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Points de vue

Ce que la France attend du CFCM

Rédigé par La Rédaction | Mardi 10 Juin 2003

L’Istichara a eu lieu. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a été créé avec ses représentations locales que sont les Conseils régionaux du culte musulman (CRCM). La communauté musulmane de France a réussi à se doter d’un organe officiel capable de s’exprimer en son nom. Une page nouvelle est écrite dans l’Histoire de la France.



Le débat fut ouvert et les tendances qui le souhaitaient ont largement pu s’exprimer. Le vote a été amplement suivi avec un taux de participation de 83 %. Les « vainqueurs », les « vaincus » et même les contestataires ont su faire preuve de grande maturité au lendemain de l’institution officielle du Conseil.

C’est la preuve, s’il en était besoin, que la communauté musulmane en France a gagné des batailles sur la voie de l’institutionnalisation, dans le cadre du débat démocratique qui est le nôtre en France. Il serait cependant illusoire de penser que le débat est clos. Car l’élection du Conseil n’a jamais été une finalité, mais un moyen de proposer un interlocuteur à l’Etat comme les autres communautés religieuses de notre pays. Il est venu le temps de soulever nombre de questions qui ne sauraient être éludées sans compromettre la crédibilité du Conseil.

Le CFCM sera-t-il une « instance de représentation » ou sera-t-il une « instance de gouvernement » ? En d’autres termes, le CFCM compte-t-il s’occuper de la gestion des questions importantes que pose le développement de l’islam de France, ou bien espère-t-il se faire entendre sur les questions urgentes que l’actualité nous pose régulièrement ?

Le silence observé par le Conseil sur la question du « hijab à l’école » permet de penser que le Conseil se perçoit plutôt comme un organe représentatif qui laisse à d’autres acteurs sociaux le traitement des questions d’actualité qui se posent à la communauté. Ce choix est-il définitif ou doit-il être mis sur le compte de la jeunesse du Conseil ? Seul le temps pourra nous permettre de répondre à cette question. Car d’autres urgences hautement pratiques se posent déjà au Conseil.

L’on s’interroge ainsi sur son mode de financement. Nul ne pense que le CFCM devrait compter sur une subvention de l’Etat pour assurer ses frais de fonctionnement : laïcité oblige. Mais les hypothèses vont bon train sur les différents modes de financement possibles du CFCM et des CRCM. Une taxe sera-t-elle instituée sur les 200 000 tonnes annuelles de viande halal de l’Hexagone ? Une contribution va-t-elle être demandée aux 24 000 pèlerins qui effectuent le voyage rituel à la Mecque chaque année ? Ou bien le Conseil saura-t-il valablement convaincre le gouvernement et le musulman lambda afin qu’il recueille la zakat, moyennant une réduction d’impôt sur ses revenus ? Ces pronostics et bien d’autres encore sont déjà à l’étude dans les cercles avisés. Sur ce dossier, comme sur tout dossier touchant au portefeuille du contribuable, le CFCM est attendu de pied ferme.

En 1994, 2 % de la population française se disait musulmane tandis que 96 % des imams en France étaient de nationalité étrangère. Aujourd’hui, 6 % des français se disent musulmans tandis que 90 % des imams sont toujours de nationalité étrangère avec pour conséquence, l’inaptitude des ces cadres religieux à répondre à la demande de la jeunesse musulmane en France. L’avenir est donc à la formation d’imams en France.

Les initiatives déjà entreprises dans ce sens restent encore inopérantes. Daniel Rivet, directeur de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) a été chargé de ce dossier par le ministre de l’Education nationale. Quel rôle le CFCM compte-t-il jouer dans la conception et la réalisation de ce projet pour le moins déterminant pour l’avenir de l’Islam de France ? Mais surtout, quelles échéances se donne le CFCM pour abattre le travail qu’implique la création de l’institut de formation des imams mainte fois annoncée ? Sur ce sujet, la transparence la plus totale nous semble un critère que le Conseil ne gagnera pas à minimiser.

Qu’il se veuille organe de représentation ou qu’il se voit comme organe de direction de la communauté musulmane en France, le CFCM aura à œuvrer dans le sens d’une meilleure perception de l’Islam en France. Ce pressant travail de communication est d’une importance souvent négligée sinon reléguée à un rang qu’il ne mérite pas. Il n’est pas surprenant que certains acteurs jusqu’alors connus pour leur opposition à la visibilité de l’islam en France se soient soudainement découvert des vocations de « porte-parole » de l’islam.

Comme en réaction au CFCM, ils tentent d’investir le champ médiatique. Si bien que, la communauté musulmane en France n’est plus seulement affublée des sobriquets médiatiques de « barbus » et « d’intégristes », elle doit désormais confronter les qualificatifs de « laïcs », de « citoyens » ou même de « traditionnels ». L’intention évidente étant soit de s’octroyer une légitimité face à l’incompréhension de nos concitoyens, soit de tirer sur soi une partie de la couverture de légitimité dont le CFCM serait tenté de s’arroger l’exclusivité.

Loin de mépriser ces réactions suscitées depuis la création du Conseil, nous y accorderons la plus grande attention. Nous accorderons le crédit de la bonne foi aux initiateurs de ces « nouveaux » groupes et prierons Dieu afin qu’ils sachent se poser en contre-pouvoir crédible par des propositions concrètes au-delà de la ventilation médiatique. Car nous partageons l’opinion que l’absence de contre-pouvoir au CFCM prendrait à défaut la volonté de démocratie qui a présidé à la naissance du Conseil.