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Points de vue

L’UOIF est-elle réfractaire à un islam français ?

Par Omero Marongiu-Perria*

Rédigé par Omero Marongiu-Perria | Vendredi 13 Avril 2012



Décidément, les dirigeants de l’Union des organisations islamique de France (UOIF) aiment tendre le bâton pour se faire battre. La 29e édition de la Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF) est venue en effet confirmer la sclérose et le passéisme dans lesquels se trouve cette organisation.

S’offrait pourtant à elle une l’opportunité de casser l’image d’un islam exogène à notre culture et incapable de s’adapter à la réalité française. Malheureusement, la part belle a encore une fois été donnée aux prédicateurs figés sur le rayonnement de l’islam au Moyen Âge, sur les luttes islamistes des années 1980 ou encore sur les affres de l’islam dans la « méchante France ».

Finalement, depuis sa création, l’UOIF a toujours été décalée de la réalité. Au milieu des années 1980, alors que la Marche pour l’égalité a déjà fait émerger pléthore d’associations de jeunes Maghrébins développant un véritable discours sur la citoyenneté, la fédération entame tout juste une réflexion sur ce qu’elle nomme la « sédentarisation de la prédication ».

La notion, développée à l’époque sous la houlette de Yusuf al-Qaradawi et de Fayçal Mawlawi, ancien responsable des Frères musulmans au Liban, consiste à prendre acte de l’ancrage définitif des musulmans en France, en développant un discours et des infrastructures censés encadrer ce processus.

À l’aube des années 1990, l’UOIF créé plusieurs associations satellites pour orienter les musulmans dans les différentes sphères de leur vie. On voit alors émerger, entre autres, les Étudiants musulmans de France (EMF), les Jeunes musulmans de France (JMF), les Imams de France, l’association médicale Avicenne de France, la Ligue française de la femme musulmane (LFFM).

L’UOIF transforme elle-même son intitulé pour passer de l’Union des organisations islamiques en France à l’Union des organisations islamiques de France. Le changement d’intitulé est posé comme un marqueur symbolique : l’idée est de promouvoir un islam complètement enraciné dans la réalité française.

Parallèlement, l’organisation crée, à proximité de Château-Chinon, dans le département de la Nièvre (58), l’Institut européen des sciences humaines (IESH), traduction quelque peu déformée de l’intitulé arabe signifiant exactement « Institut européen des sciences islamiques ».

La nuance est de taille, car les sciences humaines, quasi absentes du cursus proposé par l’IESH, ne seront jamais l’apanage des Frères. C’est certainement à cette époque que l’UOIF rate le coche du passage de relais aux nouvelles générations de musulmans issues du « cru ».

Au milieu des années 1990, alors même qu’elle forme et intègre en son sein des dizaines de jeunes cadres francophones, elle les écarte quasi systématiquement de ses sphères décisionnelles. À la génération des premiers étudiants venus en France entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990 succède donc une nouvelle génération d’étudiants, majoritairement Maghrébins, lesquels investissent tous les échelons de l’organisation au détriment des jeunes musulmans nés en France. S’ensuivra un décalage constant entre les instances dirigeantes et le terrain.

À l’échelle locale, on voit aujourd’hui lentement émerger quelques leaders francophones, mais l’organe dirigeant fait preuve d’une véritable attitude psychorigide vis-à-vis de la francité. Les dirigeants de l’UOIF ne comprennent pas deux choses.

Tout d’abord, qu’on le veuille ou non, les Français attendent d’eux des actes symboliques comme marqueurs d’une rupture avec un islam perçu comme exogène et vindicatif. Des actes dépassant les discours simplistes consistant à affirmer tantôt que l’organisation n’est pas membre des Frères musulmans, tantôt que ces derniers sont des gentils musulmans promoteurs de l’« islam du juste milieu ».

Ensuite, la rhétorique de l’« islam de France », qui aurait fait suite à l’« islam en France », est complètement anachronique : les Français ont besoin de sentir et d’interagir avec un islam français, un islam du cru, enraciné dans les cultures locales et dans la communauté des citoyens, n’en déplaise aux ténors de l’arabité, qu’ils soient du Maghreb ou du Machrek.
De ce point de vue l’UOIF dispose, en son sein, de cadres issus du terroir français qu’elle ne se contente pas de marginaliser, puisqu’elle les arabise progressivement, perpétuant ainsi une mentalité exportée et décalée de la société.

Partant de là, le président de l’UOIF aura eu beau jeu d’inviter ses contradicteurs à venir à la 29e Rencontre des musulmans de France pour voir et écouter les conférenciers et autres prédicateurs.
N’importe quel Français lambda s’y étant rendu n’y aura vu, au final, que la figure d’un islam exogène, destiné principalement aux musulmans arabes, et des leaders d’une fédération dont la plupart sont désormais des quinquagénaires et des sexagénaires nostalgiques d’un passé révolu et aveugles aux nouveaux défis de l’islam.

L’UOIF possède certainement, à son actif, le patrimoine religieux musulman le plus important sur le plan national ; à elle de faire émerger, au-delà de simples gestionnaires, de véritables visionnaires de l’islam français.


* Omero Marongiu-Perria est sociologue, spécialiste de l'islam en Europe.