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Points de vue

Islam, Coran, jihadisme : et la théologie dans tout ça ?

Rédigé par Rachid Benzine et Michaël Privot | Jeudi 31 Décembre 2015



Islam, Coran, jihadisme : et la théologie dans tout ça ?
Les causes sociales, économiques et politiques qui conduisent à la radicalisation violente d’un certain nombre de jeunes Français, Belges et Européens, qui se revendiquent de l’islam, ont été amplement analysées et continuent de faire l’objet d’une production académique importante et absolument cruciale pour une juste compréhension de ce phénomène complexe. Il n’en demeure pas moins que sa dimension théologique – proprement islamique – n’a fait l’objet que de peu d’analyses sérieuses au-delà des poncifs « c’est la faute à l’islam ».

Et, pourtant, il y a urgence à penser la question théologique, si l’on veut pouvoir agir, en aval, sur tous les facteurs qui nourrissent la violence.

Les contresens pervers de Daesh

Partons d’une observation. Le communiqué de Daesh justifiant les massacres du 13 novembre, à Paris, instrumentalise de manière évidente le verset 59 de la sourate 2 du Coran (« Allah le Très-Haut a dit : "Et ils pensaient qu’en vérité leurs forteresses les défendraient contre Allah. Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs cœurs (…)." »).

Daesh l’utilise totalement hors contexte et selon un contresens particulièrement pervers. En effet, ce verset ne parle pas du tout d’un massacre, mais il traduit un contexte politique précis, celui de Médine au VIIe siècle. Il s’agit en l’occurrence de l’expulsion d’une tribu juive qui avait trahi le pacte tribal qui l’unissait à Muhammad. Les raisons n’en étaient donc absolument pas religieuses mais étaient bien politiques. La lecture qu’en fait Daesh aujourd’hui relève dès lors de la « prédation » idéologique.

Cependant, contrairement à ce que prétend un grand nombre de musulmans et d’oulémas, cette lecture déviante du corpus coranique n’est pas propre aux seuls « muftis » de Daesh.

Pour preuve, une fatwa émise le 3 octobre par une cinquantaine de leaders religieux saoudiens utilise des procédés rhétoriques et une instrumentalisation des versets coraniques similaires. Elle vise à inciter les musulmans sunnites de Syrie (Shâm) à prendre les armes contre les croisés russes venant en soutien aux forces chiites syriennes, iraniennes et libanaises engagées sur le terrain.

En voici l’essentiel : « Nous invitons ceux qui en ont les moyens parmi vous à rallier le cortège du jihâd, car votre jour est venu (…). Le front occidentalo-russe avec les Safavides (Iraniens) et les Nusayris (Alaouites) est une véritable guerre contre les gens de la Sunna, leurs pays, leur identité (…). (Les Occidentaux) ont voulu mystifier les peuples en prétendant faire front pour mener une guerre contre Daesh. Mais cela est une imposture. Daesh ne s’est jamais approché d’eux, sinon à la marge. Leur stratagème est énorme. Mais le Très-Haut a dit : "La manœuvre perfide n’enveloppe que ses propres auteurs" (35, 43). Et encore : "Et ils se mirent à comploter. Dieu a fait échouer leur complot. Et c’est Dieu qui connaît le mieux leur machination" (3, 54). »

De manière assez claire, ces oulémas saoudiens s’adressent non pas à Daesh, mais aux forces sunnites en présence sur le terrain et aux États « sunnites » environnants.

Le procédé qu’ils emploient est du même ordre que celui qu’utilise Daesh :

1. Ancrer dans les esprits la division entre « eux » et « nous » ;

2. Réifier les « eux » en les décrivant comme des « mécréants » (identiques à des « singes et des porcs » selon la terminologie classique) ;

3. Légitimer la violence contre ses ennemis perçus comme infrahumains ;

4. Passer à la mise en œuvre de la violence pure et simple à l’encontre de groupes spécifiques (juifs, musulmans impies, clients de salles de concert…).

Chacune de ces étapes est justifiée par des citations coraniques ou des propos prophétiques sortis de leur contexte et qui ne servent dès lors que de points d’appui à des discours purement idéologiques, sans connexion avec la Tradition dont ils se réclament pourtant.

Questionner le paradigme du sunnisme « mainstream »

Le problème est donc bien plus profond qu’une simple question de lecture du Coran ou encore de mise en contexte du Texte à l’aide d’une Tradition qui est, rappelons-le, essentiellement rédigée au IXe siècle, soit près de deux siècles après la prédication de Muhammad, dans une situation culturelle, anthropologique et politique complètement différente de celle des origines.

Pour justifier, par exemple, la licéité selon la charia de réduire en esclavage et d’abuser sexuellement les jeunes femmes yézidies, les juristes de Daesh n’hésitent pas à utiliser la jurisprudence musulmane la plus classique. Ils puisent dans les principaux recueils de hadîths et font référence à des savants de renom tels que Ibn Taymiyya (1263-1328 ), Ibn Abidin (1783–1836) ou Al-Shawkanî (1759–1839 ).

Cela rend du même coup totalement inefficaces les condamnations des discours jihadistes par les oulémas du XXIe siècle qui opèrent, en vérité, sur le même logiciel, mais en déplaçant le curseur plus ou moins loin par rapport à l’extrême de Daesh. Et il en va de l’esclavage comme de la violence, comme on a pu le voir à propos du pilote jordanien brûlé vif en février de cette année.

Ce qu’il faut dès lors questionner aujourd’hui, si l’on veut trouver une véritable sortie par le haut de ce marasme dans lequel s’est enfermé le sunnisme – et finalement de ses formes les plus modérées aux plus excessives –, c’est son paradigme fondamental.

Celui-ci repose sur deux axiomes principaux :

1. Le Coran est une Loi divine intemporelle, immuable, devant être appliquée à la lettre, en toutes circonstances et en tous lieux ;

2. La Sunna est purement factuelle, et elle doit servir de clé d’interprétation du Coran (c’est l’approche du sunnisme « mainstream »), voire de code de pratiques à mettre en œuvre au quotidien dans toutes les situations de la vie (approche de type salafiste).

Contre une lecture idéologisée, sortir de l’hagiographie et du mythe

La stratégie consistant à argumenter sur le même terrain théologique et jurisprudentiel que Daesh ou al-Qaïda a montré toutes ses limites. Des oulémas de toutes nationalités et écoles ont multiplié des fatwas extrêmement fouillées, démontant ligne par ligne les argumentaires de Daesh et consorts, réfutant catégoriquement la notion d’attentat-suicide par exemple.

Manifestement, l’effort n’a porté que peu de fruits. Tout au plus apporte-t-il quelque satisfaction morale à celles et à ceux qui souhaitent encore s’accrocher au fait que l’islam de Daesh, « ce n’est pas l’islam ». Mais force est de constater que le remède avancé contribue à répandre la maladie dans le corps entier, en perpétuant une grille de lecture idéologisée des corpus coranique et prophétique.

Il est donc nécessaire de changer fondamentalement d’approche. Un texte, tout révélé soit-il, s’inscrit dans un temps, un lieu et s’adresse à un peuple particulier, en fonction de l’imaginaire qui lui est propre. Le drame de l’islam, c’est que l’on a substitué à l’imaginaire coranique du VIIe siècle, un imaginaire islamique, et ce dès le IXe siècle. Imaginaire que nous ne cessons de réinventer aujourd’hui au gré de nos tribulations, nous éloignant toujours plus du Coran historique, devenu fondateur d’une religion seulement « après coup », et idéologisant toujours plus, pour compenser l’incompréhension née de cet écart.

La Tradition musulmane s’enorgueillit de son inscription dans l’Histoire en prétendant donner un compte rendu, à la minute, de la vie du Prophète et de Ses compagnons, au travers de la Sîra (vie du Prophète) et du Hadith (paroles et actes attribués au Prophète) qui fondent la Sunna. Il importe par conséquent de relever ce défi de l’historicité, puisqu’il est fondateur en grande partie de la légitimité du discours sunnite. Il faut sortir de l’hagiographie et du mythe, pour retourner dans l’Histoire, la vraie.

Refonder une (des) des théologie(s) islamique(s) contemporaine(s)

La solution ? Utiliser toutes les méthodes classiques et contemporaines à notre disposition : linguistique, sémiologie, anthropologie, épigraphie, critique historique… C’est seulement en utilisant ces moyens scientifiques que nous pourrons retrouver l’accès à l’imaginaire coranique et déchiffrer ce qu’a pu être l’intention du Prophète en s’adressant aux gens qui l’entouraient. Cela signifie de relire le Texte à partir du monde qui était le sien, au lieu de faire des projections sur le Texte à partir du nôtre.

C’est cela, la grande différence entre l’idéologie et l’Histoire. Cette approche permettra de refonder une (des) des théologie(s) islamique(s) contemporaine(s) sur des bases plus saines. Des bases, où il n’y aurait pas de destruction absolue de son adversaire, où il n’y aurait pas d’opposition entre croyants et mécréants parce que ces catégories étaient inexistantes aux premiers temps de l’islam – époque où l’on parlait au contraire d’alliance nourricière avec un Dieu protecteur (imân). Dans le monde du Prophète, il n’y avait pas de « eux » et de « nous », ni de négation de l’humanité des adversaires théologiques.

C’est à cet effort de refonte complète de leur paradigme de compréhension du Coran et de la Tradition que les musulmans doivent s’atteler avec plus d’ardeur aujourd’hui qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici. Personne d’autre ne sera légitime pour le faire à leur place, même si les hommes et femmes de bonne volonté, de toutes convictions, sont les bienvenus pour les soutenir dans cet effort titanesque.

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Première parution de cet article dans L’Obs, le 20 décembre 2015.
Rachid Benzine et Michaël Privot sont islamologues.