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Société

Un nouveau syndicat professionnel créé pour les directeurs des écoles privées musulmanes

Rédigé par | Mardi 18 Juin 2019

Un nouveau syndicat spécialisé a fait discrètement son apparition dans le paysage scolaire français en cette année 2019 : le SYPREL (Synergie professionnelle des responsables des établissements libres), qui regroupe des directeurs et de responsables d'écoles privées musulmanes avec, pour vocation première, la défense de leurs intérêts professionnels et de leurs droits. Tandis que les adhésions au SYPREL seront officiellement ouvertes dès septembre 2019, Abdelaali Baghezza, porte-parole du syndicat et lui-même directeur de l'école primaire privée Fort School à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), explique, en exclusivité auprès de Saphirnews, la démarche qui a mené à la création de cette structure, ses objectifs ainsi que la vision d'ensemble que ses acteurs défendent.



Un nouveau syndicat professionnel créé pour les directeurs des écoles privées musulmanes

Saphirnews : Quels constats vous ont amené à fonder le syndicat SYPREL ?

Abdelaali Baghezza : Avant d’expliquer la genèse de SYPREL, il faut rappeler la double caractéristique du paysage scolaire musulman actuel.

Le développement fulgurant des écoles privées musulmanes est d’abord un signe d’évolution naturelle et qualitative dans la construction des infrastructures associatives communautaires musulmanes. Des premières salles de prières à l’économie communautaire, en passant par les complexes cultuels intégrés et aux diverses associations spécialisées (estudiantines, culturelles, sportives, médias, internet, matrimoniales, de services...), l’observateur du paysage islamique français ne peut que constater l’enrichissement progressif des organisations qui encadrent le fait musulman en France. Les écoles privées ne pouvaient donc qu’apparaître à un moment ou à un autre, particulièrement lorsque les musulmans prennent conscience qu’ils peuvent investir sur l’avenir et concevoir les structures d’éducation qui viennent enrichir le paysage scolaire.

Signe d’une sédentarisation définitive des musulmans, les écoles privées sont aussi le signe d’un engagement sur l’avenir et le pari d’un vivre ensemble en France. Apparues au départ pour répondre à une problématique urgente de ré-scolarisation des filles exclues, les écoles privées musulmanes sont aujourd’hui de vrais projets pédagogiques et des ensembles scolaires souvent cohérents et ambitieux, orientés vers la réussite scolaire et une socialisation positive des enfants.

Par ailleurs, alors que les structures musulmanes ont longtemps été dominées par les grandes fédérations et l’islam consulaire, elles sont désormais le fait de plus en plus d’individus et d’acteurs sans lien avec les organisations historiques du culte, voire très éloignés des mosquées. C’est le cas des médias musulmans mais aussi des diverses associations nées ces dernières années, comme les associations de défense ou de sensibilisation des consommateurs, les syndicats de patrons ou les structures liées au tourisme éthique. C’est aussi le cas des écoles privées, contrairement à ce que l’on pourrait penser.

Cependant, être détaché de l’islam organisé n’a pas empêché les établissements scolaires de se structurer. C’est ainsi que sont nées des fédérations à vocation représentative comme la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (FNEM) ou l’Union européenne de l'enseignement privé musulman (UEEPM) et, aujourd’hui, notre syndicat professionnel.

Le directeur étant l’acteur central dans la réussite et le pilotage d’une école privée, la nécessité de contribuer à améliorer, à défendre et à préserver son statut nous est apparu déterminant. Le SYPREL s’intègre donc dans la longue tradition française de défense et de militantisme syndical, pour d’abord améliorer puis défendre et former le premier responsable d’établissement et ses collaborateurs. Le même phénomène a eu lieu au sein de l’enseignement privé catholique avec des syndicats représentant les dirigeants et, parfois, le reste du personnel depuis au moins un siècle.

Quelles sont les missions que vous vous êtes fixées avec cette structure ? Que souhaitez-vous défendre ?

Abdelaali Baghezza : Nos missions sont triples, comme nos statuts le précisent.

Nous sommes d’abord une organisation professionnelle orientée vers les équipes dirigeantes des établissements scolaires autour du principal acteur qu’est le chef d’établissement, soit le directeur et les cadres scolaires ainsi que tout salarié souhaitant bénéficier d’un soutien syndical. Il s’agit surtout de faciliter les liens hiérarchiques entre nos adhérents et leurs employeurs, apporter services et conseils en formation à la direction d’établissement, au management et à la mise en œuvre des textes fondamentaux régissant les écoles.

Par ailleurs, nous nous sommes fixés, comme deuxième axe d’action, la défense et la promotion de la liberté scolaire. Dans une époque où les restrictions des espaces de liberté sont de plus en plus flagrantes, la liberté scolaire nous semble particulièrement visée. Or le secteur privé de l’enseignement est à la fois un espace d’innovation pédagogique essentiel et une force de proposition utile, y compris pour l’école publique, mais, surtout, elle reflète l’état de vivacité d’une démocratie. Nous souhaitons donc être une force de proposition supplémentaire dans le champ de l’enseignement privé français.

Enfin, face à un traitement médiatique et administratif toujours plus abusif des questions liées à l’islam et aux initiatives communautaires, nous pensons que la forme syndicale est un cadre juridique des plus intéressants pour mieux agir contre les abus répétés de certaines autorités ou des suspicions régulières à l’encontre du paysage scolaire musulman embryonnaire, qui subit clairement ces derniers temps un discours pour le moins sceptique au niveau politico-médiatique.

Notre service conseil se dote des moyens utiles pour contribuer à un meilleur dialogue avec nos autorités de tutelle. Il peut se positionner, quand c’est nécessaire en médiateur, lors de tensions avec certaines écoles et administrations, voire agir sur le champ du contentieux si c’est l’ultime recours.

Combien de directeurs et directrices d’écoles ont adhéré à ce jour au SYPREL ? Quelles sont les conditions d’adhésion au syndicat ?

Abdelaali Baghezza : Historiquement, le SYPREL est né après la création d’un groupe informel sur un réseau social, représentant 65 responsables et acteurs scolaires musulmans, soit près d’une quarantaine d’écoles sur l’ensemble du territoire.

Ce groupe avait été créé en novembre 2017, et des contributions quotidiennes sur nos problématiques ont émaillé des centaines d’échanges sur ce réseau, particulièrement lors des temps forts, comme la rentrée scolaire, ou les inspections inopinées organisées par les autorités de tutelle, qui furent souvent éprouvantes pour nos directeurs. Il nous est apparu nécessaire de donner une dimension plus officielle à ce groupe pour être plus efficace.

L’adhésion au syndicat est réservée prioritairement aux dirigeants d’établissements (directeurs d’écoles primaires, principaux de collèges et proviseurs de lycées) mais aussi à leurs collaborateurs directs (directeurs adjoints, responsables pédagogiques ou CPE). Leur représentation ainsi que leur défense est assurée par le SYPREL en tant que syndicat professionnel. A partir de la rentrée 2019, les adhésions seront ouvertes.

Par ailleurs, d’autres catégories d’adhérents existent, notamment pour soutenir notre action ou apporter une contribution positive comme les enseignants, les porteurs de projet ou des déclarants d’écoles. Ils ne sont pas éligibles aux organes de direction, mais leur présence notamment dans les commissions spécialisées est un atout pour un regard complet sur les réalités et problématiques quotidiennes.

A quelles difficultés sont-ils confrontés ? Quelles sont les principales préoccupations que vous relevez des échanges avec eux ?

Abdelaali Baghezza : Les dirigeants des établissements scolaires sont sous le feu des projecteurs et se retrouvent au cœur de plusieurs espaces où une pression naturelle s’exerce sur eux.

D’abord, leur univers de référence, ce sont les échanges et liens avec les autorités de tutelles (ministère, rectorat, inspection académique, mairie, préfecture, police, services d’hygiène, etc.). N’oublions pas que le directeur d’école, bien qu’il s’agisse du secteur privé hors contrat, pour l’immense majorité de nos écoles actuelles, occupe une mission de continuité du service public de scolarisation. C’est donc une mission particulièrement réglementée.

La principale difficulté à ce jour, reste les conditions de réalisation des contrôles, qui sont pour le moins qu’on puisse dire, très peu concertées et très souvent prennent la forme d’une inspection inopinée qui, lorsqu'elles sont mal conduites, amènent à une incompréhension, voire des tensions.

Par ailleurs, les relations avec l’employeur ne sont pas toujours simples et, parfois, le directeur peut peiner à mettre en œuvre sa vision de la direction face au projet des dirigeants.

Enfin, face aux parents et au corps professoral, le directeur peut être amené à gérer des situations de tensions ou de désaccord. Dans ces cas, toute la diplomatie est requise et nécessite des compétences particulières en management et communication, particulièrement dans un espace communautaire moins habitué à un modèle aussi normé que l’école.

Pourquoi avoir choisi de créer une nouvelle structure plutôt que d’adhérer à la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (FNEM), créée en 2014 ? Qu’est-ce qui vous différencie de cette structure ?

Abdelaali Baghezza : Le SYPREL n'est ni plus ni moins que la continuité logique du groupe des directeurs qui avait vu le jour, il y a près de deux ans sur la plateforme d'échanges numérique, pour avancer sur leurs problématiques.

Il nous paraissait urgent à la fois de mieux préparer nos écoles aux inspections, former et défendre le statut du directeur, mais aussi participer mieux encore à l’accompagnement des projets d’écoles et surtout défendre cette liberté fondamentale d’innovation pédagogique et de liberté scolaire – y compris le hors contrat volontaire – qui, visiblement, comme de nombreuses libertés, semble vivre des temps incertains. Le peu d’échos donné à nos préoccupations et notre souci de ne pas dupliquer les structures nous a amené à faire un choix d’organisation cohérent et peu susceptible de contestation ou de procès en sédition.

Ainsi, la forme syndicale nous est apparue alors comme le modèle d’organisation le plus pertinent. L’absence de syndicat dans ce secteur communautaire et le besoin d’une organisation active capable de porter des discours assumés et militants imposait de fait la création d’une organisation professionnelle syndicale dépendant de la loi sur les syndicats et non de la loi 1901. C'est ainsi que nous sommes complémentaires de la FNEM avec qui nous entretenons d'ailleurs des contacts réguliers. Nous venons enrichir le paysage éducatif musulman et c'est une bonne nouvelle pour ses acteurs.

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Même constat avec ladite Union européenne de l'enseignement privé musulman (UEEPM), qui existe depuis 2018 ?

Abdelaali Baghezza : Même réponse que pour la FNEM, sachant que l’UEEPM s’est créée après la FNEM avec des ambitions similaires d’après les statuts respectifs de ces deux fédérations d’écoles privées.

Si des champs d’actions communs peuvent apparaître entre les missions de la FNEM et de l’UEEPM et certains de nos champs d’actions syndicaux, il n’en reste pas moins que la structuration du paysage scolaire musulman en est à sa naissance et doit encore s’organiser et trouver sa cohérence.

Le SYPREL est lancé en plein débat autour du projet de loi « pour une école de la confiance ». Quelle est votre position dessus ? Quelles sont les points de la réforme que vous saluez ou bien qui vous inquiètent ?

Abdelaali Baghezza : Le projet de loi du ministre semble déjà soulever des désaccords majeurs de la part des acteurs de l’éducation et des parents. On soulignera bien entendu les amendements polémiques que des sénateurs ont initié à propos des parents accompagnants les élèves affublés de signes dit « religieux ». Ce réflexe pavlovien de la représentation nationale vis-à-vis de la visibilité musulmane interroge toujours autant et nous nous inquiétons de cette crispation française récurrente. Le fait que cet amendement a finit par être retoqué nous apparaît comme le signe positif d’une responsabilité du pouvoir et d’une volonté d’apaisement.

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Nous espérons que cette ligne apaisé et inclusive des mamans musulmanes l’emportera, sur le long terme, sur les positions fermées et excluantes. Nous restons cependant vigilants, trop longtemps la question musulmane a fait l’objet d’enjeux politiciens, nous espérons que l’apaisement revienne et qu’ensemble tous les acteurs et composantes de notre pays s’engagent, dans le grand chantier de l’éducation du futur, et de l’école française de demain.

Une école où le rôle de l’intelligence artificielle, des outils numériques, des volontés hégémoniques du marché et des conséquences de la mondialisation soient les vrais sujets qui mobilisent nos ressources, sans oublier la question sociale à l’école, le décrochage scolaire ou la valorisation des filières professionnelles.

Enfin, sur le plan de la liberté scolaire, il apparaît, depuis la loi Gatel, une évidente volonté de restriction de la liberté pédagogique. Le projet du ministre semble aller de plus en plus vers une volonté de réduire les expressions de l’enseignement libre et cela nous inquiète car comme nous l’avons souligné auparavant, l’école française de demain doit s’enrichir des initiatives privées dynamiques et innovantes, afin d’appréhender les grands bouleversements du monde qui vient.

L’école de demain se construit avec l’ensemble de ses acteurs. Nous ne souhaitons pas qu’il y ait une hiérarchie des modes d’instruction, ni de différences de traitement entre l’école privée hors contrat, le privé sous contrat ou le public, il s’agit de construire un équilibre harmonieux entre les offres éducatives dans l’intérêt national.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur