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Points de vue

L'expérience de la mort : visiter les cimetières réveille les cœurs

par Azzedine Gaci*

Rédigé par Azzedine Gaci | Samedi 19 Juin 2010



L'expérience de la mort : visiter les cimetières réveille les cœurs
Hier matin, j'ai accompagné un ami à l’hôpital. Il devait subir une opération chirurgicale prévue de longue date. Rien de très grave, mais l’opération nécessitait une anesthésie générale, d’où une certaine inquiétude. Vers 10 heures, je quitte l’hôpital en laissant mon ami entre les mains du Tout-Puissant.

Avant de prendre ma voiture, j’entends mon téléphone sonner. C’était un journaliste d'une chaîne locale. Il venait de lire un article dans un quotidien gratuit sur la demande formulée par le CRCM auprès de 14 communes du Rhône pour aménager des carrés musulmans, afin que les musulmans puissent enterrer leur morts dans le respect de leurs traditions religieuses.

Nous nous sommes convenu d’un rendez-vous au cimetière de la Guillotière, dans lequel la mairie de Lyon a mis en place un carré musulman au mois de septembre 2007.

Vers 11h30, j’arrive au cimetière que je n’avais pas visité depuis huit mois. Dans le carré musulman, une trentaine de sépultures a déjà été acquise. J’aperçois un homme d’une cinquantaine d’années, debout, face à une tombe. Je m’approche de lui et lui lance comme le veut la tradition : « As salâm alaykum » (Que la paix de Dieu soit sur toi).

« Wa alaykum as salâm (Que la paix de Dieu soit sur toi ainsi que sa miséricorde) », me répond-il d'une voix basse.

« C'est un membre de ta famille ? », lui dis-je.

« C’est ma femme. Elle est morte il y a quatre mois suite à une longue maladie », dit-il les larmes aux yeux.

Ces quelques mots échangés me montrèrent que M. Yazid était très proche de sa femme et qu’il vivait très mal sa disparition. Ces visites lui permettaient de surmonter son chagrin, ne pas oublier celle qui l’a accompagné des années durant et lui a donné ses enfants.

Quelques minutes plus tard, j’aperçois une vieille dame accroupie devant une tombe, qu’elle regardait avec amour. Je m’approche d’elle. « As salâm alaykum », lui dis-je. « Wa alaykum as salam, mon fils », me repondit-elle.

« C’est mon mari. Il nous a quittés il y a quatre semaines à l’âge de 75 ans. » J’étais surpris qu’elle n’ait pas rapatrié le corps de son mari en Algérie, d’où il était originaire.

D’habitude, à cet âge, le rapatriement est de mise, car les attaches au pays d’origine sont très fortes. Je voulais m’assurer que c’était bien le choix du défunt. « Oui », me répondit « Al Hadja » Yamina. « Il tenait à être enterré ici en France pour que ses enfants puissent venir le voir. »

« Al Hadja » Yamina accepte de répondre aux questions du journaliste et insiste : « Moi aussi, je veux être enterrée au côté de mon mari. » « Je veux que mes enfants et mes petits-enfants puissent venir me rendre visite très facilement. Ce qui n’est pas le cas si je suis enterrée en Algérie. » Je lui propose de lire la « Fatiha » pour son mari et nous le fîmes ensemble.

Ces brèves discussions avec M. Yazid et « Al Hadja » Yamina me rappelaient un hadith du Prophète [PSL] : « Dans le passé, je vous interdisais les visites des cimetières. Dorénavant faites-le, car ces visites réveillent et adoucissent les cœurs, remplissent les yeux de larmes et rappellent le Jour du Jugement dernier » (hadith rapporté par Ahmad).

Ce jour-là, ces belles paroles du Prophète [PSL] prenaient tout leur sens.

Visiter un cimetière, pour ne pas oublier qu’après la vie il y a « la vie », la vraie, celle auprès du Tout-Puissant, dans l’Au-delà.

Visiter les cimetières, pour réveiller son cœur, donner un sens à sa vie et faire face aux épreuves de tous les jours, de tous les temps.

Visiter les cimetières, pour ne pas oublier sa famille, ses proches, leur faire des prières, demander à Dieu de pardonner leurs péchés, de les envelopper de sa Miséricorde et de leur offrir le Paradis.

On comprend dès lors aisément nos oulémas (savants) lorsqu’ils insistent pour que les musulmans puissent disposer de carrés musulmans.

Les visites des cimetières réveillent les cœurs et permettent de relativiser et de faire face aux problèmes multiples que nous vivons au quotidien. Et comme le dit le proverbe : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ! »

Vers 16 heures, je reviens à l’hôpital revoir mon ami. Les infirmières venaient tout juste de le ramener du bloc. Il était encore inconscient. Il venait de vivre une expérience, la plus difficile qui soit : l’expérience de la mort.


* Azzedine Gaci est président du Conseil régional du culte musulman (CRCM) Rhône-Alpes.