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Points de vue

Jihadisme et « dérives sectaires » : quelle pertinence dans l'analyse comparative ?

Rédigé par Jean-François Mayer | Mercredi 29 Octobre 2014 à 06:05



La radicalisation jihadiste est-elle une « dérive sectaire » ?

Lire la première partie :
Jihadisme et « dérives sectaires », quelle pertinence dans l'analyse comparative ?


En effet, si les jihadistes appartenaient à un courant religieux totalement séparé, à une petite secte indépendante d'une grande tradition religieuse, leur écho serait limité à leurs petits cercles de convertis. Mais la prétention des jihadistes à représenter l'islam dans sa pureté et l'écho que cela provoque dans des cercles musulmans donnent une autre dimension au phénomène. Il est vrai aussi que les récents événements autour de l'État islamique ont provoqué une vague de prise de distance vigoureusement affirmée, comme en témoigne la campagne #Notinmyname.

Il ne revient pas aux chercheurs de dire si les jihadistes ou l'État islamique sont authentiquement musulmans ou non. Les jihadistes se perçoivent comme de purs musulmans et sont bel et bien le produit de courants de l'islam contemporain (outre des circonstances sociales, économiques et autres, comme tout mouvement, quel qu'il soit). Le reste relève d'un débat intra-islamique que les chercheurs peuvent observer et analyser, mais sur lequel on ne leur demande pas de trancher. En revanche, peut-on décrire les démarches vers le jihadisme (voire vers des versions radicales non violentes de l'islam) comme des « dérives sectaires » ? Cela nous fournit-il une explication ?

La notion de « dérive sectaire » s'était répandue à partir des années 1990. Dans l'esprit de ses promoteurs, elle devait permettre d'éviter le terrain piégé d'une lutte contre « les sectes », avec le soupçon d'une critique de croyances, et l'impossibilité de définir légalement ce qui était « secte » et ce qui ne l'était pas. Le flou entourant le concept de « secte », l'absence de cette notion dans le vocabulaire juridique, mais aussi la multiplicité des définitions superposées de la « secte », présentaient des difficultés insolubles.

En utilisant « dérives sectaires », il semblait possible de contourner ce problème et d'affirmer — comme le font depuis longtemps les groupes critiques envers les sectes — qu'il ne s'agissait pas de s'en prendre aux croyances, mais uniquement à des actes, quels qu'ils soient et où qu'ils se produisent. Dans cette perspective, une « dérive sectaire » peut être aussi bien le fait d'une petite secte, d'un groupe religieux obscur, que d'une communauté appartenant à une grande tradition religieuse (par exemple, une nouvelle communauté catholique connaissant des pratiques discutables).

En réalité, le passage de « secte » à « dérive sectaire », s'il permettait de mettre provisoirement de côté ces problèmes, ne les a pas résolus, mais les a plutôt déplacés : « dérive », mais pourquoi y ajouter « sectaire » ? L'adjectif permet-il réellement de mieux les comprendre, ou ouvre-t-il plutôt la porte au retour du concept de « secte » aussitôt celle-ci évacuée ? Et les « dérives sectaires » seraient-elles un phénomène moderne, liées à de supposées techniques nouvelles, ou s'agirait-il plutôt d'une transformation de nos sensibilités par rapport à certains types de démarches ?

Bien sûr, les utilisateurs de la notion de « dérive sectaire » ont tenté de la circonscrire. La Miviludes définit ainsi une « dérive sectaire » : « Il s'agit d'un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l'ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes. Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société. »

On remarque que cette définition n'implique pas automatiquement un groupe : un individu pourrait être à l'origine d'une « dérive sectaire ». Au cœur de la définition se trouve la notion d'une « sujétion psychologique ou physique » : c'est la perte de la liberté individuelle. Des pressions ou des techniques seraient exercées dans ce but. La déstabilisation mentale serait « toujours présent(e) dans les cas de dérives sectaires ».

Une grille de lecture à réinterroger

Revenons ici aux « dérives sectaires liées à l’islam ». Dounia Bouzar explique dans son livre qu'on « ne repère pas de "gourou" dans ces mouvances radicales. Il s'agit d'auto-endoctrinement et de conversions volontaires ». Et d'ajouter : « le discours entendu "fait autorité" parce qu'il "fait sens" auprès de ceux qui sont touchés ». On pourrait cependant ajouter qu'il y a aussi des cas où l'influence d'un groupe fréquenté, de pairs, de contacts sur les réseaux sociaux joue un rôle dans la construction de la motivation de l'aspirant jihadiste.

Cela ne semble pas correspondre à la définition de la « dérive sectaire » proposée par la Miviludes. L'expression semble plutôt utilisée pour rendre compte d'une démarche dont le radicalisme effraie et qui semble incompréhensible aux proches des personnes concernées, d'autant plus qu'elle se déroule parfois en un temps très court, avec le passage d'une existence et de références ordinaires au jihad en quelques mois, voire moins. Mais ni la soudaineté ni la radicalité d'adhésions à des causes extrêmes ne sont un phénomène nouveau, même s'il est compréhensible que cela déroute les proches et les inquiète, plus encore quand cela conduit en outre à l'action violente et éventuellement au sacrifice suprême.

La « dérive sectaire » étant associée à l'idée d'une « manipulation mentale » (d'un « lavage de cerveau », même si cette expression controversée est moins utilisée aujourd'hui), elle présente des avantages, du point de vue des proches : elle permet d'exonérer, au moins en partie, le « manipulé », et de permettre ensuite sa réinsertion dans la société, le cas échéant après une « rééducation ». Un « manipulé » n'est plus entièrement responsable de ses actes : c'est une personne dont la bonne foi a été abusée.

Mais les jeunes ayant grandi en Europe et qui rejoignent un groupe jihadiste se sont-ils « lavé le cerveau » en regardant des vidéos jihadistes sur Internet ? C'est une erreur de penser qu'ils n'ont pas choisi leur voie, prévient Julian Baggini, ce qui rejoint d'ailleurs les remarques de Dounia Bouzar sur un discours qui « fait sens ». Nous avons du mal à accepter que des gens acceptent librement de faire des choses terribles, ajoute Baggini, mais « la radicalisation n'est pas un lavage de cerveau » (The Guardian, « Radicalisation is not brainwashing. We need to rethink how we tackle it », 13 juillet 2014) Nul besoin de techniques mystérieuses. Des jeunes (et moins jeunes, d'ailleurs) peuvent être influencés ou manipulés, particulièrement dans certaines périodes de leur existence, de même qu'il n'y a rien de nouveau à l'activité de propagande et de recrutement déployée par des mouvements idéologiques radicaux : ajouter une couche explicative en présentant de telles situations comme des « dérives sectaires » n'aide guère à affiner l'analyse.

Jihadisme et « dérives sectaires » : quelle pertinence dans l'analyse comparative ?

Quels profils des candidats au jihadisme ?

Parler de dérive sectaire évoquera pour beaucoup quelque chose qui paraît irrationnel, voire délirant. Il n'y a plus grand chose à expliquer, il n'y a pas de justification initiale à la démarche : il ne s'agit alors plus que de « sauver » la victime de « dérive sectaire » et de la réorienter s'il est encore temps. Il n'est pourtant pas nouveau que des gens s'engagent dans des pays étrangers au service d'une cause, qu'il s'agisse de défendre des opprimés ou de soutenir une idéologie : il en existe des exemples dans différents camps politiques à l'époque contemporaine, l'un des cas les plus connus étant celui des volontaires internationaux partis servir soit dans le camp républicain, soit dans le camp nationaliste pendant la guerre d'Espagne.

Ils n'avaient pas tous la même motivation d'ailleurs. A côté de ceux que poussaient leurs convictions idéologiques, il y avait aussi des aventuriers ou des personnes en rupture de ban ; il y avait toute la palette des comportements. Faute d'informations assez précises, nous nous abstiendrons d'affirmations tranchées dans le cas de la nouvelle vague du jihadisme : les observateurs suggèrent que les traits des candidats ne correspondent pas toujours à ce que l'on attendrait et qu'ils ne viendraient pas spécialement de milieux défavorisés. En outre, des personnes au passé criminel en quête d'un mélange de rédemption, d'action et de violence peuvent aussi être séduites, à en croire ceux qui ont examiné les biographies de jihadistes. Il existe certainement une variété de profils et de motivations parmi les volontaires jihadistes, même si l'on retrouve des traits communs affichés, à commencer par le désir d'aller défendre des musulmans persécutés.

Le volontaire d'âge mûr, avec une longue carrière dans des groupes radicaux, ne présente certainement pas le même profil qu'un adolescent tout juste (ou même pas) majeur : le goût de l'aventure, l'appel d'un destin héroïque idéalisé (loin de l'implacable réalité d'un champ de bataille qui attend le candidat), le besoin d'embrasser sans réserve une cause pour donner un sens à une existence qui semble morne, la quête fantasmée d'un idéal rebelle, jouent probablement un rôle au moins égal à l'idéologie chez les aspirants jihadistes les plus jeunes. Malheureusement pour eux, la voie dans laquelle ils s'engagent est parfois sans retour. Parmi ceux qui reviennent, certains restent radicaux, mais d'autres ont été « guéris » du jihadisme par leur expérience.*

Il ne s'agit pas de démarches incompréhensibles. Nul doute que les groupes jihadistes, comme tous les mouvements radicaux fortement idéologisés, s'efforcent d'inculquer leurs convictions à ceux qui les rejoignent et de les former aussi sur le plan idéologique. Mais cette idéologie ne peut convaincre durablement que ceux qui veulent bien l'être ; qu'il puisse être difficile ensuite de rompre avec un groupe qui n'hésite pas à recourir à la violence est une autre histoire.

C'est une bonne idée de fournir une aide et une information à des familles désemparées par le départ d'un de leurs membres vers des territoires de jihad, particulièrement quand il s'agit d'un jeune. Il est légitime que des services de sécurité surveillent ces itinéraires et se préoccupent de possibles conséquences de telles radicalisations, ou tentent des détections précoces en proposant un numéro vert. Il est normal que des musulmans débattent et que certains disent leur rejet de ces doctrines construites sur une base islamique — non parce qu'ils auraient à s'excuser de quelque chose, mais parce que la revendication d'islamité du jihadisme ne leur laisse guère d'autre choix que de prendre position. En revanche, nous pouvons nous demander si le concept de « dérive sectaire » clarifie vraiment ce qui se joue ici.

Un nouveau cercle ?

Les réactions des acteurs de « prévention des dérives sectaires » en France face à l'initiative de Dounia Bouzar ont été d'abord la fois bienveillantes et prudentes. La présidente de l'UNADFI a salué la fondation du CPDSI en expliquant que son association peut « apporter sa connaissance du processus d'emprise mentale sur des individus vulnérables, et du phénomène de rupture », mais en admettant que « l'UNADFI manque de recul et d'expertise concernant les particularités liées à l'islam ». Tout en se félicitant que « des associations commencent à organiser l'accueil et la prévention des familles », la Miviludes « se montre réticente à voir dans ce phénomène de "radicalisation" "des dérives sectaires proprement dites" ». Son président souligne la « liberté de religion et de conversion même quand le choix se porte sur un islam rigoriste » et évoque des « crises d'adolescence » (Le Monde, 24 mars 2014).

Cependant, l'assimilation de plus en plus répandue aux « dérives sectaires » ainsi que la nature de ces engagements conduisent des proches à se tourner vers des structures comme la Miviludes : les acteurs d'une approche critique des sectes en France, tant gouvernementaux que privés, n'ont pas cherché à exercer un tel rôle, mais ont dû faire face à une demande qui leur est venue. Avec la multiplication de cas répercutés dans les médias, des collaborations avec le CPDSI s'amorcent pour répondre à une situation perçue comme urgente, indépendamment des questions de définition et de délimitation (ainsi que le relate Ingrid Merckx, « Jihad : "Tous les humains iront en enfer" », Politis, 2 octobre 2014).

Comme nous avons eu l'occasion de le souligner dans plusieurs articles (par exemple, la première partie d'un article publié en l'an 2000 et disponible ici, l'approche critique envers les sectes et « dérives sectaires » a eu tendance à s'étendre, par cercles concentriques, depuis les années 1970. Les milieux se préoccupant du sujet ont hésité à ajouter un nouveau cercle, en ayant peut-être le pressentiment que cela les conduirait plus loin qu'ils n'entendaient aller. L'évolution du discours public et les craintes suscitées par de nouvelles formes d'engagement jihadiste semblent cependant amorcer l'élargissement de la catégorie des «dérives sectaires » (si ce n'est des « sectes ») à un type d'acteur supplémentaire.

* Pour en savoir un peu plus, on lira avec intérêt le récent entretien (en anglais) de Mads Schmidt avec un responsable de la prévention du radicalisme et de l'extrémisme de la police danoise (Vice UK, « Danish cops are trying to rehabilitate jihadis returning from Syria », 25 septembre 2014).

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