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Points de vue

Comment l’existence de discriminations facilite le recrutement des groupes extrémistes violents ?

Rédigé par Dounia Bouzar | Vendredi 23 Novembre 2018

A l’occasion de la sortie de l’ouvrage « Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles » (Éditions de l’Atelier, novembre 2018), l’anthropologue Dounia Bouzar revient, à travers plusieurs articles sur Saphirnews, sur des idées reçues autour de l’attrait à l’extrémisme violent dit « jihadiste » et les étapes de sortie de radicalisation, ceci à partir de ses statistiques nés d’une étude produite par le du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Quatrième et cinquième questions : comment l’existence de discriminations facilite le recrutement au sein de groupes extrémistes violents ? Comment ces derniers manipulent des concepts religieux pour mener les jeunes au sentiment de persécution ?



Comment l’existence de discriminations facilite le recrutement des groupes extrémistes violents ?
Un résultat est constant dans l’analyse de nos données auprès d’individus radicalisés, même lorsqu’ils ne sont pas issus de l’immigration et/ou de classes sociales défavorisées : le sentiment de discrimination, allant jusqu’au sentiment de persécution, revient en boucle dans tous leurs discours.

Il s’agit donc de savoir si ce sentiment est une cause de la radicalisation (à savoir que la discrimination provoquerait de la frustration, de la défiance envers la société et entraînerait une envie de vengeance) ou un effet de la radicalisation (à savoir que le discours « jihadiste » transmettrait une vision du monde selon laquelle les musulmans sont persécutés parce qu’ils possèdent la « vérité », de manière à diaboliser la figure de l’ennemi), ou si les deux s’articulent.

La discrimination provoque de la frustration et de la défiance envers la société

Les sociologues François Dubet et Didier Lapeyronnie ont longuement montré que l’affaiblissement de la communauté ouvrière dans les années 1980 a également produit la perte des régulations sociales qui se faisaient naturellement au sein des quartiers de manière collective. Les gens se sont alors tournés vers les responsables politiques, toute la vie sociale s’est retrouvée organisée par des institutions (centres sociaux, clubs de prévention...).

Ces sociologues ont mis en exergue que quelques années plus tard, au travers de la fréquentation des travailleurs sociaux, la génération suivante s’est mise à avoir les mêmes aspirations que les couches sociales moyennes. C’est au moment où ces jeunes ont intégré les valeurs de démocratie et d’égalité diffusées par l’école, et alors qu’ils espéraient une mobilité sociale déjà revendiquée par leurs grands frères lors de ladite Marche des Beurs bien supérieure à celle de leurs parents, qu’ils ont été victimes de racisme, puis d’islamophobie et bloqués dans leur définition d’eux-mêmes et dans leur participation citoyenne.

Le sentiment d’exclusion devant leur réalité sociale a alors été d’autant plus vif que leurs standards de vie étaient ceux de n’importe quel citoyen. Face à ce monde qu’ils vivent comme extrêmement inégalitaire et discriminatoire, les valeurs d’égalité et de solidarité récupérées aujourd’hui par la propagande « jihadiste » redonnent espoir à une partie des jeunes, à qui ils font croire que seule la loi divine interprétée par leurs soins pourra combattre ce fléau.

Les groupuscules radicaux manipulent le principe d’unicité divine en un concept si restrictif qu’il en devient une source d’angoisse quotidienne

Nous voulons développer ici une autre facette du processus de radicalisation beaucoup moins connue : en étudiant les enregistrement des conversations des radicalisés avec leurs recruteurs, nous avons réalisé que les groupes radicaux dévoient des notions musulmans comme le tawhid (l’unicité de Dieu) et le shirk (l’associationnisme) pour mettre au point ce que l’on peut appeler une approche émotionnelle anxiogène qui produit un changement de définition de soi (celui qui a du discernement et qui veut changer le monde corrompu par la loi humaine), un changement de définition des autres (ceux qui choisissent de maintenir cette corruption), menant in fine au sentiment de persécution généralisé.

En effet, au départ, le tawhid est d’abord un principe de paix pour les musulmans : contrairement à l’ère antéislamique où les tribus se faisaient la guerre pour imposer aux autres leurs propres idoles, l’existence d’un Dieu unique doit relier les humains. La racine s-l-m, qui signifie « paix », se retrouve à la fois dans le salut musulman « salam aleykoum » (« paix sur vous ») et dans le mot islam (« soumission à Dieu »). À l’origine, le pari de l’islam était bien d’unir les tribus de l’Arabie antéislamique autour de la soumission à un seul Dieu, et plus largement de consolider les relations avec les juifs et les chrétiens, nommés « gens du Livre » dans le Coran, liées par la tradition abrahamique.

Associer une autre divinité à Dieu relève pour les musulmans de l’associationnisme, donc de l’entrave à l’unicité de Dieu, l’expression couramment employée étant « faire du shirk ». En réalité, les termes tawhid et shirk sont rarement utilisés dans les conversations des musulmans. De leur point de vue, respecter l’unicité divine consiste tout simplement à ne pas vénérer d’autres dieux, ce qui reviendrait à du polythéisme. Au nom de ce principe, certains musulmans veilleront à ne pas installer de statuette décorative de Bouddha chez eux, estimant que cela peut porter à confusion. D’autres, plus rigoureux, ne mettront aucun bibelot qui pourrait rappeler de près ou de loin les anciennes 360 statuettes qui divisaient les tribus arabes avant l’islam.

Cependant, ces concepts de tawhid et shirk sont repris de manière permanente par les discours radicaux exactement dans le sens contraire, faisant de l’unicité de Dieu et de l’associationnisme la pierre angulaire de l’approche anxiogène que ces mouvances mettent en place pour que le croyant se coupe de tout ce qui constitue son environnement, qu’il s’agisse de ses amis, de sa famille, des autres croyants, ou de ses loisirs, de son travail, de son sport, des institutions humaines. Les radicaux ont transformé le principe d’unicité divine en un concept si restrictif qu’il en devient une source d’angoisse quotidienne qui coupe in fine les croyants de toutes les sensations et relations qui sont le propre de l’être humain.

Comment l’existence de discriminations facilite le recrutement des groupes extrémistes violents ?
Par exemple, regarder une image reviendrait à considérer le dessinateur comme un créateur au même niveau que Dieu, et donc à trahir le principe du tawhid et à faire du shirk. Dans la même logique, écouter de la musique reviendrait à considérer le musicien également au même niveau que Dieu. Les radicaux se donnent des conseils afin de limiter la menace du péché du shirk : ne plus se rendre dans des magasins courants de peur que la radio allumée en bruit de fond ne déverse une chanson perçue comme étant du shirk, ne pas se rendre dans des lieux touristiques de peur de se retrouver dans le champ d’une photographie, ne monter dans le métro qu’après avoir vérifié qu’aucun mendiant ne joue un morceau d’accordéon pour récupérer quelques pièces… Certains comportements de repli sur soi, appelés classiquement « communautaristes », relèvent en réalité de cette angoisse : les radicaux, se sentant persécutés par les tentations de la vie ici-bas, préfèrent acheter leur nourriture dans des magasins de salafistes pour être certains de se protéger d’une éventuelle musique qui pourrait surgir.

L’angoisse de faire du shirk devient permanente. Le stade de paranoïa atteint son stade maximal chez un jeune quand le groupe radical lui explique que, dans la mesure où la tentation d’adorer quelque chose d’autre que Dieu est partout, il peut pécher sans même s’en rendre compte. La seule solution est de « rectifier son tawhid », qui devient le seul thème abordé en cours de religion. Il s’agit dès lors de se focaliser dessus si l’on ne veut pas succomber aux tentations, omniprésentes dans ce monde polythéiste. Le jeune se coupe ainsi de tout musulman extérieur à son groupe car il estime que ce dernier peut être polythéiste à son insu, dès lors qu’il marche dans la rue sans avoir rectifié son tawhid. Il en ressort une angoisse obsessionnelle qui se traduit par des comportements ressemblant à de la phobie.

Arrive le stade ultime où il considère qu’adhérer aux lois humaines reviendrait à placer les députés au même niveau que Dieu. Il refuse alors de signer une déposition, de signer un contrat de travail, voire un contrat EDF… Ceux qui se nomment « jihadistes » reprennent ces interprétations wahhabites sur l’unicité de Dieu, même si, une fois sur zone, ils ne les mettent pas forcément en pratique, multipliant les images pour élaborer leur propagande sur le Net et réintroduisant la musique pour galvaniser leurs soldats. Mais contrairement aux piétistes, les « jihadistes » estiment qu’ils ne peuvent se contenter de se protéger des tentations : ils doivent lutter contre le polythéisme en imposant la loi divine. Pour ne pas aller en Enfer, ils doivent entrer en action. Non seulement il ne faut pas associer à Dieu d’autres divinités mais, avant d’adorer Dieu, il faut rejeter les autres divinités. En fait, on ne peut adorer Dieu que si l’on rejette tout ce qui est autour de Lui ici-bas.

La disparition des émotions positives en dehors du groupe radical et l’envahissement du sentiment de discrimination

Nous voyons comment l’approche émotionnelle anxiogène du discours radical amène les jeunes à se méfier du monde extérieur au groupe radical, puis à se couper de ce dernier, jusqu’à le définir comme la figure de l’Ennemi. La peur de l’extérieur accentue les ressemblances avec les membres du groupe et augmente les différences avec l’extérieur parce qu’ils se mettent à ressentir les mêmes sentiments. La vision paranoïaque renforce la fusion de groupe et l’isolement vis-à-vis de la société : tout groupe se méfiant de l’extérieur se replie sur lui-même. Progressivement, l’individu perd ses anciens repères affectifs, mémoriels, intellectuels, jusqu’à ce que l’identité du groupe absorbe progressivement son identité. In fine, le groupe pense à la place de l’individu. Toute idéologie de rupture repose sur une exaltation de groupe.

L’approche émotionnelle anxiogène mise en place par le discours « jihadiste » est si efficace qu’elle mène le jeune à une sorte de « mini-mort » interne. En effet, en coupant notamment le jeune de toute culture, le discours radical opère in fine une sorte d’anesthésie des sensations individuelles et empêche l’expérience du plaisir, l’incarnation de tout ressenti. Non seulement il diminue les sources d’émotions positives habituelles qui relaxent l’être humain (cinéma, musique, spectacle, relations amicales...) mais il arrive à les transformer en activités anxiogènes (puisque perçues dorénavant comme susceptibles de trahir l’unicité de Dieu). Il place le jeune en posture d’auto-exclusion de manière à l’isoler complètement. Là aussi, il ne bénéficie plus d’interactions positives avec ses semblables et les perçoit comme des sources de danger qui le détourneraient de la « vérité ». Rapidement, le groupe radical devient la source exclusive d’émotions positives et rassurantes.

L’approche relationnelle et l’approche idéologique sont ici entremêlées, dans la mesure où l’adhésion à l’idéologie est indissociable de l’adhésion au groupe, et vice versa. Progressivement, celui qui réceptionne ces informations considère que les interlocuteurs qui les lui ont communiquées sont les seuls en qui il peut avoir confiance. Il adopte rapidement une posture où il a le sentiment que le reste de la société le rejette parce qu’il a « trop de discernement » et perçoit des vérités cachées.

En conclusion, le propre du discours radical qui trouve un point d’entrée une approche émotionnelle anxiogène bien rodée oriente le jeune vers le choix de solutions de plus en plus dysfonctionnelles commençant par des ruptures sociales, scolaires ou professionnelles et familiales, et allant jusqu’à le conduire à rejoindre le groupe radical et/ou à la violence.

Autrement dit, plongé dans une grille de lecture de type « paranoïaque », le jeune veut se protéger en rejetant ce monde corrompu qu’il cherche dorénavant à fuir (ou à régénérer, selon la mouvance à laquelle il appartient). Mais quoi qu’il en soit, un sentiment de discrimination, puis de persécution, va automatiquement envahir le jeune concerné, quel que soit son vécu social antérieur.

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Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, est directrice scientifique du Cabinet Bouzar-Expertises-Cultes et Cultures et directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Elle est l’auteure de Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles (Éditions de l’Atelier, novembre 2018).

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