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Points de vue

Un an de Lutte : le Petit Bard Résiste !

Rédigé par Girard Youssef | Vendredi 29 Juillet 2005

Le 13 juin 2004, un incendie se déclare dans un immeuble du Petit Bard. Houssine El Ouamari, 31 ans, décède dans les flammes en tentant de sauver sa nièce. Cinq autres personnes sont intoxiquées et 19 familles évacuées. Un an après l’on ne connaît toujours pas les circonstances précises de cet incendie. Mais il ne fait de doute que les conditions d’insalubrité ont favorisé la propagation du feu. Au moment des faits, certains bâtiments ne possédaient pas d’extincteur. Le dernier contrôle de ces outils de sécurité remontait à 1999.



“Venez voir ce qui se passe ici au Petit Bard

où l’on vit comme des rats

et où les rats vivent mieux que nous.”[1]

Pour les habitants du Petit Bard, ce sinistre marque un point de non retour. La vie dans le quartier ne sera plus jamais la même. Pour eux, il ne s’agit plus de transiger avec les principes. Ils ont le droit à une vie digne ; et désormais ils veulent le faire savoir haut et fort. Ils n’entendent plus être les victimes de conditions de logements insalubres mais les acteurs de la rénovation de leur quartier : après avoir tant subi, le Petit Bard entre en lutte.

Face à la mairie qui proposait de reloger les familles sinistrées dans des chambres d’hôtel, les habitants du Petit Bard décident d’occuper le gymnase du quartier. Les habitants demandaient : premièrement, le relogement immédiat des familles du bâtiment sinistré ; deuxièmement, l’indemnisation de la famille de la victime et de l’ensemble des familles sinistrées ; troisièmement, plan de rénovation pour l’ensemble du quartier. Un mouvement de solidarité se met en place dans tout le quartier. Après 40 jours de lutte, les habitants obtiennent que les familles soient relogées.

Au-delà du relogement des familles sinistrées, un collectif “Justice pour le Petit Bard” est constitué par les habitants du quartier. Ce collectif met en cause les responsables politiques, Etat et collectivités locales, quant à la gestion catastrophique du quartier. Il demande aux pouvoirs publics d’agir pour rendre justice aux habitants et revendique le droit à un logement digne.

En réponse à la mobilisation des habitants du quartier, le 21 juillet 2004, le ministre délégué au logement Marc-Philippe Daubresse se rend au Petit Bard et annonce la réhabilitation du quartier. Cette réhabilitation, de 80 millions d’euros, devant être financée par l’Etat au travers de l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine (à hauteur de 29%), les collectivités locales (13%), OPAC-ACM[2] (50%) et divers organismes pour les 8% restant. Le ministre promet que tout se fera en concertation avec les habitants. Mais les habitants du Petit Bard ne se font guère d’illusion. Omeyya Seddik, du MIB [3], déclarait : “Nous espérons que la concertation ne sera pas comme d’habitude où l’on désigne des interlocuteurs sur mesure et pas ceux que se sont choisis les gens”.

Afin de pouvoir devenir les interlocuteurs directs des pouvoirs publics, en Octobre 2004, les habitants qui s’étaient regroupés dans le collectif du quartier, décidèrent de créer l’association “Justice pour le Petit Bard”. Celle-ci se donne pour objectif : premièrement, de défendre les intérêts des locataires et des petits propriétaires du quartier ; deuxièmement, de veiller à ce que la réhabilitation soit réellement concertée avec les habitants ; troisièmement, d’obtenir un droit de regard sur la gestion technique et financière de la destruction/réhabilitation ; et quatrièmement, de préserver les intérêts des habitants du quartier pour que cette réhabilitation ne soit pas un prétexte pour expatrier les plus pauvres au profit d’une prétendue “mixité sociale” qui ne profiterait qu’aux ménages aisés.

Cependant les plans de réhabilitation ne sont pas mis en œuvre aussi rapidement que la situation sociale l’exigerait. Dans le quartier, les mois s’écoulent et les conditions de vie sont de plus en plus difficiles. Cet hiver 2005, le chauffage a été coupé à plusieurs reprises. A l’intérieur des appartements le thermomètre affichait péniblement 10°. Les enfants claquaient des dents en faisant leurs devoirs ou en s’endormant. Mais cela ne semble pas préoccuper les responsables politiques.

Constatant l’attitude des politiques, les habitants du Petit Bard savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Le 12 février 2005, ils organisaient un forum social de quartier ayant pour thème le logement, la participation des habitants et les discriminations afin de faire un premier point sur leur action. Le forum leur permet aussi de tracer de nouvelles perspectives et de relancer leur action.

Le 26 mars 2005, ils manifestaient contre le blocage du dossier de réhabilitation du quartier. Les banderoles indiquaient le désarroi des habitants ; “Y’en a marre” ; “Arnaque au Petit Bard” ; et aussi “Frêche va te faire rénover” en référence à George Frêche, président socialiste de l’agglomération montpelliéraine, qui refuse que celle-ci contribue à la réhabilitation du quartier. Mais les habitants du Petit Bard sont habitués au mépris des politiques. L’essentiel pour eux était de montrer leur mobilisation ; et ils ont réussi. Selon un des organisateurs la manifestation devait montrer à ceux qui les ignorent que “ le Petit Bard est toujours présent”. Il poursuivait : “Ses habitants savent ce qu’est la justice et ce qu’est l’injustice. Ils refusent de baisser la tête.”

Ce courage et cette détermination des habitants du Petit Bard ne plaisent pas à tout le monde. Dans leur lutte pour un logement digne, les habitants du quartier ont dû faire face à une véritable campagne de diffamation. L’élu vert Jean-Louis Roumégas, dès juillet 2004, accusa les militants du MIB, impliqués dans la mobilisation du Petit Bard, d’être des “antisémites” et des “néo-islamistes”. Par la suite, ce genre d’accusation s’est multiplié afin de discréditer toute revendication. Le Petit Bar n’étant plus un problème de logements insalubres mais d’“islamisme”, de “dealer”, de “communautarisme” ou encore d’“antisémitisme” !

Le plus virulent dans ces attaques fut sans aucun doute George Fêche. Georges Frêche, dans un style toujours très distingué a déclaré : “Je les emmerdes en long, en large et en travers”. Selon l’élu socialiste, les habitants du quartier sont des “islamistes barbus” et des “trafiquants de drogue” qui ont fait du Petit Bard “le cœur de la vente de cocaïne dans la région”. Pour lui les logements du Petit Bard ne sont pas une priorité. Il revenait ainsi sur les projets de réhabilitation auxquels il oppose un non définitif et absolu.

Loin de freiner la mobilisation des habitants du quartier, ce refus ne fit que la renforcer. Aujourd’hui les revendications des habitants du Petit Bard tournent autour de quatre points :

- Les charges -

Les habitants continuent d’être harcelés par l’administrateur du syndic de la copropriété : appels de fonds divers ; provisions de charges plus importantes que ce qui se pratique dans les quartiers les plus aisés de la région ; poursuites et menaces de poursuites pour les arriérés dont l’illégitimité est manifeste…Tout cela, alors que nombre de gros propriétaires privés ont bénéficié d’arrangements et de compromis lors du rachat de leurs appartements, ce qui les dédouanent de toutes responsabilités dans la gestion frauduleuse de la copropriété. Face à cela, les habitants demandent un moratoire sur les arriérés de charges et un alignement des provisions de charges sur les montants en vigueur dans les quartiers comparables de Montpellier.

- L’insalubrité et l’insécurité –

A part quelques travaux de réparation des éléments les plus dangereux, la vétusté et l’insalubrité des bâtiments est toujours le même. Les travaux d’urgence n’ont pas été engagés sérieusement pour les installations électriques et gazières, les caves ou les cages d’escaliers. Par exemple, malgré l’incendie meurtrier, il n’y a toujours pas d’extincteurs au Petit Bard. Pour répondre à ces urgences, les habitants exigent la mise en œuvre immédiate des travaux de réhabilitation et de sauvegarde pour les éléments de vétusté, d’insalubrité et d’insécurité les plus importants.

- Spoliation des petits propriétaires –

Alors que l’accession à la propriété est présentée comme un objectif des pouvoirs publics, l’OPAC-ACM, appuyé par l’administrateur de la copropriété, pousse activement les petits propriétaires à vendre. Des familles modestes qui, pendant des années, ont épargné pour devenir propriétaire de leur logement, sont contraintes à vendre pour des prix dérisoires ; 15 000 euros pour un F4. Ainsi l’OPAC-ACM pourrait faire de très bonnes affaires en acquérrant des logements à bas prix ; mais les familles ne pourraient plus acheter un autre logement. Une fois la réhabilitation effectuée, ces appartements pourront être revendus plusieurs fois leur prix d’achat. Les habitants veulent une négociation transparente et collective des conditions de normalisation de la situation des petits propriétaires, de l’éventuelle cession de leur bien et de leur éventuel relogement.

- L’absence de concertation véritable –

Depuis les déclarations de juillet 2004 promettant la réhabilitation rapide en concertation avec les habitants, les pratiques sont venues démentir les paroles données. Les pouvoirs publics tentent de contourner la participation des habitants aux décisions concernant leur quartier. Les habitants réclament l’organisation d’une table ronde réunissant toutes les institutions et organismes compétents et des représentants désignés par les habitants du quartier.

Pour faire le point sur leur action et relancer leur lutte les habitants du Petit Bard ont organisé, en collaboration avec le MIB, un week-end festif et réflexif, les 25 et 26 juin 2005 autour du thème de la réhabilitation des quartiers populaires. Des forums de discussions et un concert furent organisés. Cela a permis aux habitants de relancer leur lutte face aux pressions constantes de la mairie et de réfléchir sur leurs actions.

Ce week-end a permis aux habitants du quartier de voir en quoi les problématiques auxquelles ils sont confrontés dépassent le cadre de leur quartier. En effet, il existe, en France, des dizaines de “Petit Bard” ; des quartiers où l’on parque des populations d’origines immigrées et “gauloises” les plus pauvres de notre société ; des quartiers où l’on laisse vivre les gens dans des conditions d’évidente insalubrité ; des quartiers où les taux de chômage sont cinq ou six fois plus élevés que dans le reste de l’Hexagone ; des quartiers où les populations sont victimes du racisme et de toutes sortes de discriminations ; des quartiers dont les habitants sont victimes du mépris et de l’indifférence des pouvoirs publics ; des quartiers gérés par “en haut”, selon des méthodes clientélistes, sans concertation avec les habitants. Tout cela n’est pas propre à la résidence montpelliéraine.

Déjà d’autres quartiers, à Saint Etienne ou dans la région parisienne, se mobilisent contre les opérations de réhabilitations dans le cadre de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbain (ANRU), créé l’an passé par le gouvernement, qui se font sans concertation avec les habitants de ces quartiers. Le risque pour les habitants des quartiers populaires, est que derrière des mots évoquant le progrès social et l’amélioration de leurs conditions, telles que “mixité sociale” ou “rénovation”, se cachent des politiques anti-sociales dont ils feront encore les frais.

Depuis une quarantaine d’années, en France, on a vu les habitants des quartiers populaires des centres ville être envoyés dans les banlieues périphériques ; au seul profit des classes moyennes ou supérieures. Aujourd’hui, les responsables politiques et les décideurs économiques disent de plus en plus qu’il faut détruire les cités de banlieues construites en partie pour ceux qui avaient été forcés de quitter les centres villes. Le risque pour ces habitants est d’être relégués encore plus loin des centres où se situent l’essentiel de l’activité économique. Derrière le beau slogan de “mixité sociale”, la réalité pour des millions de gens c’est le risque d’être écartés, encore un peu plus rejetés et encore un plus exclus. Les seuls bénéficiaires de ces politiques risque d’être les classes moyennes et supérieures qui, après réhabilitation, pourront s’installer dans des quartiers autrefois populaires.

Face à ces politiques anti-sociales, il est nécessaire que les habitants s’unissent, quelles que soient leurs origines ou leurs confessions, et s’organisent afin de faire valoir leur droit à des conditions de logement décentes. Nous devons exiger que toute réhabilitation se fasse en concertation avec les habitants. Avant même qu’un immeuble soit détruit, il est impératif que les pouvoirs publics fassent reconstruire ou attribuer des logements décents et proches de leurs anciens lieux de résidence, pour les habitants des quartiers populaires.

Demander un logement décent, ce n’est pas faire l’aumône ou quémander la charité mais c’est faire valoir ses droits, et ceux de ses proches, à une vie digne. Cette lutte pour retrouver sa dignité est et sera longue et dure mais nous ne devons jamais désespérer de notre victoire car comme disait Mao : “résister c’est vaincre”.



[1] Déclaration d’un habitant du quartier rapporté par Hérault Actualité, 20 juin 2004

[2] Office HLM de Montpellier.

[3] Mouvement de l’Immigration et des Banlieues http://mib.ouvaton.org/