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Société

À l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, résister à l’extrême droite, une « exigence spirituelle »

Rédigé par Stanislas Wyndika | Mercredi 11 Février 2026

           

Face à la montée inquiétante des extrêmes droites en France et dans le monde, il y a une vraie urgence à agir, selon les organisateurs de l'Interfestival des religions et des convictions qui s'est déroulé, fin janvier, dans une abbaye des Côtes d'Armor. Zoom sur l'initiative.



Quelque 200 personnes ont participé au 30e Interfestival des religions et des convictions à l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, sous le thème de la résistance à l'extrême droite. © Laurent Grzybowski
Quelque 200 personnes ont participé au 30e Interfestival des religions et des convictions à l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, sous le thème de la résistance à l'extrême droite. © Laurent Grzybowski
« Face à la montée des extrêmes droites, partout en France et dans le monde, il est urgent pour les croyants de se mobiliser. D’autant que l’internationale réactionnaire n’a aucun scrupule à instrumentaliser les religions ou les appartenances religieuses. Au contraire, cela fait partie de son projet. La plupart des pouvoirs fascistes ou fascisants utilisent la religion comme un socle identitaire. Il faut en prendre conscience pour ne pas se laisser enrôler par qui que ce soit. » Ces paroles vigoureuses ont été prononcées par Laurent Grzybowski en introduction du 30e Interfestival des religions et des convictions, qui s’est tenu du 30 janvier au 1er février 2026 à l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, dans les Côtes d’Armor.

Pendant trois jours, plus de 200 participants - catholiques, protestants, musulmans, juifs, bouddhistes, agnostiques et athées - ont travaillé une question peu habituelle dans les cercles religieux ou interconvictionnels : « Résister aux idéologies d’extrême droite, une exigence spirituelle ? » Pour les organisateurs de cette rencontre, il ne s’agissait pas de « faire de la politique politicienne », en donnant par exemple des consignes de vote ou en s’arrêtant au jeu des petites phrases, mais de mener une réflexion bien plus profonde.

« Les questions qui nous sont posées avec la montée des extrêmes droites sont d’abord d’ordre philosophique, morale et spirituelle », a expliqué Laurent Grzybowski, animateur et coordinateur de l’Interfestival. « Lorsque les droits humains, les principes démocratiques et la dignité des personnes les plus fragiles sont en jeux, les humanistes, croyants ou non, ne peuvent se retrancher dans le silence. D’autant que l’extrême droite adore récupérer les religions et les instrumentaliser. »

Une resistance à enraciner dans l’essence même des traditions spirituelles

Ce constat a traversé l’ensemble des tables rondes théologiques et sociétales, des ateliers et des temps de partage spirituel. Comment réagir lorsque des références chrétiennes, juives ou musulmanes sont convoquées pour justifier l’exclusion ou les discriminations de toutes sortes ? Comment répondre lorsque des symboles religieux deviennent des marqueurs identitaires opposés à d’autres appartenances ?

Pour beaucoup d’intervenants, la résistance ne peut être seulement stratégique ou médiatique : elle doit être enracinée dans l’essence même des traditions spirituelles, lorsqu’elles ne sont pas dévoyées.

Dans ce contexte, un hommage appuyé a été rendu aux deux victimes de la police de l’immigration à Minneapolis, aux Etats-Unis : Renée Good, jeune mère de trois enfants, et Alex Pretti, infirmier, tous deux âgés de 37 ans. Abattus de plusieurs balles à bout portant dans le courant du mois de janvier, ces deux-là, en s’interposant entre la police et les migrants qu’elle pourchassait, se sont levés contre l’injustice et la violence. « Face à la politique fasciste de Donald Trump, ils ont dit "non", ils ont été des objecteurs de conscience. Ils sont devenus aujourd’hui des martyrs de la fraternité », nous a affirmé Sarah, 24 ans, l’une des participantes.

© Laurent Grzybowski
© Laurent Grzybowski
Membre de l’association Coexister - coorganisatrice de l’événement - Aliénor, 28 ans, a insisté quant à elle sur la nécessité de rendre plus visibles les personnes engagées en faveur du vivre ensemble : « Le catholicisme, par exemple, ne se réduit pas à des figures réactionnaires ou ultra-conservatrices. Il existe des chrétiens profondément attachés à la justice sociale et à la fraternité. »

Ce message a été partagé par Paul Piccarreta, cofondateur du nouveau mensuel chrétien Le Cri qui reconnaît une extrême droitisation d’une partie du paysage religieux. Dans un atelier très suivi, Pascale Tournier, journaliste à La Vie, a proposé un travail de déconstruction lexicale. Sur un tableau, des expressions comme « grand remplacement », « ensauvagement » ou « submersion migratoire » ont été analysées. Derrière ces mots, des imaginaires de peur et de confrontation. Les comprendre, les déconstruire, c’est déjà résister à la banalisation de certains discours.

© Laurent Grzybowski
© Laurent Grzybowski

Résister par fidélité à leur foi et à leur conscience

Au cours du week-end qui s’est ouvert le vendredi soir par une entrée en shabbat, avec le rabbin Floriane Chinsky, du mouvement massorti, et s’est poursuivi par une célébration œcuménique puis interspirituelle, les participants ont profité de chaque instant pour nouer des liens. Et prendre conscience que la meilleure manière de « combattre la Bête » était de « réveiller la Belle » en chacun et en chacune.

Au fil des échanges, une conviction s’est imposée : les religions, lorsqu’elles sont fidèles à leur cœur éthique, portent en elles des ressources puissantes contre les logiques d’exclusion. Hospitalité, dignité inconditionnelle de chaque être humain, souci du bien commun, solidarité avec les plus vulnérables : autant de principes partagés, au-delà des appartenances, qui dessinent « un autre modèle de société », inclusif et fraternel.

L’abbaye de Saint-Jacut, lieu d’accueil et de dialogue, qui a fêté en 2025 les 150 ans de sa renaissance, s’est ainsi révélée fidèle à sa vocation : libérer le meilleur et offrir un espace où le christianisme s’affirme dans l’ouverture aux autres spiritualités et aux recherches de sens contemporaines. Dans un climat d’écoute et de respect, les participants ont expérimenté une fraternité concrète, loin des caricatures.

À l’heure où les crispations identitaires progressent en Europe, cette 30e édition de l’Interfestival n’a pas prétendu apporter des solutions clés en main. Elle a cependant rappelé une évidence : lorsque la religion est instrumentalisée pour diviser, la réponse ne peut venir que d’une parole spirituelle libre, lucide et responsable. Résister n’est pas seulement un choix politique.

Pour la plupart ici, c’est une fidélité à leur foi et à leur conscience. « Ce qui m’inquiète », disait Martin Luther King, plusieurs fois cité au cours de la rencontre, « ce n’est pas la méchanceté des méchants, mais le silence des gens de bien ». A l’issue de ce week-end, les personnes présentes auront bien du mal à garder le silence.

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