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Points de vue

Le sacré et le profane (2) : la part du temporel dans l’intemporel

Rédigé par | Lundi 28 Septembre 2015



Vitrail en stuc et verre représentant la shahada, la profession de foi musulmane (Égypte, 1800-1880).
Vitrail en stuc et verre représentant la shahada, la profession de foi musulmane (Égypte, 1800-1880).
Nous disions dans la première partie de cette tribune que de par sa nature, le sacré est immuable et éternel, contrairement au temporel qui est frappé de contingence et de finitude et nous concluions à leur incompatibilité irrémédiable, sauf à porter atteinte à la raison qui sous-tend la loi divine de l’évolution de l’homme et les vicissitudes auxquelles il est naturellement soumis.

Ainsi, nous disions que le sacré destiné à régir le profane ne saurait être entièrement sacré dans son esprit comme dans son expression. Celle-ci étant tributaire du contexte dans lequel elle s’inscrit et s’insère.

Quant à l’esprit de toute loi intemporelle, qui est indiscutablement le principe de justice, il est absolument à l’abri des vicissitudes et des changements qui s’opèrent dans la vie. Tout en étant indépendant de celle-ci, car il est un principe divin et donc transcendant, il détermine son fonctionnement et son déroulement dans l’ordre voulu par Dieu pour sa Création, à savoir un ordre qui s’inscrit dans la logique du bonheur de l’homme sur Terre.

C’est, en effet, l’expression de ce principe de justice, selon des formes agréées par le contexte, qui est en jeu et l’enjeu de l’interaction entre le divin et l’humain. Ainsi, ce qu’il faut absolument préserver dans une loi émanant de la transcendance et destinée à encadrer le comportement humain, c’est essentiellement l’esprit.

Une fois cet esprit préservé, son expression devient tributaire de l’évolution de l’entendement humain et des pratiques qui en découlent, et donc des exigences du fleuve de la vie qui ne cesse de couler toujours vers de nouveaux horizons jusqu’à atteindre son ultime stade.

Corollairement, un concept qui se définit par rapport à la réalité ne vaut que par son accessibilité à l’intelligence humaine (1). C’est ainsi que le contenu du concept de justice n’a cessé de varier selon les contextes et les époques. Que de choses, en effet, étaient considérées justes il y a plusieurs siècles (2) et ne le sont plus de nos jours. Il s’agit d’évolutions qui se sont produites sous l’effet de la progression de la notion de justice et donc de l’élargissement des droits humains individuels et collectifs. Comme l’Univers, l’entendement humain va en s’élargissant et la raison en gagnant du terrain sur la superstition.

Puisque nul musulman ne conteste l’idée que Dieu se suffit pleinement et absolument à lui-même, que le seul rapport qu’il entretient avec l’homme est un rapport de Créateur à créé, que celui-ci ne saurait l’affecter en rien, et d’autre part que Dieu est omniscient et que rien ne lui échappe du passé, de l’état existant et de l’évolution future de toute la Création et que donc son savoir est immuable, ne serait-on pas en droit de dire que son intervention dans les affaires d’une communauté à un moment donné de l’Histoire, ne serait qu’une exception à une règle plus générale qui établit la liberté de l’homme ?

Celle-ci étant fondée sur le principe de justice dans une acception englobant le bien et le bonheur de l’homme, car, en effet, nul bonheur en dehors de la justice. Cette exception ayant été une parenthèse qui s’est fermée dès que les conditions et les impératifs qui l’ont suscités s’estompèrent, la prophétie ayant pris fin et les principes fondamentaux étant établis, il convient de séparer l’immuable du contingent.

Celui-ci est le contexte représentatif des aspects d’une communauté et de son expérience, qui peuvent à ce titre faire l’objet d’une évolution critique et d’une révision en fonction des exigences du caractère social de l’individu. Ainsi, le cadre reste fondamentalement islamique et l’acte d’objectivation tout en y étant soumis par l’esprit, il gère sa concrétisation conformément aux nécessités et exigences du développement de l’homme dans une synchronie harmonieuse (3).

L’homme reste égal dans sa nature, dans son essence, même si, anthropologiquement, l’interaction entre ses connaissances et les exigences de son milieu, le change et le rend différencié, quant à sa structure intellectuelle, en fonction des époques, des âges et des milieux.

Cette distinction entre ce qui est inné et ce qui est acquis en l’homme l’uniformise au niveau de sa valeur intrinsèque. Aucun inné, à l’exception de la prophétie entendue comme une courroie de transmission à sens unique du haut vers le bas, ne puisse justifier l’établissement d’une ascendance d’un homme sur un autre, ni celle d’une époque sur une autre.

À chaque époque ses hommes et à chaque homme il correspond une époque. Ce qui signifie l’infécondité de toute idée ou conception voulant faire d’une époque un étalon de mesure de la légalité de l’acte humain et la légitimité de toute l’Histoire humaine, ne serait-ce qu’au niveau d’une communauté.

Vouloir compresser toute l’humanité dans son cheminement inévitable à une époque, fut-elle prophétique ou y être intimement liée, est contraire à la loi éternelle de Dieu qui préside à la marche de l’ensemble de sa Création. Ainsi peut-on dire que la temporalité est une composante indispensable de la relation entre le sacré et le profane.

Son appréhension ne saurait être optimisée que par le renouvellement en vue de l’adaptation au contexte et le dépassement des traditions devenues caduques par l’évolution de la matière et de l’esprit et donc des enjeux.

Notes
1. Il est une conception, qui, acculée à la réalité, se décharge sur Dieu en évoquant son omniscience et le caractère limité de l’intelligence humaine. Autrement dit, les règles divines même si elles nous paraissent non conformes à notre conception de la justice, elles obéissent à des critères de justice qui sont inaccessibles à notre entendement.
2. Voire il y a quelques dizaines d’années. Que de pratiques furent justes pour la majorité des Marocains sont en cours d’être bannies de la conduite des gens et incriminées par le droit et la justice; et inversement.
3. Que l’on n’y comprenne pas un plaidoyer pour la laïcité.

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Ahmed Abdouni, ancien diplomate marocain.

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Ahmed Abdouni est un ancien diplomate marocain. En savoir plus sur cet auteur