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Monde

Avec la crise du Covid-19, « la cause ouïghoure a été mise aux oubliettes pour la plus grande joie de la Chine »

Rédigé par Samia Chiki | Lundi 18 Mai 2020 à 10:45

           

Le 20 mai 2019, Dilnur Reyhan, présidente de l’Institut Ouïghour d’Europe, interpellait les communautés musulmanes avec sa tribune dans L’Obs « Monde musulman, je ne vous souhaite pas un bon Ramadan ». Ce texte avait alors suscité de nombreuses réactions, au-delà des musulmans à qui elle s’adressait. Si la situation était, à cette époque, encore méconnue du grand public, elle l’est nettement moins aujourd’hui, notamment grâce aux révélations des Xinjiang Papers en novembre 2019 confirmant l’existence de camps d’internement des Ouïghours et non de rééducation comme le prétend le gouvernement chinois. Le nombre de détenus y est estimé entre un et trois millions. A l’heure où le mois du Ramadan est particulièrement éprouvant pour ce peuple à qui l’ont interdit un droit de pratique religieuse, Reyhan Dilnur nous accorde, un an après sa tribune, un entretien exclusif.



Avec la crise du Covid-19, « la cause ouïghoure a été mise aux oubliettes pour la plus grande joie de la Chine »

Lors du mois de Ramadan 2019, vous avez rédigé une tribune afin d’éveiller les consciences de la communauté musulmane. Pourquoi est-elle toujours d’actualité cette année ?

Dilnur Reyhan : Il y a eu une certaine évolution dans la conscience collective des citoyens de confession musulmane notamment en Occident depuis l'année dernière. Cependant, aucun signe ne va dans ce sens du côté des États et des institutions officielles, y compris des organisations musulmanes en France. Ils n'ont toujours aucun mot pour les Ouïghours (à l'exception notable de Milli Gorus, qui est allé jusqu'à organiser une manifestation devant l'ambassade de Chine en février 2019, ndlr).

Au moment où l’on parlait beaucoup en France des Ouïghours grâce à cette tribune, le CFCM organisait un repas officiel sans les citer. Pendant qu'on se contente d'une ouverture de conscience d'une partie des citoyens musulmans en Occident, les camps de concentration continuent et la Chine mène tranquillement sa campagne de nettoyage ethnique dans le pays ouighour (au Xinjiang, aussi appelé le Turkestan oriental, ndlr).

Avez-vous constaté une plus forte mobilisation de la part de la société civile et des autorités depuis 2019 ?

Dilnur Reyhan : Non, vraiment pas. Il y a eu, certes, une légère amélioration. En France, deux manifestations en faveur des Ouïghours ont été organisées, mais on ne peut en aucun cas parler d'une mobilisation.

Lire aussi : Répression des Ouïghours en Chine : « Les grands crimes, pour avoir lieu, ont besoin d’immenses silences »

Dilnur Reyhan
Dilnur Reyhan

Quelles sont les traditions ouïghoures pendant le mois de Ramadan ?

Dilnur Reyhan : Les rituels restent pareils qu'ailleurs dans le monde pendant le Ramadan. Cependant, nous avons deux particularités : tout au long de ce mois sacré, les gens qui ont un peu de moyens privilégient ce mois-ci pour venir en aide aux plus démunies, notamment auprès des mères célibataires. On peut voir dans les rues la circulation incessante des camions transportant des tonnes de charbons, d’huile, de farine et de la viande pour être distribuées aux familles qui n'ont pas de ressources.

La deuxième particularité chez les Ouïghours, c’est l’existence d’un chant spécifique du Ramadan. Dans le nord de la région (du Xinjiang), les enfants font du porte à porte après l'iftar (le repas de rupture du jeûne, ndlr) en faisant le chant du Ramadan. Les familles sont obligées à ouvrir la porte pour leur donner de l'argent de poche ou des bonbons.

La crise sanitaire mondiale a, comme dommage collatéral, d’avoir mis les autres tragédies mondiales dans l’ombre. Est-ce également le cas pour la situation des ouighours en Chine ?

Dilnur Reyhan : Complètement. La cause ouïghoure était difficile pour faire mobiliser les gens, mais cela avait commencé à changer en 2019 à la suite de trois grosses fuites des documents officiels chinois qui ont exposé les réels motifs de ces camps et du régime chinois. Alors que l’on commençait à en parler largement, le virus est apparu à Wuhan et la cause ouïghoure a été mise aux oubliettes, pour la plus grande joie de la Chine bien entendu.

Y a-t-il eu des changements en Chine depuis la crise ? Dans les camps ou en dehors ?

Dilnur Reyhan : Le pays ouïghour a été mis en quarantaine avec un chiffre officiel de 76 cas de contamination et de trois morts. Nous ne savons pas si ces contaminés et ces morts concernent les Ouïghours. Durant l'épidémie du SRAS de 2003, la région ouïghoure a été épargnée. Cela avait provoqué un réveil parmi les Chinois habitant dans la région et certains ont commencé à changer leur mode de vie et de consommation, adoptant les habitudes d’hygiène des Ouïghours.

Cette question sur l'état de l’épidémie dans le pays ouïghour est un sujet classé secret d’État. On en sait encore moins pour les camps ou les prisons. La région ouïghoure a été déconfinée en premier en Chine fin mars, avec l’ouverture des écoles. Même durant le confinement, un nombre très important de jeunes ouïghours ont été déportés en Chine pour les faire travailler dans des usines. Pendant que le monde entier est préoccupé par le coronavirus, la Chine accentue sa politique fasciste dans le pays ouïghour.

Durant ce mois du Ramadan et cette période de crise sanitaire, quels sont les messages que vous souhaiteriez faire passer ?

Dilnur Reyhan : Ce n'est pas le premier Ramadan que les Ouïghours ne peuvent plus célébrer. Personnellement, j'ai toujours connu l'interdiction de jeûner pendant le Ramadan pour les fonctionnaires et les étudiants. Les professeurs devaient surveiller les dortoirs dans la nuit pour savoir si les étudiants se lèvent la nuit pour manger. Et malgré cela, beaucoup faisaient le Ramadan en cachette. Dans les dortoirs des universités, les étudiants mangeaient dans le noir lors du sohour (le repas avant le lever du soleil, ndlr) afin de ne pas attirer l'attention. Depuis 2013-2014, cette interdiction est élargie pour l'ensemble de la population, avec l’incrimination du jeûne, l’obligation faite aux étudiants de manger le midi et l’organisation, dans certaines communes, de festivités alcoolisées.

Le mois du Ramadan est le mois où on ne fait pas que se retenir de manger pendant la journée. Dans le contexte où le Ramadan était interdit aux fonctionnaires et aux étudiants, j'avais pourtant connu une ambiance du Ramadan où les Ouïghours viennent en aide massivement aux pauvres, aux faibles, où les gens faisaient attention à leurs paroles et à leurs actions. En France, parmi les musulmans, je n'ai pas connu cela… Ici, j'ai l'impression que l'important est de s’abstenir de nourriture. J'ai perdu cette beauté du Ramadan que je connaissais dans le pays ouïghour.

En ce mois du Ramadan où nos pensées devraient être tournées vers les peuples en détresse, j'aimerais dire aux musulmans francophones, du moins à celles et ceux qui vont lire ces lignes, de faire de dou'as (invocations, ndlr) pour les Ouïghours, comme pour les autres musulmans qui font face à des crises politiques et humanitaires. La liste devient horriblement longue.

Et ce mois-ci est un mois de générosité, il faut en faire preuve : parmi nos entourages, nos quartiers, nos villes, d'abord. Et comme on ne peut pas venir en aide aux Ouïghours sur place, contrairement à toutes les autres crises que nous connaissons, vous pouvez venir en aide à la diaspora ouïghoure installée dans votre pays en contribuant à leurs projets, pour qu'elle puisse se tenir debout, se battre, se former face à un « Ibliss » qui fait peur au monde entier. Nous avons besoin de vous.


- Reyhan Dilnur, avec d’autres membres de la communauté ouighoure d’Europe, ont initié le projet d’un Centre culturel ouighour afin de promouvoir leur culture, transmettre la langue et les traditions face à une Chine qui tente d’effacer toutes traces de leur ethnie. Une campagne de collecte (ici) donc été lancée via les réseaux sociaux afin de permettre à ce projet de voir le jour rapidement sur Paris.

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