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Points de vue

L'évolution spirituelle en islam, à chacun son rythme vers Dieu

Chroniques du Ramadan

Rédigé par | Vendredi 29 Avril 2022 à 17:30

           


L'évolution spirituelle en islam, à chacun son rythme vers Dieu
L'évolution spirituelle en islam est le progrès que l'on fait en tant qu'être humain. Cela paraît assez théorique. En réalité, il s'agit d'un sujet très pratique. Il suffit de bien poser les bases.

Si « évolution » est un mot ordinaire, le mot « spirituel » mérite clarification. Le fait est que le monde semble matériel car l'abondance de matière nous distrait de la réalité spirituelle. Le monde spirituel devient évident quand on précise bien le monde matériel. Pour cela, ramenons la réalité matérielle à l'humain pour la répartir sur trois niveaux : physique, émotionnel et mental. Je parlerai de trois corps : Corps physique, Corps émotionnel et Corps mental.

Le Corps physique n'est plus à présenter. Il est si évident qu'on s'y identifie bêtement. Du style : moi, je suis un garçon, je suis Noir, je suis gros, barbu, droitier, etc. La médecine classique nous est plus efficace pour connaître notre Corps physique avec ses caractéristiques bien génétiques.

Le Corps émotionnel est moins physique, mais il est tout aussi matériel au point qu'il se manifeste à au niveau physique. Les résultats de la morphopsychologie peuvent être stupéfiants. « Et tout ce qui ne s'exprime pas s'imprime dans le corps », dit Carl G. Jung, en parlant du Corps physique. La peur, la joie, l'enthousiasme comme la tristesse sont des émotions, des états de Corps émotionnel qui s'écrivent dans le Corps physique de manière quasi automatique. Il s'agit pourtant de deux états d'être qui sont différents mais intimement liés dans leurs natures et leurs structures.

Quand au corps mental, il est déjà plus subtile que les deux précédents. Sur un plan global, l'humain a beaucoup évolué au niveau du Corps mental. Le système scolaire traditionnel est à son service. Ce que nous appelons école ne sert souvent qu'à dynamiser le Corps mental de nos petits. Quand une institution scolaire valorise d'autres Corps de l'humain, on parle de pédagogie alternative ou d'école expérimentale. Cette priorité à l'intelligence analytique, l'activité du Corps mental est une marque de notre évolution en tant que civilisation vers un monde dominé par la technologie.

En privilégiant le corps mental, l'école ignore ce qui existe au-delà de l'intelligence analytique, elle néglige aussi les Corps inférieurs, physique et émotionnel. Il se trouve que le Corps spirituel dont il est ici question, est un Corps plus subtile que le mental. Il se situe au-delà du mental.

Le Corps spirituel comme le point de contact divin en chacun

Notre difficulté est de saisir le Corps spirituel à partir du Corps mental qui est inférieur. Le Coran utilise le mot ar-Rouh que nos maîtres traduisent par « âme » ou par « esprit ». J'appréhende ce mot comme le « Corps spirituel » humain.

En effet, il s'agit d'une part de l'humain plus subtile que la pensée, les facultés de conceptualisation. Quand le Prophète est interrogé sur sa nature, il ne sait quoi réponse et appelle le Coran au secours. La révélation qu'il reçoit est d'une modestie inhabituelle qui n'arrange pas notre affaire.

« Et ils t'interrogent au sujet du Corps spirituel. Dis : "Le Corps spirituel relève de l'ordre de mon Seigneur." Et on ne vous a donné que peu de connaissance (à ce sujet) ». (sourate 17, verset 85) Âme ou esprit, ce Corps reste peu connu. Sommes-nous faits pour le comprendre ? Ce verset suffit à établir l'existence d'un Corps spirituel dont on sait peu de choses. Pour moi, il est le siège de ma foi. Ma conscience naît là. Mes intentions, mes intuitions et inspirations aussi. Dans mon âme siège mon sens de l'esthétique, la source de mon Amour...

Ce Corps spirituel est comme le point de contact divin en chacun. Et en suivant les pas des maîtres, c'est ce Corps qu'on nourrit, qu'on assainit pour évoluer. On ne peut citer toutes les méthodes mais cultiver le détachement, la prière ou la méditation sont des voies d'exemples.

L'évolution spirituelle n'obéit pas à une logique cartésienne

En ce mois du Ramadan, il me plaît de souligner la pratique du jeûne, même en dehors du Ramadan, comme exercice d'ascèse libre et régulier pour favoriser l'évolution du Corps spirituel. Un phénomène dont les aspects sont divers et variés. Je voudrais en évoquer deux.

En premier, il faut savoir que l'évolution spirituelle n'est pas rationnelle. Elle dépasse nos équations parce qu'elle n'obéit pas à une logique cartésienne du type « Puisque.... alors ». Les scientifiques qui s'intéressent à l'âme finissent par le dire. C'est un de leurs points communs. Donc cette idée d'une « bourse aux hassanates » avec la grille des récompenses en face de chaque bonne action est un raccourci pédagogique qui peut nous berner d'illusions. La vérité est que Dieu ne regarde pas nos actions : Il regarde nos cœurs, nos motivations, nos intentions.

Rappelons qu'en islam, seule la Miséricorde divine accorde le salut à une âme. Ceci est un classique spirituel dans l'enseignement du Prophète. Un gros classique qui a disparu pour raison pédagogique et qu'il est bon rappeler quand on parle d'évolution spirituelle.

En second, brossons une idée de la hiérarchie des états spirituels humains. Un sujet complexe dans l'approche mais un sujet qu'on peut simplifier avec les trois grands niveaux d'évolution que Rassul nous indique comme « les Cœurs morts », « les Cœurs malades » et « les Cœurs vivants ».

Cœur mort, vivant ou malade, chacun se situe à un niveau de l'échelle spirituelle

Le Cœur mort dont parle le Prophète est le Corps spirituel piégé dans les Corps matériels. Une telle personne n'a foi qu'à ses pensées, émotions et possessions. Cet état du Corps spirituel va coincer la personne au niveau des plaisirs. Elle vit pour expérimenter plaisirs, émotions et sensations. Fin gourmet, bon vivant, joyeux luron, aficionado ou jet-setteur... pleins de jolis mots existent pour décrire ce type de profil. Des vies pour se faire du bien, pour jouir, croquer la vie à belles dents, collectionner le maximum de bons moments avant que mort ne survienne.

En évoluant spirituellement, quels que soient la manière et le moment, un tel Cœur mort se détache de la matière et ses plaisirs. Il s'ouvre à ce que le Coran nomme le ghayb, le monde non sensoriel, « l'invisible ». Commence l'état d'être que le Prophète qualifie de Cœur malade. Ce mental s'intéresse au sujet que je traite ici. A ce stade, « quand l’œil voit un plaisir, le cœur fait tic-tac et la tête fait tactique », disait mon maître Fofana dans ma jeunesse. L’œil symbolise le Corps physique, le cœur est le Corps émotionnel et la tête réfère au Corps mental.

Pour Oustaz Fofana, quand les trois corps physiques sont piégés, la solution est de faire appel à un « Corps supérieur fait de valeurs ». C'est pourquoi, nous disait-il, « il vous faut des coups de pieds dans les fesses pour vous pousser au Paradis ».

Au-dessus du stade plaisir, le Cœur malade est au stade de la joie. Besoin de construire, de partager. Il craint toujours le manque et a besoin « d'avoir pour être ». Ce Cœur dit : « La vie est un combat. » Il se bat (en entreprise, pour un pays ou une nation) autant pour gagner que pour faire perdre l'adversaire.

Le professeur Muhammad Hamidullah situe la grande majorité de l'humanité à ce stade d'évolution. « Soyons généreux, disait-il, ils sont de 60 à 70 % de l'humanité ». Dans cet état, les souhaits naturels du Corps spirituel se heurtent aux peurs, aux désirs et aux appétits naturels des trois Corps matériels.

Pour Hamidullah, si on laisse l'humain décider seul, il pourrait se laisser mener par ses désirs et par ses intuitions pour faire des choix contre ses intérêts. C'est pourquoi, dit-il, « Dieu nous a envoyé des prophètes avec des lois ». Pour lui, la solution est simple : suivre les lois de Dieu !

Sur le même sujet, Muhammad Hamidullah signale les humains qui n'ont pas besoin de lois de Dieu car ils les respectent naturellement. Il cite le cas de Jésus, de Moïse, de Muhammad, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur eux tous. Les Prophètes sont des cas spéciaux de cœurs vivants. On peut citer les « amis de Dieu » que sont les wali (awliya en arabe). Ceux que le Coran nomme « sabiqqun » ou « muqarabun » sont des Cœurs vivants sous protection divine. Les Muminun, les hommes de foi, sont-ils forcément des âmes vivantes ? C'est une autre question.

L'islam est soumission à la loi divine. Une soumission volontaire dont le but est de rester dans la voie de l'évolution spirituelle, le Sirat mustaqeem. L'islam permet de contrôler les Corps matériels pour favoriser l'expression du Corps spirituel et permettre ainsi l'évolution spirituelle de l'individu.

Cœur mort, vivant ou malade, chacun se situe à un niveau de l'échelle spirituelle. La religion n'a pas ici d'importance. Car tout le monde évolue sans cesse. Chacun à son rythme. La pratique religieuse évite l'égarement et la sortie de route, mais elle permet aussi d'évoluer en conscience.

Quelle que soit la position sur le chemin, puisse Dieu faire de notre jeûne un levier qui nous pousse sur le Sirat mustaqeem !

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Amara Bamba, président du collectif Muhammad Hamidullah, est enseignant, diplômé en anthropologie (EHESS-Paris). Il est l'auteur de Muhammad Hamidullah, un intellectuel musulman de France, à paraître.

Du même auteur :
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La sourate Al-Fatiha, le contrat spirituel de l'islam
Le contrat de la salat en islam
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Diplômé d'histoire et anthropologie, Amara Bamba est enseignant de mathématiques. Passionné de... En savoir plus sur cet auteur