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Points de vue

Quelle est cette loi stupide qui m’empêche d’accompagner mon enfant ?

Rédigé par A. Nacéra | Mercredi 14 Juillet 2004

Ça s’est passé vendredi 25 juin. C’était le dernier vendredi de l’année scolaire. Ma fille avait une sortie de classe. Elle a 9 ans et elle est en CE2. Nous vivons à Persan, dans le Val d’Oise, depuis onze ans. Je porte mon voile depuis bientôt deux ans. Ce n’est pas beaucoup, mais pour moi, c’est comme si je le portais depuis toujours.



Ça s’est passé vendredi 25 juin. C’était le dernier vendredi de l’année scolaire. Ma fille avait une sortie de classe. Elle a 9 ans et elle est en CE2. Nous vivons à Persan, dans le Val d’Oise, depuis onze ans. Je porte mon voile depuis bientôt deux ans. Ce n’est pas beaucoup, mais pour moi, c’est comme si je le portais depuis toujours.

 

Je lis les journaux comme tout le monde. Je sais ce qui se passe actuellement en France autour du Hijab. Je sais que c’est triste pour les lycéennes. Mais, à quarante ans, je me sens concernée de loin par ces problèmes du voile à l’école. Pour moi c’est une incompréhension générale de l’Islam qui dépasse le seul cadre de l’école. Je suis déjà assez occupée avec mon foyer et mes deux enfants. Je n’ai pas vraiment le temps de militer dans une association. Je fais de mon mieux pour rester proche de mes enfants. Mon garçon qui n’a que 6 ans a beaucoup besoin de moi.

 

J’ai l’habitude de l’accompagner dans les sorties de classe. J’ai beaucoup d’estime pour sa maîtresse et elle me le rend bien. Elle aime bien me faire appel lorsqu’il y a besoin d’un parent pour accompagner la classe. Je connais bien le milieu scolaire. Après mon DEUA en Algérie je me suis lancée dans des études de troisième cycle. Je m’intéressais à la phonétique dans les écrits d’Avicenne. J’aurais bien aimé continuer ce travail en arrivant en France. Cela ne fut pas possible. Ma première grossesse a mis fin à ces ambitions. Mais je garde un excellent souvenir de la fac, du lycée, de l’école. J’ai plaisir à accompagner les enfants dans leurs activités.

 

J’ai accompagné la classe de mon  fils à de nombreuses sorties : à la bibliothèque, à l’équitation, au conservatoire, au parc et même à la piscine. Pour moi qui porte le Hijab, vous savez que la piscine n’est pas un lieu très recommandable. Il ne me viendrait jamais à l’idée de m’y rendre de mon propre chef. Mais pour mon fils, je l’ai fait. Je ne voulais pas donner de moi l’image d’une personne enfermée, emprisonnée dans ses principes religieux. Je ne rate jamais une réunion de parents à l’école. Je suis vraiment une maman présente. Je l’étais avant de porter mon Hijab. Je le suis toujours aujourd’hui avec mon Hijab. Et je ne vois pas comment cela pouvait être autrement. Et je n’ai jamais eu de problème. Jamais, avant ce vendredi de honte.

 

Car ce vendredi 25 juin, je n’en croyais pas mes oreilles dans le bureau du directeur. Si j’ai pleuré ce n’est pas parce que je regrette de m’être investie dans l’école de mes enfants. Si j’ai pleuré c’est parce que je me suis sentie souillée, invalidée, exclue et méprisée comme une moins que rien. Je ne recherchais pas une quelconque estime de l’école. Mais je ne mérite pas que l’on me mésestime pour rien, sans raison, sans motif valable. Simplement parce que je suis Musulmane et que j’ai choisi de revêtir un Hijab.

 

C’est ma fille qui m’a demandé de l’accompagner à sa sortie de classe pour participer à des jeux départementaux. Elle me voit régulièrement accompagner la classe de son frère. En dehors de la kermesse de fin d’année où je fais des gâteaux, je n’avais pas eu l’occasion d’accompagner ma fille en activités dans sa classe. Cette sortie tombait bien pour elle. La maîtresse avait besoin d’un parent pour accompagner la classe. Est-ce par émulation ou est-ce par simple jalousie entre frère et sœur ? Mais il se trouve ma fille a particulièrement insisté pour que j’accompagne sa classe à cette dernière sortie de l’année. J’ai fini par donner mon accord. J’ai répondu à la demande de la maîtresse, dans le cahier de liaison de ma fille.

 

En arrivant à l’école avec ma fille, le jour de la sortie, ce fameux vendredi, j’ignorais que j’allais vivre la pire des offenses de ma vie. Nous avons trouvé le directeur et la maîtresse dans la cour attendant l’arrivée de tous les enfants. En me voyant arriver avec ma fille, le directeur fit un demi-tour sec vers la maîtresse et lui glissa un mot à l’oreille. Puis il me demanda gentiment de le suivre dans son bureau. Mon sang fit un demi-tour tout aussi sec dans mon cerveau. Quelle bêtise avait bien pu faire ma fille ? Que m’avait-elle caché ? Toutes sortes d’idées lugubres et angoissantes me traversaient l’esprit pendant que je suivais le directeur dans son bureau. J’étais d’autant plus perplexe que ma fille est toujours considérée « bonne élève ». En aucun moment je ne pensai à ma tenue vestimentaire. J’ai un foulard sur la tête mais cela n’est pas une obsession pour moi. Une femme qui est blonde ne se lève pas tous les matins en se disant « je suis blonde ». Mon foulard fait partie de moi et je le porte comme tel sans me poser de questions politiques ou métaphysiques. « Si vous voulez accompagner la classe, il faudra retirer votre foulard » lâcha le directeur sans me regarder dans les yeux.

 

La phrase me coupa le souffle. Je cherchais ma respiration. Ma tête était en feu. Comment était-ce possible ? Avais-je bien entendu ? Non. Ce n’était pas possible. Je n’avais jamais entendu pareille chose en France. Chacun de mes bras pesait une tonne. L’un après l’autre, ils tombèrent le long de mon corps. Ma gorge se noua, incapable de lâcher le moindre mot. Et par-dessus tout, une grosse boule se forma dans ma poitrine et mes yeux se firent humides. J’avais envie de hurler. Détresse ou colère ? je ne saurais le dire. Peut-être les deux à la fois. « Ne pas pleurer, tenir le coup » me dis-je. Je ne sentais plus mes jambes lorsque l’ombre qui se tenait devant moi ajouta : « Je ne peux pas vous laisser accompagner la classe à moins que vous retiriez votre foulard. » La voix semblait venir d’outre-tombe.  « Ne pas pleurer. Surtout ne pas me donner en spectacle. »

 

Instinctivement, mon cerveau se remit en action. L’instinct de survie existe. J’eus l’image de ma fille dans la cour. Enthousiaste et radieuse attendant avec les autres enfants. « Ne pas pleurer, garder la tête haute ». J’ignore comment j’ai pu sortir du bureau. Je ne savais plus où j’étais. Comme un automate, je me suis dirigée vers le portail. J’avais envie de fuir. Courir loin de l’humiliation qui me plombait les veines. Me sauver loin du déshonneur, de la salissure qui m’enivrait. C’est la maîtresse qui me rattrapa et me demanda de dire deux mots à ma fille. Je remercie Dieu d’avoir guidé ma langue : « Je ne peux pas t’accompagner aujourd’hui. Je t’expliquerai ce soir ». Puis je me précipitai vers le portique, mon être entier suintant de haine, de honte, de colère et de rage. Que Dieu me pardonne. Je suis rentrée à la maison, mon mari était absent. J’ai fermé la porte et je me suis effondrée. J’ai pleuré de douleur, de frustration. Une douleur sauvage, féroce et atroce. J’ai pleuré longtemps comme une fillette.

 

La raison ne m’est revenue que lorsque j’ai pu raconter ma blessure. Le soir, j’ai expliqué à ma fille ce qui s’était passé. Je lui ai demandé : « qu’aurais-tu préféré : que je garde mon Hijab, ou que je l’enlève pour t’accompagner ?». Sa réponse spontanée m’a redonné de l’espoir. Les enfants ont cette intelligence du cœur que certains adultes ont à jamais perdue. La compréhension de ma gamine a séché mes larmes.

 

Le lundi suivant, accompagné d’un parent délégué, je suis retournée voir le directeur. J’ai découvert que toute l’école, toutes les mamans, étaient déjà au courant de cette affaire. Le directeur nous a donné la même explication : « C’est la loi » répéta-t-il. Mais de quelle loi parle-t-il ? Quelle est cette loi stupide qui interdit à une maman d’accompagner son enfant ? Quelle est donc cette loi illogique qui m’autorise à faire des gâteaux pour la kermesse, qui m’incite à participer aux réunions de parents, qui m’oblige à mettre mon enfant dans une école et qui m’interdit l’accès à cette école. Je sais que les enseignantes ne peuvent pas porter de foulard. Je sais que même les stagiaires doivent ôter leur foulard dans l’enceinte de l’école. Mais je ne suis pas enseignante, je ne suis qu’une maman. Jamais je n’ai entendu dire qu’une maman devait aussi retirer son foulard pour avoir le droit de se trouver au côté de son enfant. Si cette loi existe, elle n’est pas une loi de sagesse. C’est une loi d’ignorance, une loi de rejet des mères Musulmanes.

 

Le soutien des autres mamans qui me connaissent depuis longtemps fut un grand soulagement pour moi. Elles ne portent pas forcément le Hijab, mais elles trouvent l’attitude du directeur injuste et discriminatoire. Cela m’a remonté le moral. Mon mari m’a beaucoup aidé à passer ce cap. Il me demande d’être patiente. Pour lui, « quand on est Musulman en France, il faut s’attendre à toute sorte d’injustice à tout moment ». Il me dit qu’avec ou sans Hijab, il m’aime quand même. Même s’il ne me l’a jamais demandé, je sais qu’il a été ravi de me voir porter le Hijab. Il voit mon changement comme une plus grande implication dans la foi. J’ai toujours eu la foi même quand je ne portais pas le Hijab. Mais je crois que j’étais faible. Avec le temps, avec la compréhension, je suis devenue plus forte et je me suis sentie capable de le porter. Ça n’a rien à voir avec la politique, c’est ma manière de vivre ma foi de Musulmane.

 

Je n’ai pas plus envie de militer aujourd’hui qu’hier. Et je n’en veux même pas à ce directeur d’école. J’ai souvent entendu des parents dire beaucoup de choses sur son compte. Des choses pas toujours très jolies. Certains disent qu’il a des idées racistes. D’autres disent qu’il est hypocrite. Que Dieu nous pardonne. Mais je n’ai pas de tels reproches à lui faire. J’ai l’impression qu’il est sincère dans sa décision car il m’a paru extrêmement embarrassé lorsque je suis retournée le voir avec le Parent-délégué. Déjà, le jour de mon drame, il m’avait paru terriblement mal à l’aise. Mais j’étais beaucoup trop troublée pour m’arrêter à son cas. Non, je ne lui en veux pas. Je pense qu’il croit faire son travail. A moins que les parents aient raison. Je ne sais vraiment pas. Dieu seul peut savoir.

Cette affaire est arrivée aux oreilles de la directrice de l’école de mon fils. Elle aussi a montré beaucoup d’embarras. Mais elle explique qu’elle n’a encore reçu aucune consigne concernant le Hijab. Puis elle ajoute que si elle reçoit quelque chose elle devra l’appliquer. Alors je pense à ma fille. Je pense à ces milliers d’enfants Musulmans de France. Je ne sais pas combien ils sont mais je sais qu’ils sont nombreux. C’est pourquoi je crois qu’il faut se battre. Il ne faut pas se cacher, il ne faut pas les laisser faire. Nous devons nous battre pour gagner le respect qu’on nous doit. Nous devons nous battre pour faire comprendre que le foulard ne signifie pas soumission à un homme mais soumission à Dieu. Mon père est imam en Algérie, pourtant je ne mettais pas de foulard. Il ne m’a jamais forcé. Le Hijab est une décision personnelle dans notre relation avec Dieu. C’est ça qu’il faut faire comprendre à tout le monde. Je n’ai jamais été une fille qui expose ses charmes sans pudeur. Par exemple, je ne me suis jamais habillée court. Je n’ai jamais eu envie de le faire. Ce n’est pas une question de honte, c’est une question de pudeur et de relation à mon corps. C’est ici en France que j’ai décidé de mettre mon Hijab. Je l’ai fait après avoir écouté une émission de télévision sur l’Islam. Cela n’a rien à voir avec mon mari. Rien à voir avec mes parents. C’est ma décision. Et Dieu seul sait qu’elle n’est pas facile à prendre. Pourtant, aujourd’hui, surtout après ce que je viens de vivre, pour rien au monde je n’enlèverai mon foulard. Mais je me battrai pour me faire respecter comme je suis. C’est-à-dire avec mon Hijab.