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Points de vue

Pourquoi, athée convaincu, j’irai à la manif du foulard…

Rédigé par Collon Michel | Vendredi 20 Juin 2003

Un abondant courrier et de vives discussions ont suivi mon mail d’il y a trois jours, relayant l’appel de jeunes femmes musulmanes de Bruxelles : « Le Collectif ' TOUCHE PAS A MON FOULARD ! ' vous invite à manifester votre indignation quant au traitement dégradant dont sont victimes les jeunes filles portant le foulard, renvoyées des écoles, interdites d'études, humiliées dans l'expression la plus intime et la plus naturelle de leurs convictions religieuses personnelles. »



Un abondant courrier et de vives discussions ont suivi mon mail d’il y a trois jours, relayant l’appel de jeunes femmes musulmanes de Bruxelles  : « Le Collectif ' TOUCHE PAS A MON FOULARD ! ' vous invite à manifester votre indignation quant au traitement dégradant dont sont victimes les jeunes filles portant le foulard, renvoyées des écoles, interdites d'études, humiliées dans l'expression la plus intime et la plus naturelle de leurs convictions religieuses personnelles. »



Le foulard ou le racisme ?

Plusieurs amis progressistes ont réagi, parfois avec colère, allant jusqu’à m’accuser de m’aligner sur « une idéologie islamiste » et de nier l’analyse critique que Marx faisait de la religion. Selon la plupart des critiques, le respect de l’école laïque implique d’imposer à ces jeunes filles d’enlever leurs voiles sous peine d’exclusion.


Bien que n’étant nullement un spécialiste de cette question, j’aimerais expliquer pourquoi je pense que ces amis se trompent. Et pourquoi personnellement, étant et restant un athée convaincu, j’irai cependant à cette manifestation en solidarité avec ces jeunes filles contre la discrimination et la répression.

 

Pour moi, le grand problème, ce n’est pas le foulard, mais le racisme. Et l’actuelle attaque raciste fait partie d’une campagne de diabolisation des Arabes et des musulmans. Cette diabolisation sert les préparatifs de guerres de Monsieur Bush. Dont les objectifs sont : 1° Recoloniser et dominer l’ensemble du monde musulman, pour faire main basse sur tout le pétrole du monde et en priver ses rivaux économiques. 2° Ecraser la contestation croissante face à l’ordre injuste de ses multinationales qui appauvrissent la majorité de la planète.

L’impérialisme US menace toute la planète. Après la Yougoslavie, l’Afghanistan et l’Irak, ses prochaines cibles seront l’Iran, la Syrie, la Corée du Nord, Cuba… Et à terme la Chine. Face à ce danger colossal, il est urgent que tous les progressistes et tous les gens épris de paix forment un grand front international de résistance à la guerre. Et à la préparation psychologique qui l’accompagne : le racisme et les campagnes de diabolisation frappant tous les pays, tous les peuples visés.


L’essentiel : combattre la guerre ensemble

Le corollaire des guerres menées là-bas, c’est le racisme anti-arabe ici. Les classes dominantes de nos pays veulent bien des immigrés qui leur rapportent économiquement, mais leur refusent l’égalité des droits. Pourquoi ? Pour les empêcher de résister à l’exploitation. Qu’ils restent des citoyens de seconde ou de troisième classe. En France, particulièrement, les jeunes dits « des banlieues » subissent une négation totale de leurs droits.

Cette division affaiblit la résistance commune, aussi bien face à l’exploitation des travailleurs ici que face au déclenchement des guerres là-bas. Au lieu de chipoter sur le foulard, on ferait bien mieux de se battre énergiquement pour le droit de vote pour tous et le respect des droits sociaux de tous. Nos classes dominantes, laïques ou non, n’appliquent toujours pas leurs propres principes constitutionnels en refusant le droit de vote à une large frange de la population.

Le problème, ce n’est pas le foulard. Plusieurs professeurs français ont écrit récemment : « Ce foulard recouvre des réalités diverses, et nous avons des appréciations diverses, voire divergentes, de sa signification ; mais nous sommes tous d'accord pour estimer que, dans tous les cas (que le foulard soit imposé aux jeunes filles ou qu'il résulte d'un choix), l'exclusion est la pire des solutions. Nous ne sommes pas des «partisans du voile» ; nous sommes simplement partisans d'une école laïque qui oeuvre à l'émancipation de tous, et non à l'exclusion. Car la laïcité, telle que la définissent les lois de 1881, 1882 et 1886, est une obligation qui concerne les locaux, les programmes scolaires et le personnel enseignant, et non les élèves. Aux élèves s'imposent des règles comme l'assiduité à tous les cours ou le respect d'autrui, mais il n'est pas légitime de multiplier les exigences pour des jeunes en formation, qui viennent à l'école précisément pour apprendre, se former et se transformer – surtout si ces exigences n'ont aucune nécessité du point de vue du fonctionnement de l'école. Nous sommes plusieurs à côtoyer ou à avoir côtoyé ces élèves voilées dans des établissements scolaires, et nous témoignons qu'à aucun moment leur présence n'a empêché les enseignants d'enseigner, ni les élèves ou les étudiants d'étudier. » (Libération, 20 mai 03)


On est en effet en pleine discrimination. Personne ne propose d’interdire l’accès à l’école aux jeunes qui afficheraient une croix chrétienne à leur boutonnière ou en bijou, ou d’autres insignes semblables. Ce sont bien les musulmans qui sont visés.


Notre intérêt à tous est d’empêcher qu’on nous divise. Si vraiment nous cherchons à construire un front de résistance à la guerre, quelle question devons-nous mettre en avant : nos différences sur la religion ou notre rejet commun de l’impérialisme guerrier ? Athées, chrétiens, musulmans, nous devons apprendre à nous unir et à travailler ensemble car notre époque exige réellement une mobilisation totale. Cela veut dire en premier lieu qu’il faut apprendre à se connaître, à se comprendre.  Certains de mes contradicteurs semblent n’avoir jamais discuté avec de jeunes musulmans ou musulmanes.


S’ouvrir et se comprendre

Dans la gauche européenne, on n’a pas fait assez d’efforts (et parfois même pas du tout), pour donner aux immigrés arabes la place qui leur revient. En Belgique, en France, et dans d’autres pays, les jeunes Arabes représentent une partie très importante, et très exploitée, de la classe ouvrière. Ils représentent aussi une part croissante des intellectuels.
Ces jeunes Arabes ont un rôle important à jouer dans les combats d’aujourd’hui. Pour convaincre les Européens “d’origine” que les guerres de colonisation les attaquent eux aussi. Quand une multinationale colonise un pays pour en piller les richesses, sa guerre fait le malheur des populations du tiers monde. Mais quand la même multinationale délocalise afin de profiter des super-profits qu’elle a pu ainsi se créer, elle renforce ici le chômage et la misère. La guerre sociale et la guerre tout court sont deux faces de la même pièce.
    Ce rôle d’explication et de solidarité concrète, les jeunes d’origine arabe doivent et peuvent le jouer. Je l’ai constaté dans mon expérience pratique. Ayant donné de nombreuses conférences ou formations scolaires et autres sur ces thèmes, j’ai été frappé de voir combien les jeunes d’origine arabe comprenaient mieux les véritables objectifs des guerres menées par les Etats-Unis au Moyen-Orient. Combien ils étaient d’office méfiants envers la propagande médiatique.

Ces derniers temps, j’ai eu plusieurs occasions de parler à l’invitation de communautés musulmanes. J’ai constaté, dans toutes les générations, mais particulièrement chez les jeunes, un intérêt, une ouverture, une volonté d’action remarquable.

Je parlais récemment dans le cadre d’un rassemblement islamique. J’avais bien sûr été frappé de voir les hommes et les femmes occuper des moitiés séparées de l’auditoire. Environ les trois quarts des femmes portaient le voile. Après de tels débats, un grand nombre de personnes s’approchent toujours de la tribune pour prendre un renseignement, échanger des adresses ou informer sur leurs activités. Tout en parlant, je m’étais fait la réflexion: « Certainement, dans une telle assemblée, ce seront les hommes qui viendront me trouver après mon exposé ! »


 Autant pour moi et mes préjugés ! Des deux côtés, on était venu extrêmement nombreux pour me parler. Avec une légère majorité du côté des femmes. Et des conversations très spontanées, très ouvertes, très enrichissantes. Foulard ou pas.

Cette expérience, et d’autres, m’ont appris que chacun de nous ferait bien de laisser ses préjugés au vestiaire.  La gauche européenne doit quitter son « eurocentrisme » qui la fait se prendre pour le centre du monde et des valeurs.


Unir pour résister
Nous devons absolument lutter ensemble. La religion, pour moi, doit rester une affaire personnelle, privée, et il faut empêcher toute discrimination. C’est en se battant pour faire respecter les droits des plus discriminés qu’on renforcera la compréhension mutuelle, les droits de tous et le front anti-guerre. L’expérience pratique dans le combat commun montrera bien quelles idées permettent de résoudre les problèmes de la société et la libération de l’humanité. A condition de mener le combat ensemble et de ne pas l’empêcher par des exclusives.
Ce sont les grandes puissances coloniales qui ont toujours joué sur les divisions religieuses, nationales, etc: en Palestine,  en Yougoslavie, en Irlande, en Afrique, partout. « Diviser pour régner ». La devise de la gauche ne peut être que « Unir pour résister ».

C’est pourquoi j’irai manifester dimanche avec ces jeunes femmes.


Manifestation 22 juin à 14 heures, à 1000 Bruxelles, place Rouppe.

Bibliographie :
Comment Marx et d’autres communistes considèrent –ils la question de la religion ?

D’une façon plus complexe qu’on ne le croit souvent : je recommande le récent numéro de la revue Etudes marxistes: « Communistes, musulmans et chrétiens : la religion entre progrès et oppression » 7,50 € Commandes : www.marx.be