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Points de vue

Nice : le meurtrier n’est ni un soldat de Daesh ni un islamiste-minute

Rédigé par Alain Gabon | Lundi 25 Juillet 2016



Nice : le meurtrier n’est ni un soldat de Daesh ni un islamiste-minute
Malgré les moyens colossaux consacrés à l’investigation de la tragédie de Nice, le gouvernement n’a toujours pas pu offrir une seule preuve crédible que le meurtrier a bien commis sa tuerie au nom de l’Etat islamique, qu’il était un adepte de la cause jihadiste, un « islamiste radical », ni même simplement un musulman.

Le contraire d’un profil « jihadiste radicalisé »

Bien au contraire, tous les témoignages recueillis convergent pour affirmer que Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’a jamais eu une quelconque pratique religieuse digne de ce nom, qu’il n’avait aucun intérêt pour la religion, qu’il buvait, fumait du shit, se droguait, battait sa femme, ne lisait pas le Coran, ne faisait pas le jeûne du ramadan, n’allait jamais à la mosquée, etc. Et ce, jusqu’aux tout derniers jours avant son geste terrible.

Quasi toutes les personnes interrogées (voisins, parents, collègues, etc.) décrivent Mohamed Lahouaiej Bouhlel comme un caractériel déprimé, un déséquilibré, un « malade » violent (ses antécédents psychiatriques sont d’ailleurs avérés).

Une voisine affirme qu’« il puait l’alcool en plein ramadan ». Une autre, qu’il déféquait partout dans l’immeuble et taillait en pièces les poupées de sa petite fille. A quelques jours seulement de son attaque qu’il commence à planifier concrètement le 8 juillet, il était très loin d’être un musulman pratiquant et encore moins un « salafiste », l’explication-marotte et mécanique de Pierre Conesa.

Le meurtrier était connu des services de police pour agression, menaces et délinquance, un casier judiciaire et une condamnation de 6 mois de prison avec sursis lui pendaient désormais au cou. Il était également à court d’argent, s’était vu refuser un prêt à la consommation pour insolvabilité, et n’avait même pas pu retirer 1 000 euros avant son massacre (il n’avait réussi à en obtenir que 500). On a également appris que l’individu était bisexuel et a laissé sur son téléphone portable de nombreux selfies le montrant avec ses amants masculins, dont un amoureux régulier de 73 ans.

Daesh recruterait donc désormais des « salafistes islamistes gay ou bisexuels » ? Leur désespoir doit donc être bien grand...

Mieux : ce « djihadiste » prétendument converti en mode « éclair » − que l’Etat Islamique et le gouvernement (qui donne ainsi stupidement à Daesh ce qu’il recherche ) nous décrivent comme un de leurs « soldats » − serait parti à l’attaque non seulement sans rien laisser derrière lui, pas même un petit mot griffonné signalant son allégeance à Daesh ni un petit drapeau de l’Etat Islamique quelque part, juste histoire que l’on sache ! Mais, en plus, il n’aurait même pas effacé ces selfies avant son geste, malgré la minutie avec laquelle il l’a préparé ?

Quel étrange « djihadiste »…

Tous nos dirigeants parlent de « terrorisme islamiste » depuis jeudi 14 juillet et ce bien avant la revendication de Daesh samedi 16 juillet. Or près de 200 inspecteurs passent la vie de cet homme au peigne fin et n’ont toujours pas trouvé trace de conviction jihadiste et encore moins de connexion concrète à l’EI ou autre mouvement.

On voit bien qu’il y a un énorme problème de dissonance cognitive tant dans le récit officiel de nos médias et du gouvernement que dans la revendication de l’EI.

Gouvernement, médias, chercheurs et experts : un intérêt commun avec Daesh

En fait, Daesh, nos dirigeants, nombre de chercheurs médiatisés et toute la caste des pseudo-experts, anciens des RG et représentants du business de la sécurité privée partagent tous un intérêt commun à faire de ce meurtre de masse + suicide un acte de « terrorisme islamiste djihadiste ».

Le gouvernement, parce que cela lui permet de poursuivre sa gouvernance par la peur, à la Orwell, et de faire passer des mesures liberticides de l’État policier que jamais la population n’accepterait autrement.

Daesh, parce qu’il lui faut désormais faire feu de tout bois. Battu sur son terrain « syrakien », avec un territoire qui se réduit rapidement comme peau de chagrin, un recrutement et des finances en chute vertigineuse, il sait désormais que son avenir est derrière lui. Dans cette situation, tout devient bon pour répandre sa terreur et entretenir l’illusion de l’invincibilité, du « je suis partout », alors même qu’il s’affaiblit.

Quant aux médias, tout cela alimente le sensationnalisme et le catastrophisme, qui sont désormais leurs principales méthodes de vente.

La horde de nos faux experts, eux, ont un intérêt encore plus vital à qualifier cette tuerie d’acte « islamiste » car plus il y a de jihadistes, mieux ils en feront leur beurre. Or, chez nous, les jihadistes sont en fait si rares qu’il faut bien en inventer par tous les moyens.

Un meurtre de masse + suicide récupéré sur le tard par l’EI

Ces salades sur la « radicalisation islamiste » de cet homme (d’abord « rapide », maintenant « éclair ») que médias et politiques nous servent depuis la première heure ne tiennent pas debout.

Les seuls éléments que le procureur François Molins a réussi à monter en épingle pour valider la ligne officielle sont un « témoignage » de quelqu’un (qui ?) qui aurait parlé pendant sa garde à vue d’une « barbe religieuse » que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel aurait eu l’intention de se faire pousser la toute dernière semaine (!), plus quelques sites Web de la « mouvance islamiste radicale » d’ailleurs mélangés à d’autres sites gore, eux non islamistes (accidents de voitures, tuerie de policiers à Dallas, etc.).

On reconnaît chez Molins la méthode du procureur de L’Etranger, de Camus, qui lui aussi sélectionnait soigneusement les indices de la vie de Meursault pour les relier artificiellement les uns aux autres afin de produire un récit cohérent sur le meurtrier, récit qui était en fait en tous points faux.

Car ce gloubi-boulga de sites de toutes sortes dont le procureur nous a parlé comme d’une preuve de « radicalisation islamiste » (clips de décapitations, accidents de voitures, tueries de policiers aux Etats-Unis…) est bien plus le signe d’une attraction morbide pour la violence et la mort que d’une conversion religieuse quelconque, même à la toute fin.

Pour sa part, le chercheur Farhad Khosrokhavar dit courageusement qu’il faut se rendre à la raison et reconnaître que cet homme « n’a rien à voir avec Daesh ». Il ajoute : « Dans le terrorisme classique, islamiste ou autre, il y a une dimension idéologique, tout ça est absent… C’est un terrorisme sans terreur au sens organisationnel et idéologique. »

On abonde dans ce sens mais cela ne suffit pas. Il faut aller plus loin et admettre qu’il n’ y a à ce jour aucune motivation ni signification politique, géopolitique (la Syrie, les bombardement de la France, etc.) ou religieuse à ce geste. Il est de plus en plus évident que cet homme n’était ni un radical, ni un salafiste, ni un islamiste, ni un jihadiste, même des derniers jours.

Et s’il n’y a aucune dimension idéologique, politique, religieuse ou autre, comme le dit Khosrokhavar, alors ce n’est plus du terrorisme car tout terrorisme implique une cause.

Un homme foutu, fasciné par la mort

Bien plus que d’un profil jihadiste, endoctriné politiquement ou « radicalisé » religieusement, ce qui émerge ici est un homme fini, foutu, en bout de course, fauché, expulsé de chez lui par sa famille, violent, isolé, déprimé, un homme qui n’ a jamais montré d’intérêt pour une conversion religieuse, un caractériel mentalement déséquilibré depuis déjà de nombreuses années, à la fois dévoré par le sexe et fasciné par la mort. Sans être un fou, ce serait le genre « borderline », une bombe à retardement qui tôt ou tard aurait explosé.

Non pas un « soldat de Daesh » ni un « islamiste » converti-minute, mais bien plus banalement un de ces nombreux cas psychiatriques graves qui un jour pètent les plombs et décident d’en finir en mettant fin à leur misère dans un meurtre de masse suivi d’un suicide via la police.

Ces cas sont fréquents : school shootouts sur les campus américains (Columbine, etc.), meurtriers de masse, ou ce pilote d’avion dépressif qui s’était suicidé en entraînant dans sa mort tous ses passagers.

Mohamed Lahouaiej Bouhlel semble faire partie de cette catégorie. L’intégralité de son profil à ce jour converge vers cette hypothèse. Quant au communiqué de Daesh il récupère la tuerie sur le tard (36 heures après), et le tour est joué.

Soyons donc pour une fois intelligent et lucide au lieu d’aider l’EI dans sa propagande et son opération d’intox.

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Alain Gabon, professeur des universités aux États-Unis, dirige le programme de français à Virginia Wesleyan College (université affiliée à l’Église méthodiste de John Wesley), où il est maître de conférences. Il est l’auteur de nombreux articles sur la France contemporaine et la culture française.







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