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Politique

Guerre en Ukraine : entre malaise et indignation autour du traitement différencié des réfugiés en Europe

Rédigé par Lionel Lemonier et Hanan Ben Rhouma | Lundi 14 Mars 2022 à 08:00

           

Le tsunami de solidarité dont bénéficient les réfugiés ukrainiens est bienvenu. Les efforts des gouvernements français et européens pour coordonner et organiser l’accueil des millions de personnes jetés sur les routes de l'exil sont justifiés. De nombreux acteurs de la solidarité internationale ne peuvent néanmoins s'empêcher de comparer la solidarité actuelle avec l'indifférence, voire la cruauté, que subissent les réfugiés du Moyen-Orient et d’Asie centrale ces dernières années dans plusieurs Etats membres de l'UE. Un « deux poids, deux mesures » flagrant qui crée inévitablement le malaise mais qui pourrait aussi générer une prise de conscience collective.



« La France, comme tous les autres pays européens, prendra sa part pour assister la population ukrainienne, mais aussi pour accueillir des réfugiés venus de ce pays. » Dans son discours du 25 février, le président Emmanuel Macron a été très clair : la France a un devoir de solidarité vis-à-vis des victimes civiles de la guerre en Ukraine.

Le 1er mars, le ministère de l’intérieur a donné des précisions concernant les modalités d’accueil, en indiquant notamment que les Ukrainiens disposant d'un passeport biométrique peuvent séjourner jusqu'à trois mois après leur entrée dans l'espace Schengen. Quant à ceux qui n'en ont pas ou qui sont dépourvus de document de voyage, ils « doivent disposer d’un visa pour séjourner en France, qui leur sera délivré gratuitement » via l’un des postes consulaires dans les Etats frontaliers de l’Ukraine.

Après la Pologne où 150 000 personnes arrivent chaque jour d'Ukraine, Gérald Darmanin s'est rendu, vendredi 11 mars, en Roumanie pour « voir comment nous pourrons travailler à soulager (ces pays) des personnes qui fuient l’Ukraine et qui s’installent dans ces hubs humanitaires jusqu’à présent ».

Une aide française et européenne nécessaire aux réfugiés ukrainiens

Une cellule interministérielle de crise (CIC) a ainsi été constituée en début de semaine pour répondre aux multiples problèmes posés par l’accueil des réfugiés ukrainiens dont le nombre s'élève à 7 500 sur le sol français en date du 10 mars 2022, 13 500 en date du lundi 14 mars.* Selon le préfet Joseph Zimet, coordinateur de la CIC, cité par le Huffington Post, la France envisagerait d’accueillir quelque 100 000 réfugiés ukrainiens.

En parallèle, le gouvernement a lancé, mardi 8 mars, une plateforme en ligne « Je m'engage pour l'Ukraine » qui permet « aux citoyens de se mobiliser facilement en faveur de l'accueil des personnes réfugiées et déplacées en France » à travers divers services (logement, cours de langues, aide alimentaire, traduction, interprétariat, aide administrative…) et « aux associations de recruter des bénévoles pour les aider à réaliser leurs missions ». « Votre mobilisation est aujourd’hui essentielle pour réussir ce défi qui nous engage collectivement », plaide Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté.

Les initiatives gouvernementales se multiplient. A l'échelle européenne aussi, les pays de l'UE ont décidé d'enclencher un mécanisme inédit : une protection temporaire accordée aux réfugiés ukrainiens fuyant la guerre. Ce mécanisme est rendu possible grâce à l'existence d'une directive de 2001 qui n'avait jamais été utilisée auparavant. Elle permettra aux Ukrainiens de séjourner dans l'UE pendant un an renouvelable, d'y travailler, d'accéder aux aides sociales ainsi qu'au logement, au système scolaire et aux soins médicaux.

Des souvenirs récents qui provoquent le malaise

Il y a nécessairement de quoi se réjouir de voir que la France et l'Europe s’organisent pour venir en aide aux réfugiés ukrainiens. Il est en effet impensable que les pays européens ne participent pas aux efforts pour venir en aide à une population agressée par le régime de Vladimir Poutine. Tout un chacun est invité à participer au formidable élan de solidarité et de générosité, qui se manifeste également parmi les communautés musulmanes.

Les acteurs de la solidarité investis dans l'accueil des réfugiés et des migrants ne peuvent néanmoins se garder d’un sentiment de malaise. Il suffit de voir le tri opéré aux frontières avec la Pologne, la Roumanie ou encore la Hongrie entre les Ukrainiens blancs à qui les portes sont grandes ouvertes et les ressortissants africains (étudiants pour le plupart) qui, confrontés au racisme, ont été refoulés ou ont dû batailler pour obtenir refuge.

Il suffit aussi de se rappeler des milliers de réfugiés syriens, irakiens, afghans ou yéménites qui, il y a tout juste quelques mois, étaient piégés entre la Pologne et la Biélorussie, comme le racontaient certains d'entre eux sur RFI. Ce dernier pays utilisait leur volonté de chercher refuge en Europe comme un moyen de rétorsion envers l’Union européenne qui lui imposaient des sanctions économiques. Loin d’être accueillies et secourues, ces personnes ont subi des violences de toute sorte, dénonçait Amnesty International. Brutalité, mauvais traitements, extorsion et abandon dans la zone tampon entre les deux frontières, dans le froid glacial de l’hiver.

Côté polonais, le droit d’asile a été bafoué et les renvois illégaux se sont multipliés. Il y a eu des victimes, des enfants notamment qui sont morts de froid ou de faim. Mais en dépit de ces violations flagrantes des droits humains, la Commission européenne est restée remarquablement passive. Le sort de ces migrants qui ne sont pas « membres de la même famille européenne que nous » – pour paraphraser le site dédié Réfugies Ukraine – n’a guère soulevé de solidarité en Europe.

Dans le Calaisie, une différence de traitement flagrante

Que dire de ce qu'il se passe dans la région de Calais ? Des ONG dénoncent depuis des années les violences policières envers les migrants qui attendent l'opportunité de passer en Grande-Bretagne. Human Rights Watch publiait en octobre 2021 un rapport accablant faisant état « des traitements dégradants » auxquels les migrants sont soumis. Entre « les opérations répétées d’expulsion massive, le harcèlement policier quasi quotidien et les restrictions pesant sur la délivrance d’aide humanitaire et sur l’accès à cette aide », les autorités mettent en œuvre des « pratiques abusives principalement dans le but de forcer les personnes à partir ailleurs, sans résoudre leur statut migratoire ni l’absence d‘abri et sans dissuader de nouvelles arrivées ».

Des responsables politiques n'ont jamais montré la moindre compassion vis-à-vis des réfugiés non-européens, à l'image de la maire de Calais qui avait refusé en novembre 2021 la mise en place d'un hébergement temporaire aux migrants sur proposition du médiateur dépêché par le gouvernement pour mettre un terme à la grève de la faim initiée par des militants associatifs contre les démantèlements des camps. Pour les Ukrainiens, en revanche, Natacha Bouchart se démène en faisant ouvrir, par exemple, une auberge de jeunesse, provoquant l'indignation des associations d'aide aux migrants du Calaisie. Une plainte pour discrimination est ainsi à l'étude par un collectif constatant avec regret la différence de traitement dans plusieurs communes du Nord-Pas-de-Calais.

Quant à l’activation de la directive de protection temporaire aux seuls Ukrainiens par le Conseil de l'UE, la décision révèle « les limites de la solidarité européenne » et agit comme « un rappel : l’Europe avait depuis longtemps les outils pour protéger les personnes qui fuient la guerre et pour aider les nouveaux arrivés, et l’approche habituelle de la “forteresse Europe” est un choix éminemment politique », souligne Eve Geddie, directrice du bureau de l’ONG pour l’UE. « Le fait que cette décision soit prise pour la première fois, mais principalement pour les citoyen·ne·s ukrainiens déplacés, montre bien que l’approche de l’UE est caractérisée par la politique du “deux poids deux mesures” », fait-elle savoir.

« On ne peut pas prendre toute la misère du monde », entend-t-on souvent dire. Certes, mais les actions jusqu'ici engagées montrent que tout (ou presque) est affaire de volonté politique pour permettre un traitement digne des réfugiés dans leur ensemble. Du malaise généré par la flagrance de la situation – soulevé tout récemment par le maire d’extrême droite de Béziers. Robert Ménard ! – peut aussi naître une prise de conscience des opinions publiques à la source de débats bienvenus pour refonder la politique d'accueil en France et en Europe.

*Une mise à jour des chiffres a été réalisée.

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