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Points de vue

Attentats de Paris : à qui la faute ?

Rédigé par Malika Guerbi | Mardi 1 Décembre 2015



Comment rompre avec le paternalisme ? Celui que l’on rencontre au sein de la communauté musulmane et celui avec lequel les autorités politiques nous gèrent et qui est relayé par les médias ?

Comment rompre avec cette vision erronée de la fraternité ? Celle qui nous empêche d’être et de dire les choses, celle qui freine notre discernement et met simplement en évidence notre ignorance, au sein de la communauté musulmane ?

Quelles sont nos priorités ? Qu’en est-il de la transmission des valeurs ? Qu’en est-il de l’éducation ? Qu’en est-il de la famille ? Qu’en est-il de la place de la femme ? Qu’en est-il du couple ? Quelle est notre part dans la société civile ? Quelles forces de proposition sommes-nous ?

Attentats de Paris : à qui la faute ?

Quel est notre projet ?

Construire des mosquées pour n’y prier que quelques heures dans la journée ou dans l’année ? Se lancer dans la construction des écoles confessionnelles, nouvelle mode, sans interroger les enjeux de l’École ? Continuer à écouter des sermons déconnectés de notre réalité ? Livrer en pâture notre religion et celles qui portent un foulard aux médias qui caricaturent et façonnent l’opinion publique ? Limiter la notion de halal à la viande que nous avons dans notre assiette et nos concepts à des contresens et à des détournements ? Faire le choix du repli à l’heure de la mondialisation? Réagir à l’émotionnel sur les questions de politiques internationales et aux actes islamophobes ? Vivre en dehors de l’Histoire de ce pays sans se la réapproprier et participer ainsi à l’amnésie mémorielle ? S’assigner à résidence soi-même en se coupant des Textes et du contexte ?

Et cette fraternité, celle qui est au cœur de notre République qui nous est vendue « bradée » de façon épisodique, le jour d’après quand le pays est soumis à une barbarie spectaculaire ou comme un rappel à l’ordre. Cette fraternité qui devrait être un levier pour ce peuple qui est lentement consumé (autre forme de barbarie en soi) par des politiques successives qui ont vidé la France de son âme, l’ont vendue au plus offrant, à l’économie de marché celle de l’excès, celle d’intérêts d’une géopolitique qui trahit ses valeurs. Ce paternalisme qui fait croire aux Français naïfs que cette violence touche à ce qu’ils sont (en implicite « une guerre de civilisation quand même ! ») et non pas à ce que l’on fait ou à ce que l’on a laissé faire en leur nom (« au nom du peuple français ») et qui vient de balayer d’un revers de manche, sous le coup de l’émotion, une politique qui, depuis plusieurs années, est une longue succession de déceptions. Accuser les musulmans de tous les maux en agitant un spectre quand tous les Français sont logés à la même enseigne depuis longtemps.

S’autoriser des discours maladroits sur cet islam de France de toutes parts, comme s’il s’agissait de quelque chose d’inédit, une rencontre fortuite et accidentelle. Alors que si nous portons un regard honnête sur l’Histoire de France, cette présence de l’islam dans le paysage date de bientôt 200 ans avec un précédent, des situations, des lois et surtout une stratégie politique. Un passé commun existe ou, plus précisément, un passif qu’il faut interroger.

Pourquoi oppose-t-on la République et ses valeurs aux musulmans comme un cadre répressif et jamais comme un contrat social dans lequel cette spiritualité (parce que c’est bien de cela dont il s’agit) trouverait un formidable tremplin ? On les somme de beaucoup de choses en les désignant comme une communauté et, bien souvent, comme des coupables en se dédouanant largement de cet état des lieux. On réduit cette question au religieux et on a tout faux, la problématique est politique, sociale et éventuellement spirituelle et dépasse largement le cadre de cette « communauté ».

Mettre fin à la mise au ban des musulmans

Qu’en est-il du climat islamophobe nourri depuis des années dans une logique électorale et sécuritaire ? Qu’en est-il de cette Histoire coloniale non assumée ? Qu’en est-il de cette guerre d’Algérie méconnue de la masse et dont on porte aujourd’hui les séquelles ? Qu’en est-il de cette politique de la ville qui a accentué la différenciation des territoires et qui fragilise la périphérie ? Qu’en est-il de ces logiques immobilières qui ont conduit des villes à être en dehors de ces valeurs que l’on prône ? Qu’en est-il de cette laïcité travestie à religion variable que l’on brandit comme un instrument de pénalisation et non pas comme un cadre des possibles ? Qu’en est-il de ce « journalisme des masses » qui catégorise, retranche et accentue les schématisations ? Qu’en est-il de cette lutte des classes masquée ? Qu’en est-il de l’Ecole et de l’enseignement de la langue française ‒ si peau de chagrin ‒ que tout est devenu illisible et périlleux, l’acquisition d’une culture classique ?

Comment se sortir de ce schéma et de cette schématisation constante ? Comment susciter un sursaut ? Pour mettre fin à cette mise au ban et ne plus être le bouc émissaire de tous ceux qui utilise l’islam et ses valeurs pour leurs fins, que ce soit Daesh ou ceux qui nous gouvernent ou aspirent à nous gouverner.

Qu’on puisse enfin ne plus avoir la sensation d’être l’enfant naturel de la République privé d’un héritage et d’un avenir commun et faire valoir ce besoin d’égalité avec les autres citoyens de ce pays, la volonté de proposer une transcendance et d’élever le niveau de la dignité humaine ici, en France ou ailleurs.

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Malika Guerbi est professeure d'Histoire.