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Points de vue

Athènes, le vertige de millénaires d’Histoire en un si petit espace

Les récits de Bent Battuta

Rédigé par | Mercredi 17 Janvier 2018



Athènes, le vertige de millénaires d’Histoire en un si petit espace
ATHENES. − C’est sur l’Acropole que je dois la retrouver. Vive, une soixante d’années et élégante. Voici les instructions que j’ai reçue pour tenter de la reconnaître. Elle, c’est Alichi, archéologue, historienne et polyglotte grecque, qui a passé plus de quarante années de sa vie à explorer son pays et à en faire parler ses pierres disséminées à travers les îles grecques.

En vacances en Grèce, je m’étais promise de la rencontrer en chair et en os. Pour les besoins d’un article sur les musulmans de Thrace, j’avais eu le bonheur d’échanger avec elle. Avec bienveillance, elle m’avait parlé de ces Grecs, européens, musulmans épargnés par le Traité de Lausanne et les échanges de populations entre la Grèce et la Turquie en 1923.

En cette fin d’après-midi, la chaleur assommante de ce mois d’août s’est dissipée autour de l’Acropole. Alichi est passionnée, cela se confirme. Elle ne peut s’empêcher de s’épancher longuement sur chaque édifice, église byzantine, pavés de la Plaka, la vieille ville d’Athènes et passage incontournable des touristes.

Après une heure de marche entrecoupée d’un café turc (grec, arabe ou bosniaque selon l’endroit où vous situez dans la région, son nom changera, son goût peu), nous voici face à une large place connue comme l’agora classique, au nord de l’Acropole que l’on distingue aisément. Un peu plus loin se trouve l’agora grec datant du VIe siècle avant notre ère. Autour de cette agora romaine qui daterait de -19, on distingue des édifices d’inspiration byzantine et la mosquée Fetiye de la période ottomane (1456).

En balayant l’espace du regard, on est pris de vertige. Civilisations, cultures, religions ont façonné et occupé cet espace. Des millénaires d’Histoire en un si petit espace. A travers mes voyages, j’ai souvent été fascinée par ces espaces « saturés » d’histoires, de conquêtes, de cultures et de religions que l’on présente aujourd’hui comme antinomiques, éloignées. Non loin de là Istanbul, l'ancienne Constantinople, fait cet effet avec Hagia Sophia (Sainte Sophie) et la Mosquée Bleue se faisant face.

Souvent présentée comme le centre historique et philosophique de l’Europe grace à la fondation de la première démocratie (fut-ce t-elle imparfaite), Athènes est aujourd’hui aux confins du continent.

L’actualité récente m’a rappelée à cette rencontre avec Alichi et à sa passion pour retrouver les traces de tous ceux qui sont passés par son pays. Grecs, Romains, Byzantins, Ottomans ont chacun contribué à ce qu’elle est aujourd’hui et à ce qu’elle défend dans la Grèce actuelle. Je ne sais plus si c’est Achille Mbembe, intellectuel et penseur-acteur du continent africain qui déclarait cela dans une tribune récente sur l’impossible pureté de l’identité. Nos corps et nos civilisations sont grises, disait-il, parce que multiples polis par de nombreux courants, acteurs, civilisations.

Si le gris devrait s’imposer à nous (j’imagine déjà les cris d’orfraie de tous les tenants suprémacistes), force est de constater qu’en politique la chimère d’une identité pure ne cesse de séduire en Europe entre autres.

C’est sous la bannière de la pureté blanche et chrétienne que des milliers de manifestants ont battu le pavé il y a quelques mois à Varsovie, enjoignant, criant, vociférant, appelant à un « Holocauste musulman » ( sic). Les experts à Bruxelles, faute de rêver le futur, s’inquiètent de cette poussée extrémiste de la Hongrie, de la Pologne, et de l’Autriche avec l’accession au pouvoir de Sebastian Kurz qui, à 31 ans, n’a rien trouvé d’autres que de s’allier avec les démons du passé autrichien l’extrême droite mais sont en somme bien incapables d’éradiquer la propagation de ces chimères faites d’identité tronquée et mutilée.

Varsovie m’a rappelée au bon souvenir d’Alichii à sa stature, sa force, et sa pédagogie face aux vociférations, aux cris de haine et d’incompréhensions du présent.

Alichii, elle, n’est pas pressée, elle sait que les pierres et vestiges qu’elles exhument du passé continueront de parler pendant des siècles.

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Samia Hathroubi
Ancienne professeure d'Histoire-Géographie dans le 9-3 après des études d'Histoire sur les débuts... En savoir plus sur cet auteur