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Points de vue

Face à un monde en crise, l’amour malgré tout

Les récits de Bent Battuta

Rédigé par | Samedi 18 Février 2017



Face à un monde en crise, l’amour malgré tout
GRONINGEN. – Quand je l’ai revue, elle était entourée de cinq petites têtes blondes et de son époux. C’était digne d’un panneau publicitaire. Les têtes blondes regardaient avec insistance et curiosité cette bronzée attablée pour le petit déjeuner.

Arrivée la veille dans cette ville du nord des Pays-Bas pour un festival des droits de l’homme entourée de six autres femmes venues des quatre coins de l’Europe, j’en avais profité pour l’appeler. Une décennie après notre dernière rencontre aux Pays-Bas alors que j’étais encore étudiante.

J’étais une enfant quand j’ai rencontré Andrea grâce à une association qui mettait en lien des gamins de quartier avec des structures d’accueil de vacances à l’étranger. J’ai découvert les paysages du pays plat et ses habitants grâce à ce programme, j’ai pu répondre à la question du comment peut on être néerlandais.

Andrea m’a permis de faire une plongée vertigineuse dans cette Europe semi-rurale envahie de vélos et de fromages. Une plongée vertigineuse aussi dans une Europe chrétienne, très chrétienne, alors que je venais d’une famille musulmane et d’un environnement où la foi et la spiritualité n’avaient pas droit de cité. Mes camarades de classe et de loisirs n’évoquaient jamais le sujet, cela n’avait jamais entravé nos liens et nos amitiés. Ni hier ni aujourd’hui.

J’ai été pour elle une fenêtre vers la rive sud de la Méditerranée, une représentation incarnée de la foi musulmane. Modestement.

Moi qui, aujourd’hui, travaille inlassablement depuis quelques années dans le champ interreligieux et interconvictionnel en France et en Europe, notre amitié indéfectible a constitué une révolution profonde et sincère de ma perception de l’Autre.

Nos vies, nos couleurs de peau, nos pratiques et nos fois paraissaient aux antipodes. Nos chemins sont radicalement différents.

Ces actions passées et présentes m’ont appris qu’aucun groupe ethnique ou religieux n’a l’apanage de la générosité ni peut se prévaloir d’une pureté. Une leçon que je chéris au quotidien.

Un écho de hadith nous rappelle que le meilleur d’entre nous est celui dont les actions sont bonnes et que le meilleur d’entre nous est sûrement le plus utile à son prochain.

La veille, nous l’avions passée ensemble à parler de ses engagements bénévoles au sein de son église. Au cœur de nos discussions : « la crise des réfugiés », nouvelle appellation de la novlangue médiatique et politique que j’abhorre pour désigner à la fois le chaos et l’absence d’empathie à l’égard des hommes et des femmes errant sur les routes européennes pour sauver leur vie.

Andrea me raconte comment, depuis quelques années, son église protestante avait commencé à s’occuper des « chrétiens d’Orient » et le désemparement de certains de ses coreligionnaires devant ses « Arabes » frères devant le message de Jésus.

Elle avait commencé à plaider pour dépasser le traitement différencié de son église pour prendre en charge les Syriens. De toutes convictions. Une bataille de longue haleine qu’elle menait auprès des siens, nourrie par notre exemple d’amitié et de sororité au-delà de nos convictions.

Des Andrea, j’en ai rencontrées dans d’autres contrées en France et ailleurs. Des hommes et des femmes de convictions qui, au nom de notre humanité commune, défendent et partagent un humanisme serein et généreux.

Dans la vallée de la Roya, où des femmes et des hommes pratiquent la désobéissance civile et font passer des migrants de l’Italie à la France, au risque d’être poursuivis par la justice française.
Dans les villages de Bourgogne, où des frères et sœurs chrétiens vont au-delà de la frilosité et de la peur de leurs coreligionnaires pour accueillir des familles syriennes musulmanes avec leurs enfants et les accompagnent dans leur nouvelle vie.

Plutôt que de désespérer de ceux qui, au nom de leur foi ou de leur identité supposée, défendent des frontières fermées, font des analyses comptables sur le nombre de réfugiés accueillis par les pays musulmans sous prétexte que ces derniers partagent la même foi, je me souviens d’Andrea et chéris durant mes heures sombres notre amour commun.

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Samia Hathroubi est déléguée Europe de la Foundation for Ethnic Understanding.



Samia Hathroubi
Historienne de formation, spécialiste des chrétientés orientales et des débuts de l’Islam,... En savoir plus sur cet auteur



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