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Points de vue

Islam, religion violente ? (4/6) ‒ Quand seuls les musulmans peuvent être des terroristes

Rédigé par Alain Gabon | Vendredi 31 Juillet 2015



Le sénateur américain Robert Doggart, accusé d'avoir planifié un attentat visant des musulmans, a été libéré en juillet dernier.
Le sénateur américain Robert Doggart, accusé d'avoir planifié un attentat visant des musulmans, a été libéré en juillet dernier.
Vendredi 26 juin, un homme, Yassin S., tue son employeur par décapitation, une explosion se produit dans l’usine à gaz où il travaillait, et des inscriptions en arabe sont retrouvés sur les lieux. Immédiatement, le Président Hollande et les médias parlent de crime « terroriste », le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur, etc., se rendent sur les lieux, et le branle-bas de combat national (couverture « live » de toutes les chaînes d’infos, réunions gouvernementales d’urgence…) est déclenché dans la minute.

Quelques jours avant, mercredi 17 juin, un jeune suprémaciste américain de la mouvance sudiste-confédérée chrétienne, Dylann Roof, assassine neuf Afro-Américains dans une église célèbre de Charleston (Caroline du Sud) afin de « déclencher une guerre entre les races », selon ses propres propos. Le président Obama parle simplement de « meurtres insensés », et la routine médiatique et politique suit son cours, évacuant calmement l’affaire en quelques jours.

La manipulation systématique de la question du terrorisme

Cette saisissante différence de traitement entre deux actes terroristes, dont le second est aussi « barbare » que le premier mais bien plus meurtrier, illustre parfaitement le deux poids-deux mesures et la manipulation systématique (sémantique, idéologique et politique) de la question du terrorisme.

En effet, tout comme celui d’Anders Breivik, autre suprémaciste chrétien, le massacre de Charleston correspond en tout point à une attaque terroriste quelle que soit la définition choisie. Cependant, les médias américains mais aussi français refusent pour la plupart d’utiliser ce mot, alors que Yassin S. fut, dans la minute, qualifié comme tel.

Même le New York Times déploie des trésors d’inventivité lexicale, voire poétique, pour éviter d’avoir à utiliser le mot « terrorisme » car, et c’est bien le problème, ce terroriste-là est Blanc, « Américain de souche » et ses victimes sont Noires. Ainsi Dylann Roof est-il qualifié de « meurtrier », d’« extrémiste », de « visiteur des Enfers » mais, à aucun moment, de « terroriste ».

Alors même que les motifs politiques, raciaux, et idéologiques du jeune homme sont connus à la suite de la découverte de textes suprémacistes, où il affirme sa haine des Noirs, sa défense de l’apartheid pour « protéger les Blancs des Noirs » et son intention de « provoquer une guerre des races », rien n’y fait. Roof n’est toujours pas « un terroriste », ni pour le New York Times ni pour Le Monde. Comme cela est étrange...

Des deux côtés de l’Atlantique, l’invention du « terrorisme-à-géométrie-variable »

Ainsi, lorsque deux musulmans d’origine arabe assassinent 12 journalistes pour venger le Prophète, personne n’a de doute : il s’agit de « terrorisme islamiste », immédiatement qualifié ainsi. Mais quand des suprémacistes blancs avérés, s’affirmant comme tels avec des manifestes en ligne, des déclarations explicites sur leurs motivations et des références à Hitler comme c’est le cas chez Dylann Roof, assassinent des « membres d’une autre espèce » dans leur propre église afin de « provoquer une guerre raciale », là, bizarrement, il y a doute.

Lorsque le terroriste est blanc, chrétien et occidental et surtout si ses victimes sont noires, arabes, et/ou musulmanes, alors on tergiverse, on finasse, on pinaille. On rappelle les principes de précaution et d’« éthique journalistique ». Il ne faut pas « juger trop vite », la « présomption d’innocence » existe, l’on se doit d’« attendre les conclusions de l’enquête », etc.

Suprêmes hypocrisies car jamais on ne prend ces gants-là lorsque les meurtriers sont arabes et /ou musulmans comme les frères Kouachi.

Dans un article du Nouvel Observateur s’étalant sur quatre pleines pages et intitulé « Norvège : le croisé de la haine », Anne-Françoise Nivert décrit la préparation et l’attaque du tueur norvégien Anders Breivik en n’utilisant pas une seule fois les mots « terrorisme » ou « terroriste », alors qu’il s’agit d’une des pires attaques de ce type en Europe ces dernières années.

La règle se confirme avec Dylann Roof, le dernier en date. Mais elle s’était déjà vérifiée en février quand, dans la ville de Chapel Hill (Caroline du Nord), Craig Stephen Hicks, un autre suprémaciste blanc, celui-là militant athée, exécuta trois musulmans d’une même famille (le frère, la sœur et le mari de la jeune femme) d’une balle dans la tête, dans leur propre maison.

Là encore, tout comme pour Breivik et Roof, on retrouva sur l’ordinateur de Hicks du matériel raciste et islamophobe rédigé de sa main, avant que des témoignages de son proche entourage confirment qu’il était « obsédé par le hijab » des deux femmes et déclarait ouvertement haïr les musulmans. Personne, pourtant, ne qualifia ce triple assassinat de « terroriste ». La police américaine, dans un moment resté célèbre, s’évertua même à suggérer qu’il avait tué les trois musulmans à cause d’un « problème de place de parking » (!). En une semaine, l’affaire fut évacuée des médias et on cessa d’en parler. A comparer avec l’émoi causé par l’attaque Charlie Hebdo ou même avec les deux « terroristes musulmans » du marathon de Boston, qui n’ont, eux, jamais cessé de faire les unes des journaux depuis 2012.

Leur crime fut bien évidemment traité judiciairement comme un « acte de terrorisme », ce qui à ce jour n’est pas le cas pour Hicks, montrant que même le système judiciaire participe souvent de ce traitement inégal, inconsistant, discriminatoire et à géométrie variable du terrorisme.

Pour Dylann Roof, le simple fait que l’on se demande s’il s’agit ou non un acte terroriste et que des deux côtés de l’Atlantique on se refuse à utiliser ce terme alors qu’il en remplit tous les critères, y compris ceux de la définition officielle du FBI lui-même apporte bien une autre preuve criante de ce traitement à géométrie variable selon la couleur de peau et la religion des meurtriers et des victimes.

Et pour mieux enfoncer le clou, on vient récemment d’apprendre que la justice américaine a tout bonnement libéré, sans aucun tracas, l’ancien candidat au Sénat Robert Doggart, arrêté en mai dernier pour avoir planifié une attaque terroriste contre une mosquée en projetant de tuer tous les musulmans qu’il y trouverait, au fusil d’assaut militaire M-4 et à l’explosif (l’homme est un ancien militaire et dispose donc de la force de feu et des connaissances techniques pour cela).

Toutes choses que Robert Doggart a lui-même avouées en ne se privant pas, tel Anders Breivik, de donner des détails, précisant par exemple qu’il avait emmagasiné 500 balles de gros calibre capable de percer du métal, ou qu’il fallait d’urgence « tuer tous les habitants d’Islamberg », comme il appelle la communauté de l’État de New York qu’il projetait d’attaquer.

De façon proprement impensable même dans le système américain, alors que, à la suite d’un accord entre les parties, Doggart devait faire cinq années d’emprisonnement ‒ ce qui est déjà peu pour un projet avéré et reconnu de massacre terroriste de masse couplé de « hate crime » ‒, la Cour fédérale américaine a tout simplement décidé du jour au lendemain que l’homme n’était, après tout, pas si dangereux, et l’a donc libéré sur-le-champ début juillet. Sans même demander une caution.

On n’ose imaginer ce même scénario avec un musulman avouant avoir préparé une attaque d’église !

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Alain Gabon, professeur des universités aux États-Unis, dirige le programme de français à Virginia Wesleyan College (université affiliée à l’Église méthodiste de John Wesley), où il est maître de conférences. Il est l’auteur de nombreux articles sur la France contemporaine et la culture française.