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Points de vue

Cécités et complicités de guerre

Hélène Chébel est libanaise. Elle prépare en France une thèse de relations internationales sur le Proche-Orient

Rédigé par Hélène Chébel | Vendredi 4 Août 2006



Cécités et complicités de guerre
Dans la crise actuelle, la diplomatie de la France paraît, en comparaison des autres diplomaties, une des plus actives, et la logique première qui l’anime, à savoir la conviction qu’il ne peut y avoir d’issue militaire à la guerre menée par Israël contre le Hezbollah, est pertinente.

Une fois ceci posé, un grand nombre d’observations reste à faire, qui alimente l’impression que, à l’instar des autres diplomaties occidentales, tant européennes qu’américaine, celle de la France en fait trop peu à l’égard des problèmes du Moyen-Orient, et avec une cohérence très relative.

Même si le retrait syrien est, dans l’absolu, un développement positif pour un Liban véritablement indépendant, et que la France a eu raison de soutenir diplomatiquement la mobilisation populaire en faveur de ce retrait, l’attitude hostile à l’égard du régime de Damas est contre-productive, d’autant plus qu’elle coïncide avec celle des Américains, dont le crédit auprès des opinions de la région, y compris au Liban, est au plus bas depuis plusieurs années.

En effet, le choix de battre froid la Syrie dans la crise actuelle (et plus largement la situation de la région) consiste à se priver de l’option d’une négociation peut-être critique mais sans doute constructive avec la Syrie, surtout sur une question aussi épineuse que le désarmement du Hezbollah ; ce n’est pas en ignorant un acteur majeur, ni en le contournant en s’adressant uniquement à l’Iran, que la France contribuera à assainir la situation.

S’agissant maintenant de la substance de la diplomatie française à l’heure actuelle, plusieurs choses sont à regretter, moins en soi que parce qu’elles ne sont pas porteuses de solutions durables.

Ce que propose la France – tout en sachant que son projet de résolution à l’ONU est le moins pire – c’est d’obtenir certes l’achèvement du cycle infernal des opérations/représailles entre le Hezbollah et Israël et donc des souffrances récurrentes les plus immédiates de la population libanaise. Par contre, ses projets consistent également à assurer à Israël, sur sa frontière nord, un état de non-belligérance plus avantageux que la paix elle-même, puisqu’il assurera à l’Etat hébreu la sécurité sans lui coûter la moindre concession. Or historiquement, et en l’absence de toute solution juste et durable au problème palestinien, ce type d’arrangement s’est toujours révélé dangereux pour le Liban.

C’est d’ailleurs sur ce lien, que l’on peut réfuter en théorie mais qui s’est imposé dans les faits depuis des décennies, entre le sort du Liban et des Palestiniens que la position de la France est la plus contestable. Il est temps que Paris, et à sa suite, les autres diplomaties occidentales comprennent que la poursuite de l’occupation israélienne dans les territoires arabes saisis en 1967 avec ce qu’elle entraîne, par sa nature même, comme dépossession, répression, domination à l’égard des Palestiniens et des autres populations arabes concernées, est le principal mal du Moyen-Orient.

Or depuis le début de la deuxième Intifada, qui a été sapée par les attentats du 11 septembre 2001 qui ont déchaîné une administration américaine aveuglée par ses fantasmes et son idéologie, le monde occidental s’est lavé les mains de ce qui se passe dans les territoires. Aucune diplomatie ne s’est donnée les moyens de contraindre Israël à négocier lorsque le principal obstacle à la paix, Arafat, a eu l’élégance de mourir et de céder la place à son premier ministre, celui-là même que les responsables occidentaux avaient justement imposé au président palestinien pour contourner son autorité.

Les diplomaties ont laissé Sharon, un criminel de guerre (souvenez-vous de Sabra et Chatilla) réhabilité par les élections, opérer son retrait unilatéral de Gaza qui n’avait aucune chance de réussir puisqu’il laissait les Palestiniens dans une cage de pauvreté, de frustrations sociales, économiques et surtout politiques, après que son gouvernement eut savamment détruit durant les années d’Intifada tant la légitimité de l’Autorité palestinienne que ses moyens d’action, y compris policiers.

Et dans cette guerre oubliée menée quotidiennement contre le peuple palestinien, et dans l’impunité la plus totale, le monde entier est complice… (sauf peut-être le Hezbollah ?). Et c’est là que la France, à l’instar des autres Etats européens et des Etats-Unis, ont dilapidé toute leur crédibilité. Et bien entendu, la réaction – ou l’absence de réaction appropriée – de ces diplomaties face à l’agression actuelle d’Israël sur le Liban est un nouveau coup porté à leur crédibilité, peut-être le coup fatal.

Que l’on ne s’y trompe pas : aucune de ces diplomaties n’a voulu ou ne s’est donné les moyens de signifier à Israël que trop c’est trop. On autorise cet Etat belliqueux, compulsivement attaché à sa sacro-sainte sécurité, à prendre en otage plus de quatre millions de civils, à tuer impunément n’importe qui, n’importe quand, n’importe où (civils, enfants, observateurs de l’ONU, journalistes, militaires de l’armée libanaise non combattants…), à détruire systématiquement et de sang-froid les infrastructures civiles (énergétiques, logistiques, routières, communicationnelles, etc.), à démolir méthodiquement des quartiers résidentiels entiers dans des villes et des villages, à asphyxier l’économie et la compromettre pour les années à venir.

De tout cela, la France, en dépit des navettes de ses officiels et de ses efforts, est complice, parce qu’elle a les moyens de retenir davantage le bras israélien : en rappelant son ambassadeur, en convoquant l’ambassadeur israélien à Paris, en recourant à des sanctions, mêmes légères, en apprenant à utiliser au Conseil de sécurité la capacité de marchandage que lui confère son droit de veto de membre permanent, etc.

Quant à savoir si les attaques israéliennes étaient préparées depuis longtemps, cela paraît une évidence : on n’improvise pas du jour au lendemain une guerre de cette envergure et tellement méthodique. Seulement la seule variable de l’équation, la capacité de résistance du Hezbollah, s’est révélée un sacré grain de sable qui enraye la machine de guerre israélienne et emballe sa férocité.

Et, dans le même temps, nourrit si abondamment le sentiment d’injustice de tous les Arabes et des Musulmans de tout horizon qui se reconnaissent dans les iniquités subies par les Libanais et les Palestiniens ou compatissent avec leurs souffrances. Au point que même les plus modérés ont envie de crier « Nous sommes tous du Hezbollah ! », tant la révolte est grande face au silence honteux, à la complicité criminelle, au chèque en blanc donné aux Israéliens pour s’entêter en toute impunité dans une ingagnable sale guerre, au temps qu’on laisse passer soi disant pour trouver une solution durable alors que, sur le terrain, l’étendue du dommage subi s’aggrave de jour en jour et rend le pardon, et la paix, de plus en plus difficiles, improbables.

Le préjudice est incommensurable, humainement et matériellement, et comment oublier la responsabilité des Occidentaux dans ce drame, y compris la France dans son refus de se donner les moyens d’influencer Israël ?

Alors si les projets américains d’établissement d’un Grand Moyen-Orient ont pour vitrines la Palestine et l’Irak, alors l’action israélienne, qui sème elle aussi la destruction, déstructure les systèmes politiques et sociaux, sape les sociétés civiles, et génère la haine et l’extrémisme, se situe dans cette perspective.

Mais peut-être qu’un jour les voix qui, en Israël, dénoncent la politique de leurs gouvernements successifs qui, loin d’assurer à leur population et aux Juifs du monde entier la sécurité promise, les exposent à l’incompréhension, à la vindicte et la violence, réussiront à se faire mieux entendre, y compris à l’étranger. Pour l’instant, elles ont le mérite de constituer quelques passerelles par-dessus la frontière du juste et de l’injuste.