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Points de vue

Penalty !...

Une semaine après une rencontre amicale…de football…un jeu.

Rédigé par Jean-Claude Tchicaya | Vendredi 24 Octobre 2008



Tout est choquant dans cette histoire. On peut comprendre la large réprobation des sifflets à l’égard de l’hymne national et condamner également ceux qui visaient Hatem Ben Arfa et Lââm, perçus comme des traîtres à leur pays d’origine. Penalty ! Mais il faut aussi par sens des responsabilités et du devoir intellectuel et politique, essayer de comprendre ce que ces sifflets peuvent exprimer dans toute leur complexité c'est-à-dire une vraie crise nationale identitaire que peu de personnes veulent voir mais surtout refoulent d’un revers de main soi disant salutaire et respectueux de la cohésion nationale. Chaque français d’aujourd’hui et de demain devrait pouvoir se sentir français et citoyen à part entière plutôt que complètement à part.

Ces sifflets ont donné le coup d’envoi d’un nombre incalculable de déclarations souvent brillant par leur inconséquence, incohérence et méconnaissance coupables notamment pour ceux qui sont censés être garants de la cohésion nationale en tant que Ministre de notre République. Il est bien entendu choquant que des jeunes français sifflent leur hymne national. Il est bien entendu choquant que peu nombreux soient ceux qui cherchent à le comprendre. Beaucoup sont dans les injonctions identitaires comme si se sentir appartenant à un pays parce qu’on en a la nationalité pouvait s’administrer par intraveineuse, décret préfectoral, ou injonction ministérielle incompétente, insultante et discriminatoire sous couvert de fermeté défendant les symboles de la République.

Suite aux sifflets, deux ministres s’avancent dans la surface de réparation. Le Ministre des Sports et des Associations dont nous souhaitions que les propos soient au-dessus de la mêlée, indiqua le lendemain sur les ondes de RMC que : « les matchs contre les équipes du Maghreb, la France devra les jouer chez eux, devant un public sain, ou en province. ». Une telle faute, en pleine surface de réparation, mérite carton rouge et penalty ! Et voilà les milliers de siffleurs coupables, dénaturalisés. Ce type de propos discriminatoires en auraient conduit plus d’un à la porte du gouvernement. Entre temps, Métro, journal sérieux, titre maladroitement « Touche pas à mon hymne », oubliant aussi que les jeunes et moins jeunes siffleurs, sont, en forte majorité, français eux aussi. En sifflant l’hymne national, ils ont donc sifflé une partie d’eux-mêmes, mais surtout ce malaise identitaire, qui court de décennie en décennie, en grande partie pour ceux qui sont d’origine maghrébine, noire africaine ou des DOM TOM.

Revenons à ce ministre, mauvais ou très maladroit défenseur, nous arguant, pour appuyer la force de ses préjugés, que le jour même du match, il était avec un groupe de jeunes français d’origine maghrébine, qui, venus regarder le match ensemble, au moment des sifflets, se seraient, selon lui, retournés pour lui préciser : « ah ça, c’est pas nous ! ». Peur de la force des préjugés et amalgames ? Ou voulant être qualifiés à une compétition qui ne veut pas dire son nom ? « Français d’origine immigrée choisie ? Français d’origine immigrée subie » ? Toute la problématique se trouve dans ce nœud. Pourquoi formeraient-ils un autre pseudo « nous », Monsieur le Ministre ? Qui sont ces « eux » ? Qui sont ces « nous » trop souvent entendus dans nos rapports sociaux compliqués ? Comment pouvez-vous parler ainsi à une République indivisible et à une communauté nationale ?

Entre alors sur le terrain Madame la Secrétaire d’Etat, Fadela Amara*, qui comme solution d’urgence pour ces siffleurs qu’elle qualifie d’imbéciles et de voyous, nous propose intelligemment une méthode de choc, mais pas de charme : « un bon coup de Destop », ou « d’estoc », on a encore un doute en réécoutant l’extrait. Dans un cas comme dans l’autre, le champ lexical employé est plus que mal choisi pour ces paroles outrancières et insultantes. Entre le déboucheur toxique de canalisation et l’épée, d’autres métaphores auraient sans doute été mieux adaptées. On lui a plutôt demandé de déboucher l’avenir de ces jeunes en leur trouvant des débouchés. Elle a sans doute mal interprété les fameux propos du coach : « Muscle ton jeu Robert. Si tu muscles pas ton jeu, fais attention, je t’assure, tu vas voir, tu vas avoir des déconvenues, parce que t’es trop gentil ». Fadela Amara nous avait déjà habitués à des déclarations douteuses et insultantes : son fameux « bella fomok », qui veut dire « ferme ta gueule » en arabe, adressé à un jeune, avait laissé quelques traces. Il y a trois ans, elle s’appropriait la révolte des jeunes en 2005 en publiant un ouvrage en réponse à M. Sarkozy, « Moi, racaille de la République », fustigeant les expressions employées par celui-ci (Karcher, racaille), réclamant une vision plus pertinente, renseignée et respectueuse des personnes habitant dans ces quartiers. Arrivée au gouvernement, changement de maillot et volte face, grand pont. Elle dit désormais qu’il faut être « sans pitié » avec ces gens là. On attend aussi les résultats de son plan Banlieue « en mouvement », après le passage d’un plan Marshall à ce plan anti-glandouille...Penalty ! Carton rouge !

Dans toutes ces considérations footballistiques, on peut se souvenir également de Georges Frêche qui, dans un autre style, aurait tenu les propos suivants dans un conseil d’agglomération : « Dans cette équipe (de France), il y a neuf blacks sur onze. La normalité serait qu'il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s'il y en a autant, c'est parce que les blancs sont nuls. J'ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine. ». Penalty ! Carton rouge ! Sans compter d’autres interventions du même acabit de hauts responsables du football et de la vie politique sur cette question…

Si tout ceci n’était pas grave, on pourrait dire « lol », « mdr ». Pourtant, quand arrêtera-t-on de jouer avec ce traumatisme de part et d’autre pour évaluer réellement un problème structurel et profond ? Il faut comprendre pour mieux agir. Cela n’a rien à voir avec la culture de l’excuse qui nie la réalité complexe de toute cette problématique intergénérationnelle visant des personnes parfois vues comme des invités ou des intrus, souvent soumises aux discriminations au logement, à l’emploi, ostracisme, racisme, précarisation, mépris, et autres bavures et contrôles d’identité trop fréquents... Les cris de singes à l’égard des joueurs noirs, les chants et slogans des supporters lourds en littérature, ont-ils mobilisé une réunion d’état d’urgence nationale avec demande d’arrêt d’une rencontre qui n’a encore pas commencé ? Penalty ! Et que penser de l’avant match, où l’on assista au mélange des joueurs dans le couloir : le symbolique, les bons sentiments et le culturel sont importants et nécessaires mais ne suffisent plus devant les légitimes impatiences. La chanteuse Lââm, que nous avons trouvée juste et courageuse, sifflée pendant son chant de la Marseillaise, s’exprime ainsi dans une chanson de Michel Berger qu’elle a reprise : « je veux chanter pour ceux, qu’on oublie peu à peu, et qui gardent au fond d’eux, quelque chose qui fait mal ». Sauf que dans cette chanson, les gens dont on parle sont « loin de chez eux ». Ici, ils sont chez eux. On leur fait ressentir qu’ils viennent d’ailleurs donc ils ont parfois l’impression d’être de nulle part…ailleurs.

Allez, un p’tit devoir de mémoire : beaucoup voudraient qu’on ne fasse pas un travail d‘histoire alors que nous vivons aujourd’hui le boomerang de la traite des noirs et de la colonisation dans nos rapports sociaux. Alors que nous avons plus de 200 musées, y compris celui du Timbre Poste, à entendre certaines personnes s’exprimer sur ce pan de notre histoire nationale et ses conséquences, il ne faudrait plus en parler. Interrogeons-nous sur les termes désignant certains français. On parle de minorités dites « visibles ». Existe-t-il une majorité invisible ? Des quartiers sensibles, d’autres qui seraient insensibles ? S’il existe des quartiers défavorisés ou difficiles, en existe-t-il où la vie est facilitée, qui ont les faveurs de ceux qui en défavorisent d’autres ? Que dire de la nomination de trois ministres, deux d’origine maghrébine et une d’origine sénégalaise, où l’on nous parle de ministres d’ «ouverture», et nous sommes tous invités à faire la holà ? On n’a pas une seule fois entendu ce type de commentaires sur d’autres ministres comme Madame Lagarde, ou autre Xavier Bertrand, ce qui est révélateur du niveau de fermeture de notre société. Mais qui a la clé ?

Décidemment, beaucoup ont encore du mal à percevoir et traiter comme français tout court mais surtout avec dignité et respect, la banlieue et ses habitants d’origine étrangère. En pleine crise économique, nous demandons à tout le monde de rester vigilant, lucide et responsable. Il faut prendre la mesure nationale de tout ça, être architecte, auteur, et acteur de la résolution et la construction d’un avenir meilleur et juste. C’est un mouvement réciproque qui règlera ces problèmes. Après toutes ces déclarations dignes de conversations d’ascenseur, il est temps de siffler la fin de la récré.

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La secrétaire d’Etat, Fadela Amara dément avoir employé le mot « destop » et précise avoir parlé « d’un coup d’estoc »