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Points de vue

Un monde en guerre est un monde sans boussole

Rédigé par Mohamed Bajrafil | Lundi 28 Mars 2022 à 08:00

           


La guerre en Ukraine, au-delà des morts et des millions de réfugiés qu’elle entraîne, dit tout du monde dans lequel on vit : un monde inégalitaire, fermé bien qu’irréversiblement ouvert, aspirant à tout prix à la liberté de mouvement, de conscience, d’amour et de parole, devant des systèmes et des sociétés qui considèrent tout changement comme une tare et tout progrès comme une menace. Nous lisons partout des maximes sans jamais en tirer les leçons qu’elles contiennent. Une d’elles résume à elle seule ce que le monde vit aujourd’hui : le mort d’un jour n’est jamais celui du lendemain.

Les théories les plus fumeuses et les plus injustes sont avancées pour tenter de trouver une raison à la déraison qui, hier, a fait qu’on n’a pas voulu, ici, en Occident, accueillir nos frères et sœurs, humains – je rappelle que toutes les considérations, qu’elles soient religieuses ou scientifiques, soulignent l’unité de l’origine biologique des humains – au prétexte fallacieux qu’ils étaient différents de nous. Oui, ils étaient Syriens, Irakiens, Afghans, Congolais. Chrétiens, musulmans, agnostiques ou athées, peut-être. Mais ils étaient avant et après tout humains.

C’est une folie de croire qu’on quitte chez soi pour le plaisir d’aller piquer le pain à l’autre

Le crime de lèse-conscience dans lequel nous baignons allègrement est que, de fait, nous hiérarchisons les peines et les souffrances en fonction de qui en fait l’objet. S’il est naturel de se sentir plus touché par le deuil de son voisin que par celui de quelqu’un que l’on ne connaît pas, il est contre-nature de laisser se noyer une personne alors qu’on a un bateau dans lequel on peut le prendre à nos côtés. Cela a un nom : le racisme pur et dur ou l’égoïsme.

Tout le monde sort la réplique d’un Premier ministre français qui disait : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Il est faux de dire que les 20 000 morts en mer Méditerranée auraient changé un tantinet le sort et le devenir de l’Europe. Pourtant, que n’a-t-on pas entendu ? Pour les empêcher de rentrer en Europe, on a certainement plus dépensé qu’on aurait fait pour leur permettre de rester chez eux. C’est une folie de croire qu’on quitte chez soi pour le plaisir d’aller piquer le pain à l’autre, lui prendre sa terre. Surtout si on est enfant. On se sent déracinés et, souvent, on ne se fait pas à l’endroit où on a dû immigrer.

Seul le racisme aveugle à ce point

Ce sont des évidences que certains ne veulent pas voir ni entendre. Pourtant, elles sont là, telles des montagnes, têtues, à leur parler, constamment. Accueillir l’Ukrainien aujourd’hui est un devoir. Mais avoir refoulé l’Afghan hier est un crime, une honte, que l’histoire de l’humanité gardera indélébiles.

L’Ukrainien serait plus proche du Français que le Malien qui partage pourtant une langue, une histoire commune avec lui, celle, triste, de la colonisation dont les effets encore persistants, comme la Françafrique, doivent cesser... C’est une foutaise que réfuterait un enfant de deux ans. Seul le racisme aveugle à ce point. L’Ukrainien est blanc, l’Ivoirien noir, en solde de toute raison. C’est bête, le racisme. C’est l’absence de jugeote. Et il est ridicule lorsqu’il veut se parer de logique.

Le monde est devenu un hameau dans lequel tout se confond. Les limites d’autrefois ont fondu. En Ukraine, l’islamophobe pro-russe est déboussolé en voyant les Tchétchènes se battre pour Moscou et l’islamophobe anti-russe perd la raison lorsqu’il voit des musulmans se battre pour l’Ukraine. Tel est le monde d’aujourd’hui : un millefeuille. Le sarrasin d’autrefois est le fils, l’allié d’aujourd’hui. Le raciste veut un remake grandeur nature du monde de jadis où les gens continueraient à s’appeler Jacques-Roubignoles et Sarrasin.

Pour diverses raisons, on peut être le migrant de demain

Une fois cela dit, que faire ? Faire en sorte qu’il n’y ait plus de Nord nageant dans une richesse insolente et de Sud qui vit une misère criante ; cesser de dresser des murs face au migrant qui fuit la guerre ou craint pour sa vie. Ne serait-ce que par égoïsme. La vie est incertaine. Pour diverses raisons, on peut être le migrant de demain.

Dans l’inconscient collectif occidental, le migrant ne pouvait jamais être un des nôtres. Normal, nous sommes les « civilisés » et les autres les « sauvages ». Par ailleurs, l’histoire d’aujourd’hui ne nous montre que des musulmans qui se bouffent entre eux et des Noirs qui se tuent à coup de machette. Les explications fumeuses de certains éditorialistes, ici, sont le reflet de cet inconscient collectif.

Il y a pourtant à peine 70 ans une guerre qui a fait plus de morts que jamais les conflits du monde réunis n’ont faits prenait fin au cœur de notre Europe « civilisée » ; ton patronyme pouvait te conduire à Auschwitz, ou à Treblinka, les tristement célèbres camps de la mort qui ont théorisé et banalisé la Shoah. Faut-il le rappeler ? Le théoricien de la solution finale avait un patronyme bien occidental et le théâtre de cette théorie assassine n’était rien d’autre que l’Europe.

Aujourd’hui, on voit le climat se détériorer à vitesse grand V. Le migrant de demain le sera certainement pour des raisons climatiques. Encore que, quand certains montrent leurs muscles nucléaires, la raison du plus fort risque fort de continuer à faire des migrants. Dans tous les cas, le mort d’aujourd’hui ne mourra pas demain, il ne faut jamais l’oublier.

*****
Mohamed Bajrafil est linguiste et théologien. Il est auteur de l’ouvrage Islam de France, l’an I.

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