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Histoire

Abdellali Hajjat : « La Marche est le Mai 68 des enfants d’immigrés »

Rédigé par Mérième Alaoui | Dimanche 8 Décembre 2013

Abdellali Hajjat, sociologue et maître de conférences en science politique à l’université Paris-Ouest Nanterre, a commencé le pointilleux travail sur les archives et les témoignages autour de la Marche pour l’égalité dès 2006. Retour sur l'histoire et les enjeux de la Marche de 1983 et analyse des connexions entre les luttes contre le racisme d'hier et celles d'aujourd'hui avec l'auteur de l'ouvrage « La Marche pour l'égalité et contre le racisme », paru aux Editions Amsterdam.



Directement concernées par la violence commise contre leurs enfants, frères ou cousins, les femmes ont vite investi l’organisation de la Marche, en créant, par exemple, l’Association des mères victimes de crimes racistes et sécuritaires. Ici, arrivée de Collective Jeunes à la manifestation à Paris, le 3 décembre 1983.
Directement concernées par la violence commise contre leurs enfants, frères ou cousins, les femmes ont vite investi l’organisation de la Marche, en créant, par exemple, l’Association des mères victimes de crimes racistes et sécuritaires. Ici, arrivée de Collective Jeunes à la manifestation à Paris, le 3 décembre 1983.

Salamnews : Votre livre* est publié à l’occasion des 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, nous n’avons jamais eu autant de commémorations lors des 10 ou 20 ans… Même les marcheurs le disent, ils n’ont jamais été autant sollicités…

Abdellali Hajjat : La règle des 30 ans est très français… Pour Mai 68, il s’est produit exactement la même chose. C’est vraiment en 1998 que l’on a eu pas mal d’événements. C’est aussi peut-être une question générationnelle… La commémoration des 30 ans est plus importante que celle des 20 ans car de nouveaux acteurs se sont saisis de cet événement, notamment au niveau artistique. Nadia Lakhdar, qui a écrit le scénario du film La Marche, était partie du constat que lors des 20 ans il n’y avait pas eu grand-chose qui avait été fait. Du côté des marcheurs eux-mêmes, la plupart d’entre eux ne souhaitaient pas parler, notamment Toumi Djaïdja. Un autre phénomène générationnel a lieu du côté des journalistes, qui ont la trentaine ou la quarantaine, n’ont pas connu les événements de l’époque et s’intéressent au sujet. Enfin, l’intérêt gouvernemental est du côté du ministre de la Ville François Lamy, qui a déboursé plusieurs centaines de milliers d’euros pour financer des manifestations commémoratives.
Et il y a aussi les acteurs associatifs qui se sont spécialisés dans la mémoire de l’immigration : Génériques, le Printemps de la mémoire… Et du côté militant, il y a la création du collectif Égalité des droits et justice pour tou-te-s pour les 30 ans de la marche.
Il y a une convergence de tous ces acteurs qui explique l’intérêt d’autant de personnes pour les 30 ans de la Marche.

Les enfants d’immigrés pensent souvent que leurs parents ont rasé les murs, baissé la tête… On voit dans votre livre que c’est faux.

Abdellali Hajjat : C’est un mythe qui est construit dès les années 1980 mais la réalité est plus nuancée. On ne peut pas dire que tous les travailleurs immigrés se sont mobilisés non plus, mais certains syndiqués étaient très présents. Sans parler de la période de la guerre d’Algérie et de la lutte anticoloniale où ils étaient premièrement impliqués. C’est intéressant de voir que les premiers jeunes qui se mobilisent à la fin des années 1970 sont souvent des enfants de militants anticolonialistes algériens ou marocains.

Est-ce le cas pour les marcheurs de 1983 ?

Abdellali Hajjat : Dans le groupe d’origine SOS Avenir Minguettes, ce ne sont pas des militants au départ ni des enfants de militants. Mais des jeunes faiblement scolarisés, qui ont emprunté des voix de garage. Certains sont enfants de harkis… Certains ne sont pas algériens mais sont déjà français...
Les profils des jeunes immigrés qui ont accueilli la Marche à Paris sont très différents : eux ont fait l’université, sont déjà militants. La Marche n’a pas marqué toutes les familles immigrées. Quand la Marche a traversé la France, une partie des immigrés était indifférente. Quand les marcheurs sont arrivés aux Minguettes, l’accueil était glacial.
En revanche, c’était un événement très important pour les militants. Un « Mai 68 » des enfants d’immigrés. La Marche a représenté une prise de parole nationale généralisée qui a permis de socialiser des milliers de jeunes politiquement. Un souffle s'est produit après la Marche.

Mais cet épisode a été occulté dans l’Histoire de France, notamment parce que ces mêmes militants n’ont pas réussi à se mettre d’accord en 1984…

Abdellali Hajjat : Pas complètement occulté grâce au secteur associatif. Par exemple, l’agence IM’média, cofondée par Mogniss H. Abdallah ; plusieurs ouvrages... ; le documentaire Douce France (1993), qui circule beaucoup encore aujourd’hui ; le magazine Sans frontières qui a joué un rôle important pour la diffusion de la Marche ; l'association Génériques, créée en 1987, par les anciens de Sans frontières ; dans le secteur associatif, le Mouvement Immigration des banlieues (MIB) en région parisienne...
La mémoire de la Marche a été entretenue mais reste, en effet, assez confidentielle. Ce n’est pas du tout un événement dans la mémoire nationale, il ne figure pas dans les manuels scolaires. Mais les 30 ans marquent un tournant.

Quel est le regard des uns sur les autres : entre les « anciens » de la Marche et les jeunes associations ?

Abdellali Hajjat : Beaucoup ont pensé que SOS Racisme a été créé dans le sillage de la Marche : le discours hégémonique de SOS Racisme s’est imposé et ceux qui émettait un contre-discours ont été marginalisés. Mais maintenant, ce n’est plus d’actualité, même les journalistes savent très bien qu’il n’y a eu aucun membre de SOS Racisme qui a fait partie des marcheurs.
Mais il faut s’intéresser à la temporalité : la Marche s’est déroulée du 15 octobre au 3 décembre 1983 ; puis il y a eu les Assises de juin 1984, où toute une série d'associations se sont rencontrées à Paris – SOS Racisme n’existait pas encore – : l'enjeu était de représenter cette nouvelle catégorie qu’on appelle « Beurs » ou « immigrés », mais les Assises débouchent sur un échec, elles ne parviennent pas à créer une fédération nationale.
Un groupe de Parisiens a décidé de faire une deuxième marche qui s’appelait Convergence 84, la plupart étaient issus du comité d’accueil de Paris, mais la majorité des marcheurs permanents n’y ont pas participé. Ils n’étaient pas militants avant et ne le sont pas devenus après la Marche (sauf Djamel Attallah...).
Une grande question a été celle du conflit israélo-palestinien. Une grande partie du conseil d’administration de SOS Racisme faisait aussi partie de l’Union des étudiants juifs de France qui avait des positions venant en soutien à Israël. Comme la plupart des marcheurs étaient pro-Palestiniens, ce conflit ne rendait pas possible une union… Ainsi SOS Racisme a-t-il bénéficié d’un échec des associations et comblé un vide, en devenant une courroie de transmission entre la jeunesse et le Parti socialiste.
La stratégie a bien fonctionné : utiliser la cause de l’antiracisme pour se positionner au sein du parti. Ce qui a eu pour effet collatéral de marginaliser le mouvement des jeunes de l’immigration des quartiers populaires qui avaient des revendications autonomes par rapport aux partis politiques.

Quelles étaient les relations entre les marcheurs et les partis politiques ?

Abdellali Hajjat : Le gouvernement n’avait pas une position monolithique et il faut prendre en compte les différentes tendances qui existaient au sein du Parti socialiste. C’est le Père Christian Delorme qui faisait l’interface entre les jeunes des Minguettes et le gouvernement, car il avait des relations privilégiées avec les chrétiens de gauche, notamment la secrétaire d'Etat à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés Georgina Dufoix.
Le soutien n'est pas venu tout de suite. Le président François Mitterrand fit une visite surprise aux Minguettes au mois d’août 1983, juste avant la Marche et promit un accueil à l’Elysée. La préoccupation du gouvernement était de faire en sorte que la Marche fonctionne sans dérapages mais sans la soutenir publiquement. C’est pour cela que le gouvernement a attendu la toute dernière journée, le 3 décembre, à 16 heures, pour donner son accord pour la rencontre à l’Elysée. Néanmoins, Georgina Dufoix avait envoyé une circulaire à toutes les préfectures concernées par la Marche pour que les services de police fassent en sorte qu’il n’y ait pas d’incidents racistes. C'est Jean Blocquaux, membre du cabinet de Georgina Dufoix, qui était le représentant officieux du gouvernement parmi les marcheurs. C’est avec lui que Christian Delorme dialoguait. Il n’y a pas eu de « récupération », car il y avait une demande des marcheurs.
Il y a un mythe positif : celui de montrer cette Marche comme la marche de l’intégration des « Beurs laïcs » ; et un mythe négatif, selon lequel les jeunes seraient de « grands naïfs, récupérés, manipulés », etc.

Comment les marcheurs perçoivent avec le recul les leçons du passé ?

Abdellali Hajjat : Il y a le sentiment qu’il y avait un coup à jouer. Ils étaient pris dans une mécanique dont ils ne cernaient pas tous les enjeux. Certains regrettent de ne pas avoir soutenu de position plus radicale, de ne pas avoir tenu un autre discours devant le président Mitterrand… C’est un événement difficilement reproductible, même un an après. C’est une question non pas de spontanéité, mais d’alliances entre le gouvernement, les médias, les associations… Une alliance qui n’a pas duré longtemps.

Y a-t-il des connexions entre les luttes contre le racisme d’hier et celles contre l’islamophobie d’aujourd’hui ?

Abdellali Hajjat : Le terme islamophobie apparaît dans le contexte français au début des années 2000. Mais la question religieuse n’était pas absente de la mobilisation des années 1980, contrairement à ce qui est rapporté à posteriori. Je cite dans le livre* un dialogue, lors de la Marche à Creil, entre un marcheur Farouk Sekkai, membre de SOS Avenir Minguettes, et Jack Lang, alors ministre de la Culture. Pour Farouk, « une mosquée a le droit d’autant de respect qu’une église, une synagogue ». Il donne l’exemple de la mosquée de Roman, dans la Drôme, qui a été plastiquée en 1982 par le groupe « Charles Martel » qui était à l’origine d’un attentat contre le consulat d’Algérie à Marseille en 1973.
Un peu plus tard, en 1984, il y a eu les Assises nationales des associations des jeunes issus de l’immigration où la question religieuse apparaît aussi, notamment dans un discours de Christian Delorme où il parle des musulmans. Il n’y a pas cette opposition nette qui est faite aujourd’hui.
La décennie 1980 est la décennie la plus meurtrière de l’histoire de l’immigration en France, supérieure aux années 1970, supérieure même à la fin du XIXe siècle quand elle concernait les Italiens, par exemple. On a une violence raciste beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Mais ce qui a changé, ce sont les signes sur lesquels s’appuie le racisme.
Il y a un codage différent : à l’époque, c’étaient les « Arabes » ou les « Noirs » ; aujourd’hui, on parle de « musulmans »… Mais la question est toujours la même : la légitimité de la présence de l’immigration postcoloniale en France.

Comment a-t-on ensuite construit ce que vous appelez dans votre livre « Islamophobie », coécrit avec Marwan Mohammed, « le problème musulman » ?

Abdellali Hajjat : Cela commence dès 1983 avec des grèves et des occupations d’usines, notamment à Citroën d’Aulnay-sous-Bois ou à Poissy. Des grèves dures, où les travailleurs immigrés ont des revendications contre les licenciements, pour l’amélioration des conditions de travail, etc. Le gouvernement crée une opposition entre les « Beurs laïcs » (la génération des marcheurs) et les travailleurs immigrés dits « musulmans ». On va parler de « grèves intégristes », de « grèves chiites » à cause de la révolution iranienne de 1979. Les grévistes vont être disqualifiés. À mon avis, c’est le moment fondateur de la construction du « problème musulman » après la guerre d’Algérie.

* Abdellali Hajjat, La Marche pour l'égalité et contre le racisme, Editions Amsterdam, 22 octobre 2013, 264 pages, 14 €.

Lire aussi l'analyse d'Abdelali Hajjat sur les nouveaux enjeux qui ont émergé à l'occasion de la commémoration des 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. A télécharger en format pdf ici