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Cinéma, DVD

Nabil Ben Yadir : « La Marche est le vrai héros du film »

Rédigé par | Mercredi 20 Novembre 2013

Jeunes enfants en 1983, ils n’ont pas connu la Marche. Et pourtant, 30 ans plus tard, le réalisateur Nabil Ben Yadir et le comédien Tewfik Jallab ont à cœur de dire combien défendre les droits à l’égalité et combattre toute forme de racisme, et cela de façon pacifique, conserve tout son sens. Interview croisée.



Le réalisateur Nabil Ben Yadir, avec Tewfik Jallab, lors du tournage du film La Marche, en salles le 27 novembre.
Le réalisateur Nabil Ben Yadir, avec Tewfik Jallab, lors du tournage du film La Marche, en salles le 27 novembre.
Saphirnews : La Marche est votre 2e film après Les Barons, sorti en 2009, que vous aviez mis une dizaine d’années à écrire. La Marche était-il aussi un projet de longue date ?

Nabil Ben Yadir : Cela a pris deux ans et demi d’écriture, de financement et de tournage, mais Nadia Lakhdar, coscénariste, avait ce projet depuis quelques années. On a gardé la grande histoire et récrit ensemble et reconstruit le film. Au fil des rencontres, nous avons rencontré le producteur Hugo Sélignac. J’ai donc été beaucoup plus rapide que pour Les Barons, Dieu merci ! Il y a aussi eu cette urgence de le faire, car cela sonne tellement d’actualité, il fallait profiter du médium du cinéma pour pouvoir parler de ce sujet maintenant.

Urgence, parce que l’on commémore les 30 ans de la Marche pour l’égalité ?

Nabil Ben Yadir : Non, pas cette urgence-là. On voulait que les marcheurs ait un film cinématographique aussi : cette histoire est tellement magnifique qu’on n’a pas besoin d’aller très loin pour qu’elle soit extraordinaire, elle l’est déjà.

C’est un parti pris de réaliser non pas un documentaire, mais une fiction ?

Nabil Ben Yadir : Oui, un documentaire raconte l’histoire et nous, on raconte une histoire. Il y a plein de documentaires qui racontent cette histoire, dont celui de Rokhaya Diallo.

Pourquoi s’intéresser à la Marche pour l’égalité, alors que vous êtes Belge ?

Nabil Ben Yadir : Parce que c’est une histoire extraordinaire : je m’en suis personnellement voulu de ne pas la connaître. J’avais cette excuse d’avoir eu 3 ans à l’époque et d’être Belge ; mais je me rends compte que 81 % des Français (selon le sondage Opinion Way, octobre 2013) ne connaissent pas cette histoire et c’est dramatique. Moi qui suis à la recherche de sujets à raconter, ce qui m’a intéressé, c’est l’aspect cinématographique de la Marche. Je me suis dit : « Comment cela se fait-il que je ne savais pas que des jeunes venant de banlieue de Lyon organisent une marche pacifique et que je ne sois pas au courant : honte à moi ! » Avant de rencontrer Toumi, j’ai consulté les archives de l’INA pendant plusieurs jours pour mieux connaître mon sujet, car quand on est face à quelqu’un qui a vécu l’histoire, on ne peut pas arriver tel un touriste japonais et lui dire : « Ça m’intéresse ! ».

Tewfik, vous-même n’avez pas connu la Marche et avez été sollicité par Nabil. Comment retrouver cette mémoire-là ?

Tewfik Jallab : Pour la retrouver, on a eu la base du scénario, qui a été un vivier d’informations important, puis cela a été beaucoup de recherches personnelles. Nabil et toute l’équipe de production nous ont mis à disposition les archives de l’INA, des interviews, des DVD, des reportages dont ceux de l’émission « Mosaïque ». Chacun a fait ce travail personnel pour s’approprier l’histoire.

Toute l’équipe est jeune et n’a finalement pas connu la Marche, si l’on excepte peut-être Olivier Gourmet ?

Nabil Ben Yadir : Il était né mais il ne l’a pas connue du fin fond de son village belge !
Tewfik Jallab : Enfants d’immigrés, on n’était pas forcément très fiers de ne pas connaître cet événement, on connaît mieux l’histoire des héros américains comme Martin Luther King ou Malcolm X, ou encore Gandhi pour ceux qui ont grandi en Grande-Bretagne, mais nous, en France, c’est une piqûre de rappel de dire que des personnages historiques comme Toumi Djaïdja ou Christian Delorme ont permis de faire avancer énormément de choses et de mener des actions décisives pour l’histoire de France.

De quelle façon avez-vous travaillé l’écriture : êtes-vous partis de votre propre recherche et envie d’écrire une fiction par-dessus la réalité historique ou bien avez-vous d’abord rencontré les vrais marcheurs ?

Nabil Ben Yadir : J’ai rencontré Toumi Djaïdja pendant l’écriture, aux Minguettes : là où il s’est ramassé la balle, là où il est né et a grandi. C’est quelqu’un qui avait disparu de la scène médiatique depuis 30 ans. C’était une vraie rencontre et cela m’a conforté dans le fait qu’il fallait raconter cette histoire coûte que coûte, même si je n’avais que mon iPhone pour raconter cette histoire, j’allais le faire ! Parce que cela allait être compliqué de faire un film pareil : c’était pendant les années 1980, avec beaucoup de comédiens... La rencontre avec Toumi a été décisive, car une personne, 30 ans après l’événement, qui n’a pas de haine, a toujours ce discours humaniste te remet vite les pieds sur terre.

Tewfik, comment s’est passée votre rencontre avec Toumi Djaïdja ?

Tewfik Jallab : Il était hors de question que je ne rencontre pas Toumi, le personnage que j’allais incarner. Je suis parti à Lyon et j’ai fait la même chose qu’a fait Nabil, il m’a emmené aux mêmes endroits et surtout je l’ai beaucoup écouté, il a été une source d’inspiration : quand on interprète une personne encore vivante, on prend le plus d’informations sur lui, sur sa façon de réfléchir, de bouger, de s’exprimer ; c’est une matière dans laquelle je vais puiser quand Nabil va me demander de jouer telle ou telle scène. C’était un vrai vivier d’informations.

Le film "La Marche" n’est pas dénué d’humour : est-ce votre patte reconnaissable également dans "Les Barons" et qui fait le lien entre vos deux films ?

Nabil Ben Yadir : J’ai l’impression que les marcheurs sont les grands frères des barons. C’est toujours une histoire de pas. Il y en a qui s’arrêtent de marcher pour vivre, d’autres décident de marcher pour survivre. Les marcheurs sont les grands frères qui se sont battus pour leurs droits, pour exister, et les barons sont peut-être ceux qui ont hérité de cela sans en profiter vraiment. C’est triste à dire mais c’est super intéressant de faire un lien. Est-ce que ça va être un triptyque ? Je ne sais pas encore !

Pour le coup, c’est antéchronologique !

Nabil Ben Yadir : C’est le côté belge ! On fera un film sur les grands-pères… ou les petits-enfants… ! Les deux films ont un rapport sur l’aspect social : ce sont les grands frères qui avaient une main tendue ; les barons, eux, ont les mains dans les poches. Kheira, jouée par Lubna Azabal, dit : « Il faut que la France accepte notre main tendue avant qu’elle devienne un poing levé. » Finalement, que s’est-il passé en 30 ans ?

Le casting est très diversifié, chacun ayant une forte personnalité. Comment avez-vous procédé ?

Nabil Ben Yadir : Déjà, c’est très compliqué de faire un film avec dix personnages. Mais j’aime les comédiens, j’aime les diriger, l’idée est de de donner à chacun des personnages quelque chose à défendre. Monia (Hafsia Herzi), Kheira (Lubna Azabal), Sylvain (Vincent Rottiers), Farid (M’Barek Belkouk), Yazid (Nader Boussandel), Claire (Charlotte Le bon), Hassan (Jamel Debbouze)… tout le monde a sa place. L’idée est que, au fur et à mesure que le film avance, c’est le groupe qui prend la place et cela se fait de manière naturelle. À l’arrivée de la Marche à Montparnasse, tout le monde s’attend à ce que Mohamed prononce un long discours, il dit : « Je salue la France de toutes les couleurs », et c’est juste ce qu’a dit Toumi Djaïdja. Au-delà de tout, le personnage principal, c’est la Marche. L’effet de groupe était super important, vous voyez des scènes où Tewfik ne parle pas, où Olivier Gourmet ne parle pas…

Vous avez réussi à mettre de la psychologie dans vos personnages, alors que l’on pouvait s’attendre à un film historique. Or chacun a sa personnalité, ses travers, sa propre histoire avec sa mère, son père…

Tewfik Jallab : La force de Nabil a été qu’il voulait que cela sonne vrai tout le temps, il nous a prévenus qu’il allait nous voler des images, il nous a fait comprendre qu’il y aurait beaucoup de regards, un souci de raconter par une simple attention, des gestes, avec des actions en arrière-plan. C’est difficile de créer de la vie avec autant d’acteurs. De plus, à l’intérieur du groupe, il montre qu’il y a divergence d’idées et de valeurs, on se rend compte que ce sont simplement des êtres humains, criblés de doutes.
Nabil Ben Yadir : Ce sont des personnages qui vont parcourir 1 500 km ensemble et ils ne sont pas parfaits, ils ont leurs blessures, c’est ce qui les rend humains.

Vous venez du théâtre, en quoi cela change de passer au grand écran ?

Tewfik Jallab : Au cinéma, il y a un rapport d’immédiateté, on filme l’instant présent, on tente des choses qui vont être captées et on ne sait pas si cela va être utilisé ou pas. Au théâtre, l’acteur creuse son personnage pendant les répétitions et on voit sur scène le résultat de deux mois de répétition ; au cinéma, l’acteur creuse le personnage avant le tournage. Mais on fond ce n’est pas si différent : on raconte une histoire et on tient son personnage.

Vous avez fait le choix de filmer en 35 mm et non en numérique. Pourquoi ?

Nabil Ben Yadir : C’est un choix artistique, et je suis ravi du résultat, de voir les petits grains, les petites imperfections de la pellicule qui saute, avec un petit poil ! C’est la seule preuve que j’ai filmé en 35 mm (rires) ! Et c’est aussi un choix stratégique, car j’avais besoin de rentrer dans un cadre. Avec une caméra numérique, on tourne quand veut, c’est un disque dur, les caméras filment tout, et au montage finalement on a tout mais on n’a rien ! En 35 mm, on n’utilise pas la pellicule à volonté, d’autant que c’étaient les dernières pellicules disponibles !

Cela vous force à une écriture et cela force vos comédiens à une rigueur de jeu ?

Nabil Ben Yadir : Exactement, quand on dit « Moteur ! », vous avez un vrai moteur. J’avais dit au producteur que si je tourne en numérique je dis « Rec ! » et je dis « Pause ! ». Cela devient de plus en plus rare de filmer en 35 mm. J’étais un OVNI, j’espère le rester longtemps.

Le fait d’être devenu cinéaste dont le film est largement programmé (500 salles) mais aussi dans de nombreux festivals, peut-on considérer cela comme une revanche sur la vie, sachant que l’on vous avait orienté en mécanique durant votre jeunesse ?

Nabil Ben Yadir : On peut le voir comme une revanche, mais ce n’est pas mon moteur. Après Les Barons, on m’a sollicité pour réaliser des comédies, avec de gros chèques à la clé. Mais j’ai besoin de raconter des histoires qui touchent, de ne subir aucune pression. J’ai travaillé en usine, je pointais, si j’arrivais avec 3 minutes de retard j’étais payé 1 heure en moins, même si je restais 3 minutes après, on vous enlève 1 heure mais on ne vous paie jamais 1 heure en plus… Je travaillais de 22 h à 6 h du matin, j’ai travaillé dans des parkings, j’ai travaillé à la chaîne, etc. Maintenant, je suis content de faire du cinéma, parce que quand je regarde en arrière, ce n’est pas si loin… Le cinéma, c’est aussi pour ma mère et pour mon père…

Vous avez commencé très jeune à jouer au cinéma : peut-on dire que vous avez été à l’encontre des stéréotypes auxquels on assigne les jeunes issus de l’immigration ?

Tewfik Jallab : La volonté, c’était surtout de ne pas faire comme les autres. Dans ma famille, Le seule personne qui était dans le cinéma, c’était ma grand-mère qui faisait le ménage dans l’UGC d’Enghien-les-Bains. C’est comme ça que j’ai eu mes premières émotions au cinéma, je l’accompagnais le mercredi et le samedi quand elle faisait le ménage, elle nous donnait de gros sacs de pop-corn et on jouait à cache-cache avec mon grand frère au cinéma. Ça fait Cinema Paradiso mais c’est la réalité. J’ai donc été pris lors d’un casting, à l’âge de 10 ans. J’ai pris 1 an de cours de théâtre pour jouer ce rôle d’un enfant soldat libanais. Dès le premier jour je me suis rendu compte que c’est ce que je voulais faire. J’ai eu mon bac pour faire plaisir à mes parents, commerce, j’ai été à la fac un petit peu. Après j’ai décidé de prendre en main mon destin !

Quel regard portez-vous sur la société d’aujourd’hui 30 ans après la Marche ? En quoi la lutte contre le racisme est-elle encore d’actualité ?

Nabil Ben Yadir : Quand on traite une ministre de guenon, je pense que le film doit sortir, il y a une urgence.
Tewfik Jallab : J’ai l’impression qu’on est dans un contexte où il n’y a jamais eu autant de gens qui se déclarent ouvertement racistes, avec des actes ou paroles racistes sans aucune forme de pudeur ni d’hésitation. Avant, on était raciste sous couvert de l’anonymat, maintenant on le signe.

Avez-vous conscience que votre film fait œuvre de mémoire pour les jeunes générations, même s’il s’agit d’un film de fiction ?

Nabil Ben Yadir : J’en suis ravi ! Comme dirait Toumi, « le message a dépassé le messager », c’est au-delà du cinéma. Ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas avoir une vision artistique du film en ne se reposant que sur le sujet historique. D’où le choix du 35 mm, d’avoir de grands comédiens pour ce film, j’avais besoin de rendre hommage à cette histoire-là. Gandhi a son film ; Malcolm X a son film ; Mandela a son film. La Marche a son film ! En n’étant pas un biopic, car le héros, c’est le groupe, c’est la Marche.





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