Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

Quelle place de l’islam dans la nouvelle Europe ?

Par Abderrahmane Nafaa

Rédigé par Abderrahmane Nafaa | Samedi 20 Novembre 2010



Quelle place de l’islam dans la nouvelle Europe ?
Du 29 au 31 octobre 2010 s’est tenu un colloque international sur le thème « Quelle est la place de l’islam dans la nouvelle Europe ? ». Vingt-cinq pays ont été représentés, selon Mohamed Bechari, fondateur de l’Institut Avicenne de Lille. Le colloque se voulait un lieu d’échange et de réflexion sur l’avenir de l’islam en tant que religion et mode de vie des musulmans d’Europe.

Parmi les axes principaux du colloque figurent :
– le rappel de l’apport de la civilisation musulmane à la civilisation européenne ;
– la perception de l’islam en Occident et les grandes questions contemporaines ;
– la gestion de l’islam dans les grandes villes européennes ;
– l’islam et le dialogue interreligieux et interculturel.

La présence de l’islam sur le sol européen ainsi que la montée d’une manière ascendante du nombre des pratiquants ont favorisé la mise en œuvre de plusieurs ateliers de réflexion sur l’avenir de l’islam en Europe.

De ce fait, l’interrogation est mise sur l’apport de la civilisation orientale en Occident et s’il y a vraiment, après côtoiement, convergence ou divergence. Dans tous les cas, s’il y a influence, faut-il s’attendre à une intégration ou à un refoulement ?

Actuellement, la société européenne et notamment son élite intellectuelle prouvent le besoin d’entamer des discussions transparentes et sérieuses avec les musulmans afin d’éclaircir la présence de l’islam sur la terre de l’Europe. Beaucoup de raisons sont à la base de cette initiative :
– élargir les horizons de la réflexion ;
– échanger les expériences dans le domaine ;
– définir les moyens et recenser les exploits ;
– favoriser une place adéquate à un islam de valeurs.

Distinguer l’islam en tant que religion et les musulmans en tant que pratiquants

Les rencontres et les colloques sur la place de l’islam en Europe représentent une démarche récente et une opportunité à ne pas rater, afin de réitérer des évidences existantes sur la religion musulmane. Les intellectuels et les spécialistes en la matière doivent dépasser les préjugés et aller aux origines de l’islam. Le moment est venu pour étudier l’impact de l’islam sur l’Europe et vice-versa. C’est un processus en pleine construction, qui a besoin d’être examiné à la loupe afin de dégager des résultats fructueux.

Des questions nous interpellent :
– Quelle image de l’islam nous parvient des médias en Europe ?
– Où s’arrête la laïcité pour que le religieux commence ?
– Le dialogue interreligieux est-il devenu un dialogue de civilisations ?
– L’islam est-il vraiment une religion des immigrés ?

La présence explicite de l’islam en Europe et la reconnaissance du culte musulman appellent à un dialogue interculturel pour identifier ce qu’est le respect de l’autre et éviter toute confrontation ou accusation à travers insultes et injures islamophobes et tout discours gratuit de haine.

L’Europe doit avoir deux visions distinctes : une sur l’islam en tant que religion, et une autre sur les musulmans en tant que pratiquants. Il est certain qu’il faut faire la nuance entre les deux visions. En l’absence de cette réalité, les musulmans continueront à payer la lourde facture des attentats terroristes et des dérives causées par des minorités radicales. Il ne faut en aucun cas être injuste envers les autres (innocents) et il faut participer solennellement à réparer les préjudices.

Images de l’islam dans les manuels et les médias

L’image donnée à l’islam en Europe reste dans la plupart des cas négative et pleine d’ambiguïtés. Cette image d’infériorité et de stigmatisation était présente dans les programmes scolaires et les livres d’histoire.

Selon une étude portant sur les manuels scolaires, Fawzia Ashmawi (Suisse) confirme que l’islam était présenté sous le titre de « Civilisation islamique », tandis que le Prophète Muhammad avait l’étiquette d’un conquérant, d’un missionnaire ou parfois d’un auteur du Coran ; les musulmans, quant à eux, étaient considérés comme des envahisseurs redoutables. Ce n’est qu’à partir de 2004 que l’image de l’islam et des musulmans a commencé à évoluer, surtout grâce aux dialogues entamés avec des intellectuels musulmans.

Pour les journalistes belges, explique Philip Voets (Belgique), il n’est pas facile de trouver des représentants réels et sérieux de l’islam. Par conséquent, des gens de la communauté se permettent de prendre la parole, de temps à autre, en contactant les médias pour des raisons multiples, ce qui arrange pleinement les journalistes qui cherchent à créer des conflits.

L’Europe doit regarder la réalité en face. Le nombre de musulmans européens croît. Les dernières statistiques annoncent, selon Tijani Boulawali (Hollande), un chiffre dépassant les 53 millions de musulmans en Europe. La lecture de ce chiffre inquiète et commence à provoquer ce que Youssef Ibram (Suisse) qualifie de crise de démocratie entre les musulmans et l’Europe.

Contre l’ignorance dogmatique afin de lever les peurs envers l’islam

Actuellement, en Europe et notamment en Belgique, l’islam est devenu une réalité que personne ne peut éviter. Il se manifeste dans les comportements et les pratiques des musulmans. Cette situation a favorisé le besoin farouche d’un dialogue lucide et transparent sur l’islam en tant que religion.

Selon Alain Verschoren, recteur de l’université d’Anvers, l’islam représente l’une des priorités de cette université qui cherche à travers plusieurs méthodes à agrandir l’espace de la discussion sur un islam solidaire et transparent.

Monica De Coninck, échevine de la ville d’Anvers, précise qu’Anvers compte 160 nationalités différentes. Pour elle, la ville appartient à tout le monde sans oublier que chacun porte aussi une responsabilité. Le quotidien La Libre Belgique a publié une étude d’Olivier Servais, sociologue à l’université catholique de Louvain, indiquant que la capitale européenne sera musulmane dans vingt ans en raison de la forte natalité des musulmans.

Dès lors, la question est la suivante : quelle place l’islam pourrait avoir en Europe dans les années à venir ? Pour Luc Goossens, directeur de l’Institut pour les études marocaines et méditerranéennes à l’université d’Anvers (iMaMs), la réponse à cette question nous conduit à comprendre les choses suivantes :
– L’Europe ne se limite pas dans une pièce d’identité ;
– L’Europe actuelle permet la cohabitation et l’entente avec toutes les religions ;
– La connaissance de l’autre permet de vivre ensemble ;
– La forte ignorance dogmatique crée une profonde divergence entre les individus et leurs religions ;
– L’islam est une religion qui se manifeste à travers ses pratiques.

Pour toutes ces raisons et afin d’être plus concret, l’université d’Anvers a contribué à la formation des guides religieux pour s’occuper des fidèles et orienter les gens au sein des mosquées. Le but de cette entreprise est double : d’une part, entamer un dialogue religieux entre les individus ; d’autre part, dissiper et stopper la peur de l’islam, car cette dernière ne peut être minimisée qu’à travers la culture et le dialogue permanents.

Ériger des garde-fous pour que l’islam ait sa place dans l’espace européen

L’islam est une religion qui a réussi à trouver sa place dans l’espace européen. Cependant, plusieurs événements se sont succédé ces dernières années et il est temps d’imposer une réflexion sérieuse sur l’avenir de l’islam en Europe.

Pour Pascal Smet, ministre flamand de l’Éducation, de la Jeunesse et de l’Égalité des chances, dans son intervention lors du colloque, la question de la présence de l’islam en Europe doit être analysée en prenant en compte le contexte actuel (vagues d’immigration, attentats du 11-Septembre, nombre croissant des musulmans en Europe…).

À la suite de la dernière déclaration de la chancelière allemande Angela Merkel concernant l’échec du modèle d’intégration allemand, Annemie Neyts, députée européenne, ministre d’État et présidente de European Liberal Democrats (ELDR), souligne que le rôle des politiciens européens est d’aboutir à la réussite de l’intégration de l’islam.

Johan Bonny, évêque d’Anvers, de son côté, estime que, même pour les chrétiens, il leur a fallu se battre contre les Grecs et les peuples germaniques pour avoir leur place dans la société européenne. Selon ses propos, l’adaptation à la vie représente un exercice difficile car, en Europe, la société est à la fois multiculturelle et multicultuelle.

Pour le WICS (World Islamic Call Society), l’islam incite ses fidèles à aimer leur patrie : les musulmans sont obligés d’aimer ce grand pays qu’est l’Europe. Cependant, l’islam n’a pas encore fait l’objet d’une lecture convenable et juste.

Mohamed Bensaleh (ISESCO), pour sa part, fait remarquer que les Européens doivent éviter de regarder le côté extrémiste de l’islam : les musulmans doivent avoir toute leur place dans l’espace européen.

Tous les intervenants étaient d’accord pour faire la différence entre l’islam dans sa neutralité et les musulmans dans leurs pratiques. La confusion crée un amalgame entre les deux conceptions. Dans tous les cas, des « garde-fous » ont été rappelés :
– L’islam doit être considéré comme une religion et une culture en même temps ;
– L’islam de l’Europe souhaite garantir les droits universels de chacun ;
– La considération de l’autre ne doit pas négliger les convictions religieuses ;
– La laïcité neutre participera vivement dans le rapprochement entre les États et les religions.

Pour un aboutissement réel de ces propositions, l’État doit mettre en place un cadre général propre à l’islam et veiller sur l’enseignement du fait religieux.

Islam vécu et islam construit

Les musulmans d’aujourd’hui ont pris beaucoup de retard pour comprendre les situations qu’ils vivent en Europe. Selon Sabah Mokhtar (Londres), ils ont besoin de se cultiver et de faire en sorte d’avoir une référence politique, comme ils doivent se débarrasser de l’ingérence de leurs pays d’origine. La question réelle d’aujourd’hui n’est pas de savoir s’il y a une place pour l’islam en Europe ; la question est de savoir quelle forme l’islam aura en Europe.

L’islam en tant que religion ne peut en aucun cas vivre sans ses valeurs et l’Europe, de son côté, ne peut pas exister sans ses fondements. Le dialogue entre les deux doit être mené : il s’agit de trouver un terrain d’entente pour se réunir sous des valeurs universelles.

Pour l’Europe, l’islam est une grande école sauf que ce n’est pas une école facile : c’est pour cette raison qu’il faut participer vivement à enseigner le Texte et à comprendre le contexte. À la suite de cet effort, il faut aboutir à une nouvelle manière d’interroger le discours ; et les musulmans doivent comprendre que parfois il est nécessaire d’arrêter de parler de soi-même.

L’islam est un porteur de plusieurs valeurs comme la solidarité, la fraternité, la famille et l’ouverture aux enfants. Toutes ces valeurs doivent être partagées avec le voisin, avec le prochain, avec l’Autre.

Quant au dialogue interreligieux, les religions représentées doivent travailler sur les valeurs de la paix, de l’entente et asseoir la vérité et les objectifs nobles. L’établissement de ces bases facilite le rapprochement entre les religions existantes, sinon l’Europe restera un continent où « Dieu ne sera pas bien servi ».

Entamer le dialogue interreligieux ne veut pas dire que l’un ou l’autre a raison, c’est un moyen d’échanges de mémoires et de rapprochement d’héritages religieux. Certes, il faut aller de l’avant et parler de l’avenir de toutes les religions qui ont, selon leurs représentants, « un seul Dieu en commun ».

L’islam dans le dynamisme civilisationnel de l’Europe

Pour conclure, il convient de signaler que ce colloque, initié par l’Institut Avicenne des sciences humaines et par l’université d’Anvers, vient apporter une pierre à l’édifice. Sauf qu’il demeure des questions importantes auxquelles d’autres colloques devront tenter d’apporter des réponses.

Ces interrogations sont les suivantes :
– Quels sont les outils pédagogiques permettant de traiter de la place de l’islam en Europe ?
– Quels seraient les engagements que l’islam pourrait partager avec les Européens ?
– Que recherchent les musulmans : un islam en Europe ou un islam d’Europe ?
– Comment faut-il adapter l’islam à l’Europe et l’Europe à l’islam ?
– L’Europe est-elle assez informée sur l’islam ?

Dans tous les cas, les musulmans doivent s’inscrire pleinement dans le dynamisme civilisationnel de l’Europe, comme ils sont tenus de surveiller scrupuleusement l’image qu’ils présentent de leur religion. Ce n’est pas du tout une question de devoir redorer son blason, c’est parce que les défis sont gigantesques et que les enjeux ne sont pas des jeux.