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#1AnAprès

Ghaleb Bencheikh : L’extrémisme est le culte sans la culture ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité

Rédigé par Ghaleb Bencheikh | Jeudi 14 Janvier 2016

Un an après les premiers attentats qui ont bouleversé la société française, que faut-il retenir de ces funestes événements et de leurs conséquences ? Quels messages promouvoir et que préconiser pour construire une société meilleure ? Le point sur Saphirnews avec Ghaleb Bencheikh, physicien et théologien, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix. Dernier ouvrage paru : « Le Coran » (Eyrolles, 2015).



Physicien et théologien, Ghaleb Bencheikh est président de la Conférence mondiale des religions pour la paix.
Physicien et théologien, Ghaleb Bencheikh est président de la Conférence mondiale des religions pour la paix.
L’année 2015 fut, pour nous tous, une annus horribilis et nous eussions voulu qu’elle n’eût jamais existé et qu’elle fût effacée de nos mémoires. Mais la réalité amère est tout autre.

Cependant, la récurrence des attaques n’atteindra jamais notre détermination à œuvrer inlassablement pour le triomphe des idéaux de liberté, de concorde et de fraternité. En même temps, notre résolution est intacte à lutter toujours afin de mettre à mal l’incarnation du mal, cette idéologie mortifère ayant avili la religion islamique et perverti la révélation coranique.

Les méfaits de nos démissions

Sans dolorisme aucun et sans autoflagellation, nous devons reconnaître que nous récoltons la moisson de nos démissions de tous ordres et nous subissons les méfaits de notre résignation à maints niveaux devant les causeries radicales extrémistes et les entreprises jihadistes.

Tous ces prêcheurs de haine qui avaient cru bon d’exploiter la rancœur, de jouer sur la détresse, de justifier les attentats-suicides, de les bénir comme opérations martyres, doivent répondre de leur forfaiture devant la justice des hommes avant de comparaître devant le tribunal céleste.

Et ceux qui ont laissé faire, tétanisés qu’ils sont par l’ignominie, ont leur grande part de responsabilité. Ils sont complices par l’inaction et le silence au moment où le mutisme n’est pas de mise.

Le temps de la réflexion et du discernement

Après le temps de la sidération et de l’affliction, celui des analyses justes doit venir éclairer les esprits. Éveiller les consciences pour que les sentiments passionnés ne viennent pas se fracasser contre la violence d’une Histoire écrite à vif au quotidien.

Loin des exploitations éhontées par l’extrême droite, ce temps devra asseoir davantage les valeurs de la République. Mais ce temps n’adviendra qu’avec le discernement et la lucidité. Comprendre la complexité de la situation et distinguer toutes les strates de lectures : sociologisante, politique, géostratégique, psychanalytique, millénariste, apocalyptique, nihiliste et théologique.

La République laïque doit reconnaître tous ses enfants

Ne tombons pas dans la division. On ne reconnaît la grandeur d’une nation et le génie d’un peuple qu’au moment des grandes crises. Et les hommes se construisent dans l’épreuve.

Gageons qu’en France toutes les franges de la nation puissent rester unies et ne tombent pas dans le piège de la fragmentation et du clivage tendu par les terroristes.

Le débat oiseux sur la déchéance de la nationalité est l’exemple des errements dans lesquels il ne faut pas tomber. En l’espèce, il suffit d’appliquer la loi en vigueur. Seule la République laïque peut rassembler et défendre tous les citoyens. Elle doit reconnaître tous ses enfants sans exclusive. La solidarité dans l’union, la capacité de résilience dans l’alliance et la pulsion de vie magnifiée dans la concorde, sont les meilleures réponses.

Quant à la composante islamique de la nation, je l’adjure en empruntant les deux vers de Victor Hugo (« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ; c’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité ») d’incarner les préceptes d’amour, de bonté, de miséricorde et de fraternité enseignés par la tradition islamique dans sa version standard.

Citoyenneté partagée et représentation nationale isomorphe à la nation

Faire société et consolider les bases d’une nation commune solidaire, fraternelle et prospère pour tous dépasse le cadre d’un simple « vivre-ensemble », ce mot hochet qu’on agite à longueur de journée dans une naïveté obtuse.

Nous sommes ensemble, mais, hélas, dans la défiance et la méfiance, alors que nous voudrons construire une mosaïque humaine vivante dans laquelle les différentes composantes sont en osmose et en synergie.

Cette symbiose se traduira par une citoyenneté partagée et une représentation nationale isomorphe à la nation. Le collège électoral sera conforme au collège électif. Aux citoyens musulmans d’investir le champ politique en s’acquittant sérieusement de leurs devoirs tout en jouissant de leurs droits inaliénables.

La relation fondamentale entre démocratie, religion et droits de l’homme

Et comme l’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité, alors leurs antidotes sont l’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance.

Ce sont les maîtres-mots combinés à la culture et à l’ouverture sur le monde avec l’amour de la beauté et l’inclination pour les valeurs esthétiques, afin de libérer les esprits de leurs prisons, élever les âmes, flatter les sens, polir les cœurs et les assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine.

En outre, la relation triangulaire entre la démocratie, la religion et les droits de l’homme est fondamentale. Elle est au centre d’une pensée héritière de l’Aufklärung et des secondes Lumières dans le sillage des maîtres du soupçon.

Dussions-nous déconstruire tout un patrimoine sclérosé, nous devons déplacer les études du « sacré » vers d’autres horizons cognitifs et porteurs de sens. Des instituts d’islamologie appliquée seront les lieux des études et des recherches pour une production savante assainie des scories d’une construction humaine sacralisée par ignorance et méconnaissance.

Aussi une sociologie de l’espérance et une eschatologie terrestre de la grandeur de l’homme permettront-elles assurément d’immuniser les jeunes générations du fanatisme. Elles devront les prémunir du danger du radicalisme et des méfaits de l’extrémisme. Il est temps d’en finir avec les lectures rétrogrades et attentatoires à la dignité humaine d’un corpus éculé et dépassé.

Et nous pourrons renouer avec l’humanisme dans une quête solidaire du sens de l’avenir. Un avenir de paix et de fraternité pour tous les hommes.




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