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Société

Radicalisation en prison : les flops du rapport de la peur

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Vendredi 24 Octobre 2014



Radicalisation en prison : les flops du rapport de la peur
Le phénomène de radicalisation dans les prisons n'est pas nouveau. Le problème, qui participe d'une sombre réalité qu'il est essentiel de ne pas nier pour la mise en place de solutions concertées avec les responsables du culte musulman, est régulièrement soulevé ces dernières années. Pourtant, un nouveau rapport parlementaire, qualifié d'« explosif » par Le Figaro qui en délivré des extraits jeudi 23 octobre, suscite un intérêt médiatique tout particulier.

Le document, dont le député UMP de l’Yonne Guillaume Larrivé est à l'origine, affirme que les établissements pénitenciers français sont de hauts lieux de « radicalisation islamiste » et que celle-ci pourrait concerner... « plusieurs centaines de détenus ». Un enjeu de sécurité nationale « qui n'est, aujourd'hui, pas suffisamment pris en compte ».

« Alors qu'environ 60 % de la population carcérale en France, c'est-à-dire 40 000 détenus, peuvent être considérés comme de culture ou de religion musulmane, la radicalisation islamiste est aujourd'hui susceptible de concerner plusieurs centaines de détenus », précise-t-on. Le retour et l’emprisonnement de Français partis combattre en Syrie aggraveraient encore le tableau. « La menace est d’autant plus grande qu’un phénomène nouveau doit être anticipé : celui du traitement pénitentiaire, après leur retour en France, de centaines de djihadistes partis combattre dans la zone irako-syrienne », prédit le député.

Guillaume Larrivé, député UMP et auteur d'un rapport sur la radicalisation.
Guillaume Larrivé, député UMP et auteur d'un rapport sur la radicalisation.

Des chiffres qui manquent de sérieux

Ils seraient donc « des centaines » à être de potentiels dangers terroristes pour la France, des ennemis de l'intérieur à cerner avant qu'il ne soit trop tard... Un tel chiffre ainsi délivré, sans grande précision, fait naturellement peur aux Français lambda qui, tout de suite, imaginent une grosse troupe de Merah et de Nemmouche en puissance qui veillent dans les geôles. Mais comment est-on parvenu à délivrer cette donnée ?

Désignons l'extrapolation. Le chiffre a en effet été déduit à partir d'estimations sur le nombre de détenus musulmans de culture ou de confession musulmane, loin donc d'être tous des pratiquants. Des estimations uniquement, car les statistiques ethnico-religieuses sont interdites en France. Elles reposent cependant sur des avis de sociologues et d'experts du milieu carcéral qui, depuis longtemps, affirment que les musulmans représentent une part importante des détenus dans les prisons. Mais les proportions réelles restent encore discutées.

Le chiffre choisi par Guillaume Larrivé est de 60 % des quelque 68 000 détenus (66 494 au 1er octobre, selon l'administration pénitentiaire) répartis dans 189 prisons. Il s'appuie sur les travaux du sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar qui déclarait, dans son rapport rendu au ministère de la Justice, qu'il y a entre 50 et 80 % de musulmans dans les prisons. Or, son étude ne s'appuie que sur quatre centres de détention, et plus particulièrement ceux qui sont proches de quartiers dits sensibles... Halte à la généralisation.

Le flou s'installe plus encore selon la définition du « musulman radical » – dont on n'a pas vraiment d'informations – qu'a opté l'élu pour en arriver à déduire qu'il y aurait des centaines de détenus dangereux. Une telle extrapolation des données n'a rien de sérieux, sauf à exacerber la peur à l'égard des musulmans dans la société en insistant lourdement sur la menace qu'ils pourraient représenter dès lors qu'ils sont (visiblement) pratiquants.

La « taqyia » ou la « stratégie de camouflage »

Interrogé par Le Nouvel Observateur, le spécialiste de l'islam dans les prisons n'est pas non plus convaincu par le bien-fondé du nombre de radicaux potentiels déclaré par Guillaume Larrivé. « C'est d'autant plus difficile à estimer, presque impossible, qu'une des caractéristiques des nouveaux modes de radicalisation, c'est d'être un phénomène introverti, dissimulé. Les profils djihadistes étaient proches des fondamentalistes, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les nouveaux radicaux se rasent soigneusement la barbe, n'assistent pas aux prières collectives… »

La suite du rapport sur le radicalisme revient d'ailleurs sur les difficultés à repérer les individus radicalisés. Les « signes extérieurs de radicalisation ont presque totalement disparu, laissant la place à une radicalisation et à un prosélytisme beaucoup plus discrets et, partant, plus difficiles à repérer », en phase avec la « stratégie de dissimulation ou de camouflage (est) théorisée par certains radicaux sous le nom de taqiya ».

Ce mot-concept lâché sans guère de précaution ne tarde pas à être instrumentalisé par les milieux d'extrême droite, tout autant que les chiffres pour dénoncer une pseudo-islamisation rampante de la France. Or il est évident que ceux qui souhaitent commettre des crimes à leur sortie, quelle qu'en soit leur nature, ne vont pas dévoiler leurs intentions à l'administration.

Des propositions sans avenir

Pour remédier à ce danger potentiel, le rapport préconise la « création d'unités spécialisées anti-radicalisation (USAR) pour les détenus de retour du jihad » et l'augmentation du nombre d'agents de renseignement dans les prisons, qui sont seulement 13. Il réclame aussi la sonorisation des prisons, le rétablissement des fouilles intégrales et le blocage des téléphones portables non autorisés. Or ces propositions se révèlent vite sans avenir, à commencer par la dernière puisque les mobiles sont déjà interdits dans les prisons bien qu'ils y circulent très largement dans les faits. Le défaut est à mettre du côté des contrôles.

Plus encore, la sonorisation des prisons, qui implique le placement de micros dans les cellules. La légalité de cette mesure, violant la vie privée des prisonniers, saura vite être contestée. Surtout, elle impliquerait d'instaurer un profilage religieux des détenus par lequel les musulmans qui seraient « un peu trop » pratiquants deviendraient suspects.

Ce dernier rapport s'inscrit dans une volonté de durcir la législation anti-terroriste. Ces derniers mois, une série de mesures ont été adoptées en France face à la recrudescence de départs d'Européens vers la Syrie. Au risque de menacer des libertés individuelles.

Le recrutement des aumôniers, un enjeu de taille

Un point cependant du rapport fait l'unanimité – mais ce, depuis longtemps – pour contrer la radicalisation : l'augmentation du nombre d'aumôniers musulmans dans les prisons, qui sont moins de 200 en France (169), bénévoles pour une très large majorité d'entre eux. Ces derniers, dirigés par l’aumônier national des prisons, Hassan El Alaoui Talibi, avaient tiré la sonnette d'alarme en juin dernier face au manque de moyens pour assurer leur mission.

Ils déploraient « le discrédit jeté » sur leur travail et réclamaient alors un statut professionnel, « comme en bénéficient les aumôniers hospitaliers et militaires ». « Notre présence en milieu carcéral est utile. Il est temps que les conditions dans lesquelles elle s’exerce soient garanties, selon la loi de 1905 sur la laïcité qui n’introduit aucune différentiation entre les aumôneries. »






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