points de vue

Ukraine - Russie : face au racket organisé de Poutine, quelle issue à la guerre ?

Rédigé par Dagun Deniev | Mardi 8 Mars 2022 à 12:55

           


Il y a deux ans, le 26 février 2020, l’ex-conseiller de Vladimir Poutine, Vladislav Sourkov, affirmait : « L’Ukraine n’est pas. (...) Il y a du borchtch, Bandera, la bandoura. Mais il n’y a pas de nation. (...) Les relations avec l’Ukraine n’ont jamais été faciles, même lorsque l’Ukraine faisait partie de la Russie. L’Ukraine a toujours causé des soucis à la bureaucratie impériale et soviétique. (...) Imposer de force des relations fraternelles est la seule méthode qui a prouvé historiquement son efficacité dans le dossier ukrainien. Je ne pense pas qu’on en invente une autre. »

Aujourd’hui, si on peut confirmer que Moscou n’a en effet pas trouvé de meilleure « méthode » que celle de la destruction et de l’occupation, il est en revanche acquis que l’Ukraine est bien une nation et qu’elle est déterminée à tenir tête au géant russe.

Un macho qui ne mâche pas ses mots

Depuis le succès qu’a connu en 1999 sa promesse de « buter » les indépendantistes tchétchènes « jusque dans les chiottes », Vladimir Poutine n’a jamais hésité à faire d’autres sorties obscènes, ce d’autant plus qu’elles renforcent son image de caïd léningradois qui lui est si chère. Elena Sannikova, une activiste des droits humains, dira plus tard : «  C’est toute la société russe qui s’avéra malade : elle prêta allégeance à un homme qui appela à "buter jusque dans les chiottes". »

En effet, si on confie les rênes du pouvoir à un homme méconnu (autrement qu’un ancien du KGB, ce qui est tout sauf un bon signe) non pas pour son programme économique, fiscal, social ou autre – comme il est de coutume de faire dans les démocraties – mais uniquement à cause d’une simple obscénité belliqueuse qu’il a lancée, on est en droit de s’interroger si ce choix repose sur des bases saines.

Quoi qu’il en soit, le langage que tient Poutine tout au long de ses 23 ans de règne est le même qui a propulsé sa carrière au tournant du XXIe siècle. C’est ainsi qu’il promettait en 2008 de « pendre par les couilles » le président géorgien Mikheïl Saakachvili ou supposait chez les Turcs l’envie de « lécher les Américains à un endroit » en abattant un bombardier russe à la frontière turco-syrienne en 2015. Le voilà maintenant qui envoie ses troupes à la conquête de l’Ukraine pour la « démilitariser et dénazifier » et traduire en justice ses dirigeants qu’il traite de « drogués » et de « néonazis ». « Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter », avait-il lancé le 8 février à l’adresse de Kiev en citant des vers nécrophiles d’une ancienne chanson paillarde.

Ukraine - Russie : face au racket organisé de Poutine, quelle issue à la guerre ?
Persuadé que seule la Russie a droit de garder les frontières héritées de l’Union soviétique, tandis que les autres républiques ex-soviétiques doivent abandonner à la Russie une partie de leurs territoires qu’il perçoit comme autant de « cadeaux du peuple russe » (sic !), Poutine avait déjà proféré de sinistres menaces à l’endroit de l’Ukraine dans son discours du 21 février :

« C’est à la suite de la politique bolchevique que l’Ukraine soviétique est apparue. Elle peut, aujourd’hui encore, être appelée à juste titre "Ukraine du nom de Vladimir Ilitch Lénine". Il en est l’auteur et l’architecte. (...) Et maintenant, les "descendants reconnaissants" ont démoli des monuments à Lénine en Ukraine. Ils appellent cela la décommunisation. Vous voulez la décommunisation ? Eh bien, cela nous convient tout à fait. Mais il ne faut pas s’arrêter à mi-chemin, comme on dit. Nous sommes prêts à vous montrer ce que signifie une véritable décommunisation pour l’Ukraine. »

Si ces propos apparaissent rétrospectivement comme annonciateurs de l’agression qui allait suivre, et si leur ton et leur teneur, totalement inacceptables de la part d’un chef d’État, avaient de quoi froisser l’oreille, peu de personnes semblent avoir pris conscience sur le moment de l’imminence de la guerre malgré les avertissements réitérés du renseignement américain. Après tout, ce n’est de loin pas la première fois que le maître du Kremlin sombre dans les mensonges révisionnistes en déclarant par exemple en décembre 2019 que l’Ukraine était un « héritage de Vladimir Ilitch Lénine » et qu’il fallait désormais « s’occuper » de son cas.

Des observateurs pris au dépourvu

Les sceptiques qui doutaient qu’une invasion russe de l’Ukraine puisse jamais avoir lieu ont dû se rendre à l’évidence. « Je me trompais dans mes pronostics et je tiens à l’avouer. L’offensive se déroule plus ou moins suivant les schémas que révélaient ces dernières semaines la presse occidentale. Nombreux ont été ceux qui, comme moi, se moquaient de ces schémas », plaide coupable le journaliste Alexeï Pivovarov, qui compte 2,83 millions d’abonnés sur sa chaîne Youtube.

L’écrivain Mikhaïl Veller fait aussi son mea-culpa : « Je me dois d’avouer franchement que j’avais tort (en niant la probabilité d’une guerre avec l’Ukraine). Je partais, moi, du principe que pour qu’un homme, placé au sommet d’un État, se lance au nom de cet État dans une quelconque entreprise d’envergure, il faut qu’il y voit un profit, un bénéfice, un avantage pour cet État. Et voilà, je n’arrive à envisager aucun avantage que la Russie pourrait tirer de cette folle et triste campagne. (...) Supposons qu’elle annexe la Biélorussie et l’Ukraine. Et alors ? (...) Au XXe siècle, la Russie avait intégré de nouveaux territoires : la Carélie, l’oblast de Kaliningrad (l’ancienne Prusse orientale), les îles Kouriles... Sont-ils en train de prospérer ? Absolument pas ! Il n’y a aucune comparaison avec la vie sous les Finlandais, sous les Allemands, sous les Japonais. (…) Alors pourquoi ? (…) Que fera la Russie de ces territoires ? Elle est le premier pays du monde par la superficie. Ce n’est pas comme si elle manquait d’espace vital. Déjà que celui-ci part à vau l’eau. Alors pourquoi? Pourquoi ?! »

L’écrivain commente également avec ironie l’appel de Poutine à l’armée ukrainienne pour renverser les autorités du pays et pactiser avec l’envahisseur : « Mais oui, c’est ça. Ne résistez pas donc, l’Ukraine n’est pas votre Patrie, c’est Moscou qui vous expliquera où est votre Patrie... Vous savez, Moscou s’efforce pendant des siècles d’expliquer à plein de monde où est leur Patrie. »

Parmi ces amendes honorables de commentateurs, qui s’étaient laissés berner par les dénégations du Kremlin quant à ses intentions agressives, une déclaration faite il y a 27 ans par le premier président tchétchène, Djokhar Doudaïev, frappe par sa clairvoyance prémonitoire. C’est la chaîne d’information Current Time (Настоящее время) qui a partagé sur sa page Facebook l’extrait d’une interview de Doudaïev filmée en 1995 : « L’Itchkérie (la Tchétchénie indépendantiste) a un peu réduit les appétits (de Moscou), mais elle ne les a pas freinés. Il y aura une guerre en Crimée. L’Ukraine devra affronter la Russie en ennemi juré. Tant que le russisme (l’impérialisme russe) existera, il ne renoncera pas à ses ambitions. Maintenant, il veut jouer la carte du slavisme pour mettre, comme autrefois, sous sa tutelle l’Ukraine, la Biélorussie. (...) La Russie est, en somme, une racketteuse. »

Quelle issue au conflit ?

Si le passage à l’acte de Poutine semble avoir enfin ouvert les yeux des chancelleries occidentales (mieux vaut tard que jamais), l’offensive russe sur le terrain se poursuit. Quelles que soient les pertes essuyées par la Russie (elles seraient de l’ordre d’une dizaine de milliers d’hommes selon Kiev), elles ne peuvent malheureusement pas arrêter la machine de guerre du Kremlin. « Que les Moscovites perdent une armée, vite une autre la remplace ; l’autocrate n’a qu’à frapper la terre du pied, et il en sort des légions », écrivait l’historien français Guillaume Depping en pleine guerre de Crimée du milieu du XIXe siècle. Près de cent ans plus tard, Staline abondait dans le même sens en lançant en novembre 1941 cette phrase cynique : « Nos réserves humaines sont inépuisables. » Cette vision des choses n’est pas totalement étrangère à la Russie contemporaine où le proverbe dit de soldats tués que « les bonnes femmes en engendreront d’autres ».

Les sanctions massives, quoique très utiles, ne suffiront sans doute pas non plus d’infléchir Poutine, qui est aussi têtu que le tsar Nicolas Ier dont la mort subite avait permis de mettre fin à la guerre de Crimée en 1856. Une perspective difficilement envisageable pour l’actuel autocrate de Russie, qui prend un tel soin de sa santé que, pour calquer l’expression russe, il ne laisse personne s’approcher de lui à tir de canon. Après avoir dirigé le pays ces deux dernières années en télétravail depuis son bunker, Poutine reçoit désormais son ministre de l’Intérieur et son chef d’état-major en les faisant installer à un bout opposé d’une table interminablement longue. On connaît également la manie de Poutine de se déplacer avec son propre mug isotherme comme s’il craignait d’être empoisonné (c’est humain, on mesure les autres à son aune).

Ukraine - Russie : face au racket organisé de Poutine, quelle issue à la guerre ?
De son côté, la population russe, dont le niveau de vie n’a jamais été très élevé, est susceptible de faire preuve de beaucoup d’endurance face à une éventuelle aggravation de ses conditions d’existence, due aux sanctions. « Plus la civilisation d’un peuple est en retard, moins celui-ci éprouve de besoins, et moins se font sentir chez lui les secousses que lui imprime la guerre », estimait en 1854 l’écrivain allemand Friedrich Bodenstedt, qui avait passé plusieurs années en Russie.

Cette opinion est conforme en tous points à celle du haut dignitaire de l’Église orthodoxe russe Vladyka Pavel, successivement métropolite de Riazan, de Minsk, de Krasnodar et de Kolomna : « J’aimerais mettre en garde ceux qui organisent ces révolutions orange, rose et autres : la Russie n’est pas la Géorgie, l’Ukraine, l’Égypte ou la Libye. La Russie dispose maintenant d’une énorme quantité d’armes de destruction massive. Nous avons des armes atomiques et bactériologiques. Et contrairement aux Américains, un grand nombre de personnes chez nous sont privées d’un mode de vie normal. Pour la plupart des Russes, la vie, comme on dit, ne vaut pas un sou. S’ils (les Occidentaux) nous acculent le dos au mur, s’ils nous mettent aux abois, il ne nous restera plus qu’à ouvrir le robinet de Tchernobyl, pour ainsi dire. Dans ce cas, tout le monde souffrira, les Américains et les riches Européens compris. Eux, ils ont des choses à perdre. (...) Ils ont tout pour une vie normale, à taille humaine, tandis que les nôtres n’en ont pratiquement pas, du moins la majorité. C’est pourquoi, il ne faut pas badiner avec le peuple russe. » Ces paroles, datant au plus tard de 2011, sonnent plus que jamais d’actualité dans le contexte international en vigueur, au moment où l’armée russe s’est emparée des centrales nucléaires de Tchernobyl et de Zaporojie.

Pour l’instant, la censure et l’autocensure omniprésentes ont laissé l’opinion publique russe seule à seule avec la propagande d’État pure et dure. Si on compte plus de 13 500 protestataires anti-guerre arrêtés à travers le pays, 65 % des personnes interrogées approuvent selon un sondage « l’opération spéciale » en Ukraine. À écouter les réactions de passants dans les micro-trottoirs effectués dans certaines villes russes par la chaîne d’information Настоящее время et la chaîne Youtube Мордор, ce taux d’approbation n’est pas surévalué (plutôt le contraire). Le citoyen lambda changera-t-il d’avis au fur et à mesure que les prix dans les magasins grimperont, comme l’espère l’opposant en exil Mikhaïl Khodorkovski ? Seul l’avenir le dira.

En attendant, une question se pose : sans l’aide de l’aviation occidentale, l’Ukraine a-t-elle une chance d’éviter une défaite et de faire entendre raison à Moscou ? L’exemple du Japon en 1905 et celui de la Tchétchénie en 1996 prouvent que ce n’est pas impossible et qu’il est permis de garder l’espoir, aussi maigre qu’il soit.

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Dagun Deniev est diplômé en Master de langue, littérature et civilisation russes à l'Université de Genève. D'origine tchétchène, ce réfugié russe en Suisse est l’auteur de Carnets d'un requérant d'asile débouté (Edilivre, 2020).

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