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Société

Marche contre le racisme : une lutte encore nécessaire 30 ans après

Rédigé par Maria Magassa-Konaté | Lundi 11 Novembre 2013

Que reste-t-il de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ? Saphirnews a voulu savoir quel héritage a laissé cet épisode historique, à l'heure où le racisme se banalise toujours plus dans la société française.



Le 15 octobre 1983, à Marseille, un groupe prend le départ direction Paris. Ce n’est pas en train ni en voiture que ces jeunes originaires du quartier des Minguettes, à Vénissieux (Rhône), comptent faire leur voyage mais à pied.

Le racisme et les discriminations dont ils sont victimes les ont convaincus d’organiser cette longue Marche non violente à la manière des militants noirs américains des droits civiques des années 1960. Leur leader, Toumi Djaidja, président de l’association SOS Minguettes, a cette idée sur son lit d’hôpital après avoir été victime d’une bavure policière. Parti secourir un adolescent aux prises avec un chien policier, le jeune Toumi se fait tirer dessus par un policier. Révolté face à tant d’injustice, il veut marquer le coup. Son idée de « marche » est partagée par d’autres jeunes de son quartier et soutenue par le prêtre Christian Delorme du diocèse de Lyon.

Un Arabe tué tous les trois jours

Les marcheurs dénoncent des pratiques policières discriminatoires et une justice à deux vitesses. A l’époque, « tous les deux ou trois jours, un Arabe est tué sans que justice soit faite », nous raconte Djamel Atallah, co-organisateur et marcheur permanent de la Marche. « Ce racisme est pernicieux, violent, à la limite de la barbarie », selon lui. Les bavures policières sont légion. Ces jeunes Beurs, « enfants d’une fin de guerre, de la guerre d’Algérie » sont harcelés par certains fonctionnaires de police.

Alors que le départ de leur cortège se fait dans l’indifférence, c’est un drame qui va attirer les médias sur leur action, un mois après le début de la marche : Habib Ghemzi, un jeune Maghrébin, est roué de coups et défenestré dans le train Bordeaux-Vintimille, le 14 novembre 1983, par trois futurs légionnaires. L’opinion semble enfin remarquer la gravité du racisme, des discriminations et des exactions auxquels sont confrontés ces jeunes gens. A partir de là, la mobilisation de la Marche va prendre de l’ampleur. Le 3 décembre 1983, les marcheurs sont accueillis à Paris par plus de 100 000 personnes. Georgina Dufoix, la ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale, a fait le déplacement.

Les marcheurs, dont Toumi Djaidja, figure symbolique de ce combat, sont même reçus par le président de la République de l’époque, François Mitterand. Ce dernier annonce un titre unique de séjour de 10 ans pour tous les immigrés, mais cette avancée était loin d’être une revendication principale de ces jeunes, surtout exaspérés par les violences policières à leur encontre.

Un passé oublié

Cette marche, ultra médiatisée jusqu’à faire réagir au plus haut sommet de l’Etat, va curieusement être occultée de l’Histoire de France. Trente ans après, un sondage OpinionWay, publié en octobre dernier, révèle que 81 % des 1 003 sondés disent n’avoir jamais entendu parler de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Chez les jeunes âgés de 18 à 24 ans, ce taux s’élève à 90 %.

Pour Hassan Ben m’Barek, président du Front des banlieues indépendants (FBI), cela s’explique par le fait que « ceux qui sont à l’origine de la Marche n’ont jamais été considérés ». « On a occulté son impact. L’élément le plus révélateur, c’est que ceux qui en sont à l’origine n’ont pas eu de promotion », juge M. Ben m’Barek, qui raconte avoir rejoint le cortège de la Marche à Paris alors qu’il avait 18 ans. Cet événement de l’histoire de l’immigration a été « occulté de manière volontaire », selon Djamel Atallah. « Il y a eu une volonté d’étouffer cette histoire », estime-t-il, en concédant qu’à l’époque leur groupe constitué de jeunes « novices en politique et majoritairement en échec scolaire » ne faisait pas le poids.

La récupération politique est alors facile et, un an après leur marche, l’association SOS Racisme, proche du Parti socialiste, est créée. Les jeunes des Minguettes s’effacent. L’engagement de leur action est même occulté, en étant rebaptisé « la Marche des Beurs ».

L'affiche du film La Marche de Nabil Ben Yadir avec Jamel Debbouze, Charlotte Le Bon et Hafsia Herzi, qui sortira le 27 novembre au cinéma.
L'affiche du film La Marche de Nabil Ben Yadir avec Jamel Debbouze, Charlotte Le Bon et Hafsia Herzi, qui sortira le 27 novembre au cinéma.

Devoir de mémoire

Mais, aujourd’hui, ce « n’est plus la même chose », avance M. Atallah, qui a poursuivi son militantisme après la Marche. Trente ans après, lui et les autres organisateurs, qui déplorent que d’autres tentent de se s’approprier la paternité de cette Marche, comptent bien se faire entendre. Ils ont créé pour cela l’Association des marcheurs de 1983 pour l’égalité et la mémoire, en juillet dernier. Il était devenu essentiel pour eux « de se réapproprier la parole et de repositionner les choses », explique M. Atallah, nommé président de l'association.

Avec une telle structure, rassemblant « les principaux marcheurs », et dont les deux co-présidents sont Toumi Djaidja et Christian Delorme, « l’objectif est de valoriser et de transmettre les valeurs de la Marche ». M. Atallah a déjà démarré ce travail de mémoire, en intervenant dans un lycée à Villepinte, en Seine-Saint-Denis.

La sortie prochaine du film La Marche, de Nabil Ben Yadir, devrait également permettre de faire connaître au grand public cette page de l’Histoire française oubliée.

« Fini de nous faire marcher »

Les marcheurs, qui ont bien grandi, savent à présent contrer les tentatives de récupération politique. En ce sens, Toumi Djaidja avait refusé de recevoir le ministre de la Ville François Lamy, en octobre dernier. Ils comptent également « prendre position ». « On condamnera tout discours pernicieux et faisant des amalgames », avertit M. Atallah.

Aujourd’hui, force est de constater que ces discours sont nombreux. « On sent une haine en direction des gens d’origines extra-européenne », regrette M. Ben m’Barek, selon qui le combat à mener pour l’égalité reste d’actualité, même si le racisme ne prend pas la même forme et que l’islam est, dorénavant, pointé du doigt.

Même si les « brutalités policières ne sont plus mêmes » avec « une bavure ici ou là » et une « police plus proche du citoyen », elles n'ont pas pour autant disparu, le délit au faciès demeure réalité et la situation des banlieues reste « dramatique », constate, de son côté, Djamel Atallah. On vit dans « un climat de tension où la moindre étincelle peut s’étendre », d’après lui, qui invite les citoyens à se « mobiliser et à sanctionner » par le vote.

Trente ans après, la lutte des marcheurs doit être poursuivie. Même si elle reste méconnue du grand public, elle est un épisode marquant pour les actuelles associations antiracistes. Certaines d'entre elles ont d'ailleurs choisi d'organiser des événements en marge du 30e anniversaire de la Marche, à l'image de Banlieue Plus créée en 2009.

Il s'agit d'un « moment fondateur de l’expression d’une catégorie de la population française », juge Gilles Sokoudjou, membre et ancien président de l’association antiraciste Les Indivisibles. Toumi Djaidja était d'ailleurs le porte-parole du jury de la 5e cérémonie des Y’a Bon Awards, récompensant les pires déclarations racistes, organisée par l'association en juin dernier.

Mais, en 30 ans, « on n’a pas bougé », déplore M. Sokoudjou, en fustigeant le « silence coupable » de la classe politique, après les attaques racistes dont a été victime la ministre de la Justice Christiane Taubira.

A présent, nous avons « besoin de l’émergence de vrais leaders, qui se mobilisent pour plus d’égalité, moins de discriminations et contre les violences policières », d’après lui. Non convaincu de l'utilité d’une nouvelle Marche, au même titre que les marcheurs de 1983, il juge que, « au bout de trente ans, on a fini de nous faire marcher ». « On doit imposer nos modèles plus que de se faire imposer nos modèles », martèle le militant.

Les associations luttant contre le racisme et l’égalité ont encore du pain sur la planche, alors que les idées d’extrême droite gagnent du terrain au sein de la société française.






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