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Points de vue

La « quenelle », un coup de mou pour nos luttes

Rédigé par Quartiers Libres | Mercredi 1 Janvier 2014



Faire le geste de la quenelle n’engage à rien: ni promesse ni action. Elle fait croire à celles et ceux qui la font, qu’elle est subversive en soi et qu’elle prouve l’existence d’une unité entre les soi-disant « anti-système ». Il n’y a de concret que la répétition du geste de scène d’un artiste qui a joué sciemment la carte d’une carrière indépendante et l’engagement politique au sein de l’extrême droite.

Pour l’extrême droite et la partie la plus agressive de la classe dominante, l’important n’est pas d’être véritablement une alternative pour le peuple mais de se donner l’apparence de « rebelles ». Mais une fois au pouvoir, les dominés et les pauvres prennent de plein fouet la répression.

La « quenelle », un coup de mou pour nos luttes
Si des personnes issues de l’immigration peuvent la faire aux côtés de personnes comme Bruno Gollnisch qui est ouvertement anti-musulman, ou de Jean Marie Le Pen qui croit en l’inégalité des races : c’est que ce geste ne signifie rien comme engagement. C’est une posture de défi qui n’en est pas réellement une puisque ce geste n’est jamais effectué en face ou en présence de la personne visée. Ce signe dit de manière insultante qu’on a eu le dessus de manière sournoise, en profitant d’une situation. C’est le bras d’honneur du couard, puisque non assumé.

On peut très bien imaginer la BAC faire ce signe à des jeunes durant un contrôle musclé. Ou encore les mêmes jeunes le faire à la BAC s’ils échappent au contrôle. Il est difficile d’imaginer la BAC et les jeunes faire le geste ensemble lors du contrôle musclé : il n’y a que deux côtés à une barricade. Il ne peut y avoir d’unité entre opprimés et oppresseurs même s’ils s’insultent de la même manière.

La volonté de Dieudonné est pourtant de faire croire qu’en partageant une attitude, celle du dominant, on peut avoir une communauté de destin. En gros, il suffirait de faire un geste pour créer une complicité au lieu de lutter, tout en sauvant la face : tous unis dans la lâcheté.

Un geste obscène qui ne mène à rien

Si le geste n’engage à rien, le répéter en revanche revient à adhérer à l’idée que seule l’attitude compte, qu’il n’y a pas d’engagement et que dans les rapports de force il ne faut pas lutter mais être fourbe. Seconde chose, mais non des moindres, la « quenelle » consiste à faire croire que la finalité de la lutte est d’assurer sa domination sur l’autre. C’est une pensée compatible avec le libéralisme ambiant : tous contre tous, seuls les plus vicieux gagnent. C’est le symbole d’une adaptation à l’injustice. Pas de changement social possible, on capitule face à l’inégalité ambiante en estimant qu’il suffit de "glisser des quenelles" à certaines personnes.

Ce n’est pas un signe révolutionnaire contrairement à ce qu’affirme Dieudonné, ni même un geste « potache », car ce symbole a également une dimension sexuelle, puisqu’il consiste à imiter l’introduction d’un bras dans l’anus d’une tierce personne, à dire de manière détournée qu’on l’a « baisée ».

La notion qui assimile la pénétration à la domination est un cliché misogyne et homophobe que partagent Dieudonné, Alain Soral et Eric Zemmour. En gros le dominant domine sexuellement le dominé en le/la pénétrant. Vu sous cet angle, la personne qui se « soumet » est une créature inférieure par nature. C’est du reste ce qu’Alain Soral et Eric Zemmour racontent dans leurs ouvrages ouvertement sexistes.

Le déni de dignité aux homosexuels est une chose récurrente chez Alain Soral qui les assimile à des pédophiles, sans que personne n’y trouve rien à redire. On doit rappeler que lors de luttes contre les meurtres racistes et sécuritaires, ou pour obtenir des droits en prison, les militant-e-s de l’association Act Up ont été au premier rang avec les militant-e-s de quartiers populaires.

Les femmes sont elles aussi la cible de multiples accusations des Soral ou des Zemmour, qui ne comprennent le « pouvoir » que comme une farce viriliste.

Dans nos quartiers, les femmes jouent un rôle actif et déterminant dans le combat contre les injustices et la dureté de la vie. Elles sont les plus nombreuses à assumer seules les charges de famille ou du foyer. Lors des luttes contre les violences policières, elles sont en première ligne. Elles affrontent l’oppresseur et le pouvoir en face, dans la dignité, et ne sont pas prêtes à céder au discours sur la domination.

Une fausse illusion de convergences

Dieudonné, Zemmour, le clan Le Pen ou Soral sont des personnes qui n’ont pas de problème de fin de mois et de fin de droits, ils défendent leurs intérêts économiques avant toute chose. Ils ont besoin de gestes de confusion comme la « quenelle » pour donner l’illusion d’une convergence d’intérêts avec les quartiers populaires.

Au final, les personnes à qui est destinée la trop célèbre quenelle, c’est le public issu des quartiers qui fait encore confiance à Dieudonné. À chaque fois qu’on fait la quenelle, on perd le sens de nos luttes. C’est ce qu’ils veulent. Les luttes pour l’émancipation passent à la trappe quand nous reprenons un tel geste. Le poing levé courageux et unitaire des Black Panthers est remplacé dans l’imaginaire des luttes par un mime de « fist fucking » illustrant une volonté de domination ou de réussite individuelle et sournoise.

Bras mou comme une quenelle ou poing de panthère, il faut choisir.

* Quartiers Libres est un collectif de militant-e-s de quartiers, de journalistes, d’universitaires qui tou-te-s vivent, travaillent, ou militent en banlieue, réuni-e-s au lendemain des révoltes de 2005 lancées à Clichy-sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna. Pour en savoir plus, le blog du collectif ici.

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