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Points de vue

La « muslimosphère » face au Covid-19 - Une punition divine au secours des Ouïghours ? (1/3)

Lectures musulmanes d’une pandémie

Rédigé par Tarek Khayyam | Mercredi 3 Juin 2020 à 13:00



© StockLib
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Depuis l’apparition du virus du Covid-19 en Chine, mi-novembre 2019, le monde entier traverse une crise sanitaire, politique, sociale et économique majeure. Cette pandémie a aussi eu des conséquences importantes au sein du monde musulman. Quels ont été les regards, les commentaires et les analyses diffusés au sein de la « muslimosphère » française ?

De nombreux imams, prédicateurs et militants religieux ne se sont pas privés d’apporter leur réflexion à cette actualité mondiale. Nous vous en proposons un petit tour d’horizon en trois parties. Pour commencer, cette question : le Covid-19, une punition divine au secours des Ouïghours ? Quand l’apparition du virus en Chine est perçue par des musulmans comme une justice eschatologique contre l’islamophobie (janvier - février 2020).

Dossier spécial coronavirus : retrouvez tous nos articles sur la pandémie de Covid-19

Les premières mentions du Covid-19 dans la muslimosphère remontent au mois de décembre 2019, au moment de la classification du virus comme épidémie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les premiers détails rendus publics sur l’ampleur du phénomène dans la région du Hubei, en Chine.

Des internautes musulmans s’étaient auparavant intéressés à la Chine, particulièrement durant l’année 2019, pour un tout autre sujet : l’oppression de la minorité ouïghoure par les autorités chinoises. Les exactions, internements, humiliations, emprisonnements et tortures subis par les musulmans du Turkestan oriental avaient défrayé la chronique à plusieurs reprises et suscité l’émoi de nombreux membres de la communauté.

Certains musulmans soutenant le peuple ouïghour ont vu dans le Covid-19, au début de l’épidémie, une tentative de « détourner » l’attention médiatique des atrocités vécues par les Ouïghours, accusant à demi-mot le régime chinois d’en porter la responsabilité. Assorti d’un jeu de mot sur le « CORANovirus », les premiers commentateurs ont estimé que cette maladie n’était qu’une fake news, voire une manœuvre du gouvernement chinois faisant passer les Ouïghours pour responsables de la maladie.

Cet argumentaire est toutefois peu repris et disparaît au début de l’année 2020 avec l’aggravation de l’épidémie et les communications importantes autour des mesures de confinement prises à Wuhan. À partir de janvier 2020, le coronavirus devient donc, aux yeux d’internautes musulmans, le possible symptôme d’une justice divine.

Lire aussi : Avec la crise du Covid-19, « la cause ouïghoure a été mise aux oubliettes pour la plus grande joie de la Chine »

Quand le virus est interprété comme un signe de justice transcendantale

Un des premiers rappels circulant à ce sujet est diffusé dans le courant du mois de janvier 2020 sur Facebook par des profils relativement anonymes :

« La Chine a enfermé des millions de musulmans, personne n’a rien fait, quelques semaines après Allah leur envoie un petit virus invisible à l’œil nu et c’est 40 millions de chinois qui sont enfermé dans leur ville en quarantaine. »

« Et ne pense point qu’Allah soit inattentif à ce que font les injustes. Il leur accordera un délai jusqu’au jour où leurs regards se figeront… »

De même que pour une partie de la fachosphère (notamment le courant ethno-nationaliste), le virus est interprété comme un signe de justice transcendantale par une partie de la « muslimosphère ». Une vision eschatologique du Covid-19 semble infuser dans ces deux cybercommunautés, avec une divergence toutefois sur la cible principale de la pandémie : punition apocalyptique contre les minorités ethniques pour la première, contre le régime chinois oppresseur pour la seconde.

Le 7 février 2020, le site Des Dômes et des Minarets, rappelant que le président Xi Jinping avait qualifié l’islam de « maladie mentale » et de « virus à éradiquer », ironise sur l’émergence nouvelle d’un virus, réel cette fois-ci, qui menace la Chine. La veille, le même site évoque la rumeur selon laquelle Xi Jinping aurait été lui-même infecté par le virus, commentant : « In sha Allah que ça ne soit plus qu'une rumeur mais une réalité ! ».

Renaud Klingler, fondateur du webzine Sarrasins, est en accord avec cette vision. Il publie le message suivant sur Facebook, le 24 janvier 2020 : « Nous savons que les enfants de Ouïghours condamnés à de lourdes peines de prison sont depuis longtemps placés en des orphelinats, éloignés de leurs familles, élevés aux chants du communisme chinois ; il nous arrive depuis peu de plus en plus de vidéos d'officiels chinois se filmant - tout sourire - au lit avec d'autres de ces enfants dont les parents ne sont déjà plus là. Qu'Allah fasse offrande du coronavirus, ou pire, à ces vils pédérastes. »

Réagissant au confinement généralisé pour la population décrété par le gouvernement chinois, Idriss Sihamedi, fondateur de BarakaCity, dans une publication datée du 27 février, reprend le même argumentaire : « Puis tout commença en #Chine, pays où les #Ouïghours ont connu détentions et tortures dans des camps, pour qu’à la fin de manière paradoxale, le pays ENTIER se retrouve à être un camp géant à ciel ouvert… #coronavirus »

Dès le 24 janvier 2020, le très suivi militant Davut Paça, converti résidant en Turquie, partage son analyse sur le retournement de situation dont est désormais victime la puissance chinoise : « Néanmoins on notera l'ironie de la situation : la première puissance économique mondiale dont la colère est crainte par de nombreux pays rabaissée par un virus plus petit qu'un centième de millimètre. Les chinois enfermeurs de Ouighours se retrouvent confinés chez eux. »

Quand des religieux s’y mettent aussi

Plutôt que d’inquiéter les musulmans face à une épidémie mondiale, l’apparition du Covid-19 enchante donc tout d’abord quelques personnalités de la communauté musulmane sur les réseaux sociaux : il constituerait une réponse aux invocations des musulmans à travers la planète à l’encontre du régime chinois pour le punir de son caractère oppressif envers les Ouïghours.

Certains imams inscrivent également leur analyse de la situation à travers un argumentaire religieux diffusé dans les mosquées pendant la khotba. Durant le mois de janvier 2020, le prédicateur Mohamed Khattabi, prédicateur à la mosquée Aïcha de Montpellier, explique qu’Allah aurait contaminé la chauve-souris pour rendre justice aux Ouïghours et que tout musulman qui refuserait d’entendre cette vérité adopterait un raisonnement athée et communiste :

« Rien dans ce monde ne bouge sans la volonté d’Allah. Et ça c’est notre foi. (…) Je préfère mille fois croire que ce virus est un secours qu’Allah subhanallah wa taala, une justice divine pour faire justice dans une population qui a maltraité des humains, que de dire “Ah la chauve-souris, le serpent, l’humain” parce que dans ce cas-là je rejette Dieu, et donc Dieu n’a aucune action dans ce monde, et ce monde il se met lui-même dans l’action et donc je rejoins les communistes. Ils disent tout passe par la nature, il n’y a pas de Dieu. Faites attention, car certains musulmans refusent ce discours ! »

Hani Ramadan estime, pour sa part, que les mauvaises mœurs humaines, notamment l’adultère et la fornication, seraient responsables de l’apparition du virus sur Terre :

« Observe donc ce qu’a pu faire une minuscule créature pour remettre en cause la prétendue toute-puissance de l’Empire du milieu. Il y a effectivement pour le croyant en tout cela des leçons à retirer, notamment s’il revient aux enseignements du Prophète (...) L’une de ses causes est que les hommes se livrent ouvertement à la turpitude comme la fornication et l’adultère ce qui déclenche des maladies et des épidémies nouvelles. »

Le prédicateur n’a néanmoins pas précisé s’il insinuait par ces paroles que son frère Tariq pouvait être tenu pour responsable de l’épidémie actuelle.

D’autres, enfin, ont affirmé que la Chine a été punie par Allah pour son mauvais traitement des musulmans, affirmant qu’il existait un consensus religieux sur la question. Les invocations (ou douas) de la communauté auraient-elles été entendues pour les Ouïghours mais pas pour les Palestiniens ou les Rohingyas ?

Dans la deuxième partie à paraître, nous reviendrons sur des réactions de la « muslimosphère » face au Covid-19, qui ont évolué au fur et à mesure que l’épidémie se propageait en Europe et dans le monde musulman.

A lire ici, le deuxième volet - Avec la propagation du virus, le désenchantement (2/3)


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Tarek Khayyam est doctorant à la Sorbonne et membre du groupe Facebook Le Débat Continu.

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