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Points de vue

Guerre en Ukraine : les leaders musulmans de Russie unis dans une démonstration de loyauté, divisés dans la compétition pour le pouvoir

Rédigé par Gulnaz Sibgatullina | Lundi 29 Août 2022 à 13:00

           

Que disent les dignitaires musulmans de Russie de l'invasion de l'Ukraine menée par Vladimir Poutine depuis plusieurs mois ? Quels sont les enjeux de pouvoir qui sous-tendent cette crise ? Décryptage de la situation par la chercheuse Gulnaz Sibgatullina, avec le programme PONARS Eurasie.



Guerre en Ukraine : les leaders musulmans de Russie unis dans une démonstration de loyauté, divisés dans la compétition pour le pouvoir
L'invasion de l'Ukraine par la Russie en février a creusé les fissures existantes au sein de la plus grande institution religieuse de Russie, l'Église orthodoxe russe. Le patriarcat de Moscou a perdu ses éparchies ukrainiennes qui étaient, jusqu'à récemment, restées obéissantes au patriarche Kirill. Cependant, peu de choses ont été dites sur les réactions à l'invasion parmi les dirigeants musulmans de Russie, l’islam représentant la deuxième religion de Russie.

La présence du « facteur islamique » dans la campagne militaire russe est devenue évidente après le déploiement de Kadyrovtsy, des troupes non incorporées dans l'armée russe mais sous le commandement direct de Ramzan Kadyrov, le chef de la République à majorité musulmane de Tchétchénie. En outre, la Crimée et les deux États séparatistes – la République populaire de Donetsk (DNR) et la République populaire de Lougansk (LNR) – ont une population musulmane considérable et constituent ainsi un champ de bataille pour les principales entités administratives sous la direction de muftis de Russie – aussi appelées muftiates – qui se disputent les sphères d'influence.

Lire aussi : La Russie et l’islam, une relation complexe

Signaler sa loyauté

Depuis l'accession au pouvoir de Vladimir Poutine, les élites musulmanes de Russie ont contribué à légitimer les politiques de l'État russe dans le pays et, dans une moindre mesure , à l'étranger. Étant donné que les institutions islamiques officielles (muftiates) dépendent du financement du gouvernement, leurs dirigeants entretiennent des relations étroites non seulement avec l'État mais aussi avec l'Église orthodoxe, ce dernier étant le principal bénéficiaire des subventions présidentielles accordées aux organisations non gouvernementales. Les muftiates ont traditionnellement suivi la rhétorique de l’Eglise orthodoxe lorsqu'il s’agissait de réagir à des événements importants ou de formuler leurs positions sur des questions sociétales significatives telles que les droits des femmes et des LGBTQ. En 2014, les muftiates ont soutenu l'annexion de la Crimée. En ce qui concerne la récente invasion, les dirigeants musulmans ont répété les propos des porte-paroles officiels russes et du patriarche Kirill accusant « l'Occident » de ne pas tenir compte des préoccupations sécuritaires de la Russie et d'aggraver le conflit qui « n'a pas commencé aujourd'hui ».

Talgat Tadzhuddin, chef de la Direction spirituelle centrale des musulmans à Oufa et connu pour ses déclarations provocatrices, a décrit la guerre en cours en Ukraine comme « une mesure nécessaire ». Il a reproché aux dirigeants ukrainiens et au « monde occidental » de « tenter d'organiser un génocide (du peuple russe) et de raviver le fascisme », venant ainsi à répéter quasiment mot pour mot les déclarations de guerre du président Vladimir Poutine . Le président du Centre de coordination des musulmans du Caucase et du mufti de Karatchaïévo-Tcherkessie, Ismail Berdiev, a également soutenu l'invasion, déclarant que les innocents « doivent être sauvés des bandits ».

Albir Krganov, le chef de l'Assemblée spirituelle des musulmans de Russie (DSMR), et Kamil Samigullin, le président de l'Administration spirituelle du Tatarstan, ont rappelé que le conflit durait déjà depuis huit ans, suggérant ainsi que l'escalade était inévitable et justifiée. Kamil Samigullin, en particulier, a critiqué le double discours adopté par « le monde occidental ». Selon lui, la communauté internationale n'impose des sanctions que lorsqu'un conflit survient en Europe, tandis que les effusions de sang dans les pays à majorité musulmane, comme l'Irak, la Libye et la Palestine, restent trop souvent inaperçues.

Le président de l'Administration spirituelle des musulmans de Crimée et de la ville de Sébastopol (DUMK), Emirali Ablayev, a exprimé l'espoir d'une résolution rapide du conflit. En ce sens, le chef de la principale Administration spirituelle de la Fédération de Russie (DUM RF) à Moscou, Ravil Gainutdin, a lancé un appel public dans lequel il a appelé à prier pour la paix en Ukraine, sans approuver ou condamner ouvertement l'invasion.

Seul Shamil Aliautdinov, l'imam de la mosquée commémorative de Moscou, construite en l’honneur des soldats musulmans de Russie, a suscité des critiques. Coach de vie musulman populaire et auteur de Think Like a Trillionaire (2014), Shamil Aliautdinov a exhorté ses fidèles à profiter de la crise pour investir dans le marché boursier russe en cours d’effondrement. Selon ses mots, après avoir fait les investissements nécessaires, il faut prendre soin de sa santé et limiter la consommation d'informations négatives en s'abstenant de suivre l'actualité.

De nouvelles sphères d'influence dans le Donetsk et à Lougansk

Tous les muftiates ont exprimé leur soutien unanime aux réfugiés venant en Russie de Lougansk (LNR) et de Donetsk (DNR), les deux républiques séparatistes de la région du Donbass, à l'est de l'Ukraine. Talgat Tadzhutdin a appelé les coreligionnaires du Bachkortostan (anciennement Bachkirie) à aider les réfugiés à s'y installer. En outre, la fondation caritative Insan et l'Administration spirituelle du Daghestan, entre autres organisations islamiques du pays, ont fourni une aide humanitaire aux personnes déplacées de l'est de l'Ukraine vers la Russie.

Les deux quasi-États non reconnus sont également la cible d’une lutte politique entre les muftiates pour étendre leurs sphères d’influence. Jusqu'en 2014, les régions de Donetsk et de Lougansk constituaient ensemble la deuxième plus grande région ethnique musulmane d'Ukraine après la Crimée. Après le 22 février 2022, lorsque le gouvernement russe a annoncé sa décision de reconnaître la DNR et la LNR comme indépendantes de l'Ukraine, plusieurs organisations musulmanes ont cherché à revendiquer le contrôle des musulmans de la région. Ravil Gainutdin n'a pas tardé à accueillir les musulmans de LNR et de DNR dans le cadre de la DUM RF s'ils décidaient de quitter le muftiate à Kiev, dirigé par Said Ismagilov.

Roman Silant'ev, un expert controversé de l'islam étroitement associé à l’Eglise orthodoxe russe et critique envers Ravil Gainutdin, a souligné les obstacles qui empêcheraient la LNR et la DNR de s'affilier au muftiate de Moscou. Il a noté que la charte de la DUM RF limite son influence uniquement au territoire de la Fédération de Russie, à savoir que tant que la LNR et la DNR restent indépendantes, la DUM RF est légalement incapable d'établir un contrôle sur les musulmans résidant sur leurs territoires. En outre, Silant'ev a déclaré que les musulmans du Donbass étaient représentés par l'Administration spirituelle panukrainienne des musulmans, Unity. Celle-ci est actuellement présidée par le mufti Rinat Aisin, qui soutient une coopération étroite avec le leader du DSMR, Albir Krganov, ancien rival de Ravil Gainutdin. Le 22 mars, les musulmans de la LNR ont déclaré leur désir de faire partie du DSMR.

Une bataille ininterrompue pour la Crimée

La situation en Crimée annexée reste également complexe. Les Tatars de Crimée - la communauté musulmane la plus importante de la péninsule - sont représentés non seulement par des organisations religieuses mais aussi par des organisations ethnonationales. Depuis 2015, l'institution islamique officielle est l'Administration spirituelle de Crimée et de la ville de Sébastopol (DUMK). Ce muftiate a réussi à maintenir son indépendance politique à la fois vis-à-vis du DSMR et du DUM RF, bien qu'elle entretienne une collaboration plus étroite avec ces derniers.

Parallèlement, les intérêts des Tatars de Crimée sont défendus par le Majlis, l’Assemblée représentative des Tatars de Crimée, et l'Autonomie nationale-culturelle des Tatars de Crimée. Le Majlis, dirigé par Refat Chubarov, a été interdit en 2016 pour « usage de propagande d'agression et de haine envers la Russie », et ses dirigeants sont actuellement en exil.

Le 28 février 2022, le chef de l'Autonomie nationale-culturelle des Tatars de Crimée, Eyvaz Umerov, s'est adressé à Ramzan Kadyrov, qui déployait alors ses troupes en Ukraine. Eyvaz Umerov a demandé de « ne pas perdre de vue » les « nazis » du Majlis en Ukraine et a réclamé leur détention. Quelques jours plus tard, le 2 mars, Refat Chubarov, qui n'a pas l'oreille des dirigeants musulmans de Russie, a tendu la main au mufti de Biélorussie, Abu-Bekir Shabanovich. Refat Chubarov a exhorté Abu-Bekir Shabanovich à dissuader les musulmans dans les rangs de l'armée russe de « tuer des Ukrainiens ». Aucune réponse de Shabanovich n'a encore suivi.

La Crimée reste une question sensible pour les muftiates russes qui entretiennent des contacts étroits avec la Turquie. Bien que, lors d'une conversation téléphonique avec Vladimir Poutine le 6 mars, le président turc Recep Tayyip Erdogan ait exprimé sa désapprobation de la campagne de « l’effacement » de la culture russe à l'étranger qui a suivi l'invasion, le ministère turc des Affaires étrangères a réaffirmé son refus de reconnaître l'annexion de la Crimée et a assuré qu'il surveillerait de près la situation autour des « Turcs tatars de Crimée ». Alors que la Turquie lutte pour maintenir sa position de médiateur dans le conflit actuel, les projets conjoints entre les dirigeants musulmans russes et leurs homologues turcs seront probablement suspendus.

La machine de propagande de Kadyrov

Ramzan Kadyrov a annoncé le 26 février que ses forces étaient positionnées sur le champ de bataille en Ukraine. Depuis lors, il publie régulièrement sur les réseaux sociaux des vidéos de soldats tchétchènes qui auraient participé à des activités militaires et humanitaires sur le territoire ukrainien. Le chef de la Tchétchénie est probablement le seul haut responsable russe qui appelle ouvertement à une escalade du conflit avec l'Ukraine. Le 23 mars, il affirmait avoir reçu des messages de soutien d’Arabes musulmans qui l'auraient remercié d'avoir recréé le véritable esprit du « jihad », déformé par l'Etat islamique.

Les experts sont cependant sceptiques quant au rôle concret que Ramzan Kadyrov et ses troupes jouent dans l'opération militaire. La vidéo de Kadyrov de lui-même dans une pièce pleine de soldats, sans doute filmée près de Kyiv, était probablement une fausse bravade. Selon les services de renseignement ukrainiens, le chef de la Tchétchénie n'a jamais traversé la frontière ukrainienne. Il est probable que la présence des Kadyrovtsy en Ukraine a un effet plus symbolique que celui de servir un objectif militaire particulier. Des observateurs affirment que l'État russe a nourri l'image de Kadyrov et de ses partisans en tant que force destructrice impitoyable pour militariser cette perception dans la guerre de l'information : l'implication de Ramzan Kadyrov dans le conflit est censée semer la peur parmi les Ukrainiens et nuire à leur moral.

Cependant, de lourdes pertes parmi ses troupes et le manque de soutien à l'invasion parmi les Tchétchènes ordinaires posent un sérieux défi à l'autorité de Ramzan Kadyrov. Qu'il sorte plus fort ou plus faible à la fin de la guerre sera également un problème pour les élites politiques russes. Il continuera à déployer indépendamment une armée privée expérimentée au combat pour se débarrasser de ses adversaires ou, au contraire, perdra complètement le contrôle de la République tchétchène. L'un ou l'autre des deux résultats nécessitera certainement l'implication de Moscou.

Des positions qui amènent à des conséquences

Les réactions des muftiates à l'invasion russe n'ont produit aucun effet visible au niveau fédéral. Leurs déclarations tendent simplement à faire écho aux récits produits par l'administration et les médias officiels. Pour certains, l'approbation du conflit est une incitation à faire preuve de loyauté envers l'État, tandis que pour d'autres, c'est leur seule réaction possible dans les circonstances données. Depuis que le Parlement russe a adopté un projet de loi introduisant des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans pour « fausses nouvelles » concernant l'armée russe, tout détournement du discours officiel présente un risque grave.

La lutte des muftiates pour prendre le contrôle des musulmans dans la DNR et la LNR prouve la tendance générale des 30 dernières années. Les dirigeants musulmans de Russie continuent d'être très divisés, plusieurs personnalités éminentes se disputant les entités pour renforcer leur autorité en tant que « chef » de la communauté musulmane de Russie, du moins dans la partie européenne du pays. Si, dans le passé, la rivalité était principalement entre les muftis Gainutdin à Moscou et Tadzhuddin à Oufa, Krganov a récemment gagné en visibilité en défiant le pouvoir de Gainutdin. Le succès de Krganov dans la sécurisation des liens avec les dirigeants musulmans de la LNR laisse à voir ses ambitions politiques croissantes.

L'imagerie autour de Kadyrov et de ses troupes peut avoir les effets de propagande souhaités ; cependant, cela renforce également les idées islamophobes déjà bien en vue selon lesquelles les musulmans sont belliqueux, brutaux et incapables de compassion. L'implication de Kadyrov a réveillé le spectre du terrorisme « islamique », et les chocs se feront sentir à la fois en Ukraine et en Russie. Les victimes potentielles de l'islamophobie inévitablement croissante comprendront aussi bien des personnes de Tchétchénie et du Caucase qui n'ont pas soutenu la guerre que la communauté musulmane de Russie dans son ensemble.

Guerre en Ukraine : les leaders musulmans de Russie unis dans une démonstration de loyauté, divisés dans la compétition pour le pouvoir
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Gulnaz Sibgatullina est chercheuse postdoctorale à l'École d'études régionales, transnationales et européennes (ARTES) de l'Université d'Amsterdam et à l'Institut d'études européennes, russes et eurasiennes (IERES) de l'Université George Washington. Première parution de la contribution dans le site du Programme sur les nouvelles approches de la recherche et de la sécurité en Eurasie (PONARS Eurasia).

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