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Société

Pierre Rabhi : « Il y a un luxe extraordinaire dans la simplicité »

#IdéesPourLaFrance

Rédigé par | Mardi 11 Avril 2017

À 78 ans, Pierre Rabhi, chantre de l’agroécologie, philosophe et auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages (« Vers la sobriété heureuse », 2010 ; « Le monde a-t-il un sens ? », 2014 ; « La Puissance de la modération », 2015 ; « La convergence des consciences », 2016 ; « Pour en finir avec la faim dans le monde, 2017), fait aujourd’hui figure de vieux sage auprès de qui l’on vient demander conseil pour revigorer le pouls de la société. Durant la campagne présidentielle, le mouvement Colibris, dont il est l’initiateur et qui fête ses dix ans d’existence, lance un appel « Le chant des colibris » pour remettre l’humain et l’écologie au centre des préoccupations politiques. Pas lassé de ressasser, depuis des décennies, les alertes sur les dangers que courent notre planète et, de fait, notre humanité ? Que nenni. Parce qu’il croit en la créativité de la société civile, porteuse d’initiatives de changement, Pierre Rabhi assène son message pour que « la conscience prenne conscience ».



« L’humain et la Nature sont indissociables. Changeons de paradigme en acceptant la performance de la simplicité, alors que nous sommes dans un monde de complexité », prône Pierre Rabhi, cofondateur et président d’honneur du mouvement Colibris. (Photo © P. Lazic)
« L’humain et la Nature sont indissociables. Changeons de paradigme en acceptant la performance de la simplicité, alors que nous sommes dans un monde de complexité », prône Pierre Rabhi, cofondateur et président d’honneur du mouvement Colibris. (Photo © P. Lazic)

Vous vouliez vous présenter à l’élection présidentielle de 2002, vous avez renoncé à celle de 2007… Quel regard portez-vous sur l’état des débats de l’actuelle campagne présidentielle ?

Pierre Rabhi : Je ne peux pas me départir d’une problématique qui est avant tout mondiale, avant d’être nationale : l’humanité ne serait-elle pas en voie d’extinction par les transgressions qu’elle commet contre la vie ? J’ai l’impression qu’on n’est pas conscient du fait que notre Histoire est une petite histoire de rien du tout dans les évènements de la Terre.
Si l’on donne 24 heures d’âge à la Terre, nous ne sommes là que depuis 1 minute et demie à 2 minutes : en d’autres termes, la Terre n’a pas eu et n’aura pas besoin de nous. Dans le même temps, lors de notre avènement d’êtres humains, nous avons causé énormément de dommages à la vie, à la Terre, à nous-mêmes. La question ne se limite pas à une échéance politique, quelle qu’elle soit. La question à se poser est : sommes-nous encore en mesure de survivre ou pas ?

Mais cette question n’est pas abordée sous cet angle durant la campagne présidentielle. On parle de croissance, de chômage, de déficit budgétaire… Vous avez, par exemple, appelé à l’insurrection des consciences contre, notamment, l’illusion du toujours plus, l’accumulation des richesses. Or l’on se rend compte que les riches deviennent plus riches et le nombre de millionnaires augmente. N’assiste-t-on pas à deux mondes qui ne se rencontrent plus : les professionnels de la politique, d’une part, et les citoyens du monde, d’autre part ?

Pierre Rabhi : L’argent a rendu l’humanité folle : toutes les valeurs sont maintenant subordonnées à la finance. Ainsi, la finance donne du pouvoir à ceux qui la détiennent et subordonnent ceux qui ne l’ont pas. Nous sommes dans une forme de féodalité planétaire, dans laquelle il y a une minorité de grands possédants et une majorité d’êtres humains qui n’ont même pas un bol de riz à donner à leurs enfants.
Je ne veux pas réfléchir en terme national, cela n’a aucun sens. D’autant plus que ce qui est national est totalement déterminé par ce qui se passe en dehors de la nation et dans le monde entier… Je ne pense pas que la France soit étanche et qu’elle puisse simplement fonctionner à l’intérieur de sa réalité, elle fonctionne aussi dans le rapport qu’elle a avec le monde.

Pierre Rabhi : « Il y a un luxe extraordinaire dans la simplicité »
Quelle que soit la politique qu’on appliquera, tant qu’on continuera à croire que c’est avec le « toujours plus » de façon indéfinie qu’on va sauver l’humanité, on est dans une terrible erreur. On fait de la croissance en épuisant toutes les ressources, en exterminant la flore, la faune. Nous sommes dans une espèce de folie généralisée qui fait que l’être humain devient une espèce qui navigue sans aucune boussole, et la formule de Pierre Fournier se justifie parfaitement : « Nous ne savons pas où nous allons, mais nous y allons. »
Nous sommes pris dans une espèce de fatalité à laquelle le politique fait de l’acharnement thérapeutique et où la société civile, quant à elle, essaie de créer avec une créativité inspirée par d’autres règles morales. Comment se fait-il que nous soyons dans la surabondance et que nous ne soyons même pas heureux puisqu’on a recours à des anxiolytiques ?
Certains se posent la question : « Existe-t-il une vie après la mort ? » Je n’en sais rien, mais le problème est : « Existe-t-il vraiment une vie avant la mort ? » Toute la question est là : vivre veut-il dire tout simplement exister pendant le temps imparti d’une vie qui est relativement courte, même quand on est centenaire, ou est-ce qu’aujourd’hui il n’y a pas lieu de mener tout un travail pour que nous soyons heureux d’être en vie ?

Vous parlez de créativité civile et d’autres règles morales, que préconisez-vous ?

Pierre Rabhi : Il faut envisager l’avenir non pas sur le toujours plus mais sur la sobriété, ou la puissance de la modération. Il faudrait maintenant que nous entrions dans une logique de la performance par la modération, et non pas la performance par le toujours plus.
Parce que si nous continuons à appliquer la règle de la prédation légalisée par l’argent, les gens vont se retrouver à gérer un dépôt de bilan généralisé, alors qu’il y a un futur à construire. Mais on ne peut pas construire celui-ci sur la logique actuelle, parce que nous nous sommes beaucoup trop éloignés de la Nature et que la Nature, c’est la vie.
Il y a une intelligence à retrouver : il faut parvenir à ce que la coopération entre les humains, la coopération des humains avec la Nature, deviennent un impératif absolument incontournable.

Vous avancez également le concept de « sobriété heureuse »…

Pierre Rabhi : En 2002, je parlais de décroissance, mais la résonance du mot n’était pas bonne, parce qu’elle restait encore froide. Or comment faire comprendre qu’il y a un vrai bonheur dans la sobriété ? Alors j’ai écrit, en 2010, Vers la sobriété heureuse, parce que nous-mêmes, ma famille et moi, dans notre choix d’existence, c’est ce que nous appliquons. Nous nous sommes installés dans une ferme modeste, dont pratiquement personne ne voulait, on a mené une vie simple, on a élevé cinq enfants, qui ne manquent de rien. Donc je ne suis pas un théoricien de plus qui écrirait un ouvrage. Non, la sobriété heureuse est véritablement un impératif merveilleux.

On escomptait 3 000 exemplaires, nous en sommes à plus de 300 000 : cela veut dire que, maintenant, de plus en plus de personnes, en particulier les jeunes, sont en train de constater la faillite du système. Je me réjouis de voir les jeunes mettre de l’idéal dans leur perspective de vie, ils ne veulent plus brader leur existence contre un salaire, ils ont envie de vivre réellement.
Cette idée d’avoir une vie simple – si on veut schématiser un peu, être à la campagne, avec son jardin, vivre au sein de la Nature, rencontrer des amis, faire des choses créatives, fabriquer soi-même plutôt que de consommer simplement ce que la société produit – est en train de se développer.
Quand on m’a demandé « Pourquoi tu ne te présentes pas à l’élection présidentielle ? », bien qu’il ne soit pas impossible que j’obtienne les 500 signatures de parrainages d’élus, vu la réputation que j’ai aujourd’hui, j’ai dit que la conjoncture n’était pas bonne. Est-ce que je m’aligne sur la gauche ? Est-ce que je m’aligne sur la droite ? Est-ce que je crée un nouveau parti ? Or je ne pense pas qu’il faille maintenant simplement créer des partis, et chacun se réfugierait alors dans son parti. Aujourd’hui, c’est l’embrasement général de tous les systèmes. C’est la raison pour laquelle on a créé, en 2007, les Colibris.

Justement, vous êtes co-fondateur du mouvement Colibris, qui a lancé durant cette période électorale de 2017 une campagne citoyenne « Le chant des colibris, l’appel du monde pour demain ». Qu’en attendez-vous ?

Pierre Rabhi : Que l’on comprenne que cette société est fertile en créativité, que les citoyens agissants ont des réponses, pas simplement en référence à des préceptes ou à des dogmes, politiques ou autres, mais à des besoins parfaitement identifiés qui constituent une dynamique d’avenir. Et pour célébrer cette dynamique d’avenir, nous voulons créer un forum civique.
À l’image du colibri de la légende amérindienne, si chacun de nous faisait sa part, et qu’on est nombreux à faire notre part, je pense qu’on peut bouleverser la société. Mais reste toujours le facteur essentiel et principal, sans lequel rien ne peut fonctionner, c’est le changement humain lui-même. Si l’être humain ne change pas, il peut toujours manger bio, recycler son eau, se chauffer à l’énergie solaire et continuer à exploiter son prochain ! Ce n’est pas incompatible !
Le grand problème de l’humanité aujourd’hui, c’est l’humanité elle-même. Arrêtons de chercher des problèmes à des politiques, dans les idéologies, les problèmes sont essentiellement en nous et tant qu’ils ne sont pas résolus en nous, ils ne seront pas résolus ailleurs…

Vous appelez à une réforme individuelle avant tout... Je ne sais pas si on peut appeler cela un changement d’âme, mais en tout cas c’est un changement d’état d’esprit. Pour changer individuellement, il faut quand même passer par l’éducation ? Vous appelez à « une pédagogie de la paix », que cela veut-il dire concrètement pour vous ?

Pierre Rabhi : On est vraiment dans l’ornière. L’éducation est basée sur la compétitivité, sur la sélectivité par l’excellence, laquelle est définie par le système lui-même, dont l’une des grandes problématiques est la subordination de la femme. Sur l’ensemble de la planète, le masculin domine le féminin. Or il faut équilibrer le féminin et le masculin.
S’ajoute à cela, bien sûr, l’éducation des enfants, absolument primordiale. Il faut sortir de cette éducation qui fait de l’école une manufacture pour conditionner l’enfant à devenir un adulte, dans un système qui permet seulement une standardisation des âmes et des consciences destinée à produire un être humain adapté lui-même à la logique dominante. L’école devrait être, au contraire, le lieu de la complémentarité, où le talent de l’enfant ne puisse pas être nié sous prétexte qu’il ne correspond pas au cadre précis du système, où dès le plus jeune âge les lois de la vie et l’écologie sont enseignées.

Que conseilleriez-vous aux simples citoyens lambda que nous sommes pour commencer à agir humblement et replacer l’humain et la Nature au centre de nos préoccupations ?

Pierre Rabhi : C’est déjà se réconcilier avec sa femme, son mari, ceux qui nous entourent, être bienveillant à l’égard de tout monde, et ça y est, on est en route ! C’est cela qui va changer les choses : c’est participer à l’émergence d’un être humain différent. Car la société d’aujourd’hui est totalement prise au piège par la vanité. Et l’être humain est dans la peur et dans l’accaparement ; or il faut qu’il soit dans la paix et instaure la paix.
C’est cette attention merveilleuse qu’on peut avoir à l’égard les uns des autres qui nous permettra de cheminer main dans la main, dans la confiance et dans la bienveillance. Ce n’est pas parce qu’on va manger bio ou qu’on aura des capteurs solaires que tout ira bien, je ne suis pas dupe, ce ne sont que des moyens. Si l’être humain ne change pas, je ne vois vraiment pas comment la société peut changer.
Il ne faut jamais renoncer à la sociabilité comme principe dynamique. C’est pour cela que je parle de la sobriété heureuse, du sens de la modération. Je peux vous assurer qu’il y a un luxe extraordinaire dans la simplicité.


Plus de 70 000 personnes ont signé « Le chant des colibris, l’appel du monde de demain » lancé fin janvier, appelant à créer un mouvement citoyen remettant l’humain et l’écologie au centre des préoccupations politiques. Après Bordeaux (25 mars) et Paris (8-9 mars), le tour de France des Colibris, comprenant des rassemblements citoyens (stands d’exposition, ateliers avec des experts, concerts), fait étape à Nantes (29 avril), Marseille (13 mai), Strasbourg (27 mai) et Toulouse (10 juin).
En savoir plus : www.colibris-lemouvement.org/



Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur


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