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Religions

Tariq Ramadan : Gamal Al-Banna, un penseur à contresens des Frères musulmans

Interview

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Samedi 9 Mars 2013

La mort de Gamal Al-Banna, survenue le 30 janvier au Caire à l’âge de 93 ans, n’a eu que très peu d’écho dans le monde, y compris musulman. A l’opposé de son frère aîné, Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans, il s’est en effet très tôt démarqué dans ses positions vis-à-vis de sa famille et de la confrérie, en s’inscrivant dans une volonté de rompre avec les traditions conservatrices en vigueur en Egypte. Tariq Ramadan, professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford, dont Gamal Al-Banna n’est autre que son grand-oncle, a bien souhaité nous livrer, en février, son témoignage afin de mettre en lumière la vie d'un homme qui ne cherchait pas à suivre le consensus des savants, quitte à être mis au ban du monde intellectuel musulman.



Gamal Al-Banna
Gamal Al-Banna

Saphirnews : On connaît très peu Gamal Al-Banna. Pouvez-nous dire déjà qui était-il ?

Tariq Ramadan : Il est le plus jeune des frères Al-Banna. Ce qui est tout à fait particulier chez lui, c’est qu’il s'est très tôt distingué dans la famille par un formidable engagement intellectuel et une originalité, car il ne suivait pas les traces, en termes d’engagement religieux, de son père qui était un imam et un savant.

Il s'est distingué assez tôt par un engagement à gauche, au côté des travailleurs, sur le terrain syndical. Il était plutôt intéressé par la pensée communiste et la lutte politique à l'époque, tout en ayant un respect extrêmement profond de la tradition musulmane et de son grand frère, dont il ne partageait pas ses idées mais pour lequel il avait travaillé. Lorsqu'en 1946 Hassan Al-Banna lance son propre journal Al-Shihab (hebdomadaire, ndlr), il donne à son jeune frère le poste de rédacteur en chef, le charge de veiller à la ligne éditoriale de sa publication alors même que Gamal al-Banna ne partageait ni les idées de son frère ni celles des Frères musulmans.

Gamal Al-Banna n’a donc jamais fait partie de la confrérie à un moment donné de sa vie ?

Tariq Ramadan : Il n'a jamais été membre des Frères musulmans.

Dans quel courant de pensée s'inscrivait-il alors ?

Tariq Ramadan : C'était un penseur très à gauche, défenseur de la lutte ouvrière. D’une gauche influencée par les idées marxistes et les idées de résistance qui était très répandue dans les années 1940 et 1950. Sans être pour le panarabisme, il était dans une logique de résistance de la classe ouvrière face à la colonisation, au pouvoir en place et au système d’oppression de manière générale.

Etait-il le seul dans la famille à avoir emprunté cette voie ?

Tariq Ramadan : Il s'est clairement distingué de ce point de vue. Dans la famille, il y a eu des personnes qui avaient un engagement religieux plus ou moins important, alors que Gamal Al-Banna n'en avait pas à proprement parler. Ce fut d’abord un penseur politique qui partageait avec son frère l’idée qu’il fallait libérer l’Egypte et les pays du Sud de l’emprise coloniale. C'est une personne pour qui j'ai un très profond respect et que j'ai bien connu, malgré l'exil de notre famille à l'étranger (Gamal Al-Banna a vécu presque toute sa vie en Egypte, ndlr).
À partir des années 1980, il a commencé à venir à Genève, chaque année, au Bureau international du travail parce qu’il avait fondé la Confédération islamique internationale du travail (en 1981, elle n’existe plus, ndlr).

Il n’était pas opposé à la référence musulmane, au contraire, mais il était essentiellement préoccupé par les plus marginalisés et par les prolétaires. Au fil des années, il a réconcilié cet engagement avec la référence musulmane. Il est devenu un penseur de l’intérieur de la référence islamique durant le dernier tiers de sa vie essentiellement.

Vous diriez qu’auparavant il mettait une distance claire entre son engagement politique et la religion ?

Tariq Ramadan : Son engagement politique n’avait pas d’abord de résonance musulmane : il ne voyait pas de contradiction, mais ce n'était pas une priorité pour lui.

Quels rapports entretenaient-ils avec la confrérie et dans quelle mesure ces rapports ont influé sur ses relations avec son frère, le fondateur, et sa famille ?

Tariq Ramadan : Ses relations avec son frère étaient très respectueuses. Gamal Al-Banna est bien plus jeune que son frère aîné puisqu'ils avaient 14 ans de différence (Hassan est né en 1906, Gamal en 1920, ndlr). Lorsque Hassan Al-Banna est assassiné (en 1949, ndlr), il va garder très précieusement les correspondances de son frère avec son père, ses archives. Il en fera un livre. Il a toujours exprimé un très profond respect de l'homme, de son projet, de sa vision, de son ouverture, même s’il ne partageait pas son application concrète sur le terrain avec la confrérie.

Plus tard, il va se distancer beaucoup plus clairement des Frères, en particulier avec la prééminence qu’aura dans les années 1960 la pensée de Saïd Qutb. Il était plus proche de ceux qui suivaient la tradition des Al-Banna dans l'éducation des masses.

Dans les années 1980, Gamal Al-Banna écrira un livre qui va tendre les rapports, et qui resteront tendues jusqu'à la fin : Madha ba’da al-Ikhwan ?, littéralement « Quoi donc après les Frères musulmans ? ». Il s’interrogeait sur ce qui devait leur succéder sur le plan idéologique et politique. En l'occurrence, il estimait que les Frères devaient être dépassés, et au fond disparaître pour ne pas avoir su évoluer. Un avis qui va refroidir jusqu'à la fin les relations avec la confrérie. Il restera distant et critique à l'encontre de l'organisation en tant que telle et il a très tôt posé de vraies questions, fondamentales, et que trop de personnes ont disqualifiées à cause de positions religieuses qui avaient suscité la polémique.

Qu’est-ce que Gamal Al-Banna critiquait au sein de la confrérie ?

Tariq Ramadan : D'un point de vue interne, sa structure et sa hiérarchie. Ensuite, selon lui, ils n'allaient pas suffisamment loin dans la réforme de la pensée.

Il leur a aussi reproché de s'être embourgeoisés. Autant la première vague des Frères musulmans était plutôt proche de la théologie de la libération, ce qui était, d'une certaine façon, proche de sa pensée puisque la théologie de la libération est une référence religieuse lue à travers le prisme du marxisme privilégiant l’angle des pauvres et des exploités. Hassan Al-Banna s'en rapprochait par sa proximité du peuple et sa lecture des textes appelant à la résistance multidimensionnelle dès les années 1930 et 1940, sans aucune référence marxiste néanmoins. Selon lui, le mouvement a trahi cet héritage et s’est embourgeoisé.

Enfin, sa critique de leur acceptation de l'ordre capitaliste, qui n’existait point initialement, sera extrêmement ferme.
Il n'a jamais cessé d'être critique de l'organisation, mais cela s’est renforcé dès les années 1980. En fait, plus il s’engageait avec une parole musulmane, plus il marquait sa différence avec les Frères.

On le présente justement comme un réformiste mais en Occident, on réduit souvent sa pensée à des avis, des « fatwas », sur le voile qu’il ne voit pas comme une obligation, sur la femme qui peut se marier avec des non musulmans… Pouvez-vous approfondir sa pensée ?

Tariq Ramadan : Évidemment, il est devenu populaire en Occident à partir du moment où il a donné ces avis, qui n'étaient pas des fatwas en l’occurrence. Il n'a jamais exprimé, il le disait lui-même, que ses opinions. Il pensa les termes et les modalités d’un « fiqh nouveau », il a écrit Nahwa fiqhin jadid : Vers un nouveau droit et jurisprudence, mais il ne se considérait pas comme un faqih, un spécialiste du droit et de la jurisprudence.

Il avait quelques opinions juridiques très controversées et certaines étaient très bien accueillies en Occident : l’idée que le foulard effectivement n'était pas une obligation, qu’il doit y avoir une séparation claire entre l'État et la religion, qu’on doit permettre aux jeunes filles et aux jeunes hommes d'avoir des relations affectives avant le mariage… Cela a provoqué de belles polémiques, c'est vrai.

Ce sont pourtant des épiphénomènes, si je puis dire : nous pouvons ne pas être d'accord avec certaines opinions, mais la pensée de l'homme était autrement plus profonde et complexe. C’était un penseur du changement social qui insistait énormément sur la mobilisation pour les plus pauvres et les plus marginalisés, l'éducation, l’accès au travail… C'est un homme qui n’a été reconnu que ces 20 dernières années mais qui, pendant près de 60 ans, vivait dans une bibliothèque pleine d’archives incroyables. C’était une personne qui écrivait énormément, une véritable horloge avec une force de travail absolument phénoménale, très discipliné avec lui-même. Il était extrêmement brillant et ouvert intellectuellement : j’ai passé des heures avec lui à discuter, j’étais jeune, il m’enseigna les clivages politiques, les priorités de l’engagement social et politique. Il me conseilla des lectures et m’a soutenu jusqu’au bout avec ses derniers conseils.

Il ne s’est jamais compromis politiquement comme certains de ces penseurs musulmans dits « progressistes », qui ont été « progressistes » à la mesure de leur besoin de reconnaissance intellectuelle, académique, politique ou idéologique. Il est resté cohérent et sans compromis et ses opinions religieuses étaient le produit d’une pensée sincère et non de calculs politiques.

Il avait des avis qui pouvaient être discutés, et discutables… il en discutait. Mais ce qui est le plus important chez Gamal Al-Banna, c’est sa profonde honnêteté intellectuelle et sa capacité à poser les bonnes questions sur la tradition musulmane, sur le fiqh. Dans le débat, ses réponses controversées ont occulté l'importance de ses questions critiques et si bienvenues. La profondeur des questions qu'il posait sur nos lectures des textes, la société contemporaine, la corruption, les pauvres, le racisme, le statut des femmes… sont des questions fondamentales et qui doivent être entendues.

Des questionnements que vous-même partagez ?

Tariq Ramadan : Je partage ses questions et son positionnement critique et ouvert. Je ne partage pas toutes ses réponses bien entendu, mais je ne suis pas sûr non plus de toutes mes réponses. Je peux être critique avec certains de ses avis, mais j’ai toujours été attentif à ses avis, à ses prises de position. C’était un homme qu’on ne pouvait qu’aimer, une intelligence de cœur et d’esprit. Un homme courageux, simple, accessible. J’ai beaucoup appris de sa rigueur intellectuelle et de sa générosité.

Il répétait souvent que ce qui est sacré, pour nous (musulmans), est le Coran, que la tradition du Prophète Muhammad est seconde et que les opinions des savants dans l'Histoire ne sont pas sacrées : ce sont des opinions parmi d'autres qu'il faut étudier et critiquer, évaluer et contester si besoin est. (Gamal Al-Banna a contesté l’authenticité de très nombreux hadiths, récits rapportés du Prophète, au cours de sa vie et a appelé à maintes reprises les musulmans à privilégier le Coran et la raison pour se forger leur opinion, ndlr). Sur ces points, je partage sa position.

Avait-il créé son propre courant ?

Tariq Ramadan : Non, Gamal Al-Banna était un penseur solitaire. Il avait créé son mouvement ouvrier (Confédération islamique internationale du travail, ndlr) mais, du point de vue islamique, il était isolé pendant 30 ans. Par la suite, des gens se sont intéressés à lui, notamment parce qu'il était le frère de Hassan Al-Banna et qu'il avait des opinions qui n'étaient pas communes. Il n’était pas très écouté quand il disait qu'on se trompait sur Hassan al-Banna en Occident. Il essayait de faire en sorte qu'on ait une autre opinion de la personne de son frère qui fut méconnu selon lui, même des Frères musulmans.

Quel impact avait-il dans le monde arabe ?

Tariq Ramadan : Il n'a pas eu tellement d'impact mais il était apprécié, connu, et d’aucuns, dans le monde arabe, y trouvaient de l'intérêt. Les savants musulmans et les mouvements religieux ne le reconnaissaient pas comme une référence. Rarement, on entendait une personne ressortir un avis de Gamal Al-Banna. Il commençait à être connu en Egypte grâce à son émission régulière à la télévision. Les institutions musulmanes ne l’ont jamais considéré.

Quel était son rapport avec le pouvoir politique, avant et après l’ère Moubarak ? N'a-t-il eu aucun rôle lors de sa chute ?

Tariq Ramadan : Il était loin du pouvoir et toujours critique. Il n’a pas joué de rôle direct, mais il a fortement soutenu la jeunesse malgré son âge et son état de faiblesse.

Après l’accession au pouvoir des Frères en 2012, quelle fut sa réaction ?

Tariq Ramadan : Il avait suggéré aux Frères musulmans de ne pas participer aux élections et de se tenir loin du pouvoir. Une position que nous partagions sans nous être concertés sur ce point précis.

Que retiendrez-vous de lui ?

Tariq Ramadan : Sa formidable générosité, sa discipline personnelle, sa capacité intellectuelle. Sa capacité de travail phénoménale. Il était toujours à l'écoute, il avait très bon cœur et une grande ouverture d'esprit. Je relève sa volonté de renouveler le droit et la jurisprudence et le principe me paraît indiscutable : ses opinions lui appartiennent, elles ne feront sans doute pas date, mais sa volonté de renouveler la pensée islamique est primordiale. Il mérite d'être lu.

Quand il sera davantage lu et mieux compris, on relèvera enfin la pertinence de ses questions. Je prépare d’ailleurs un texte en sa mémoire : un penseur libre qui n’a jamais trahi sa pensée, ses principes et son engagement.

Quel est le livre justement le plus important qu'il ait écrit de sa vie ?

Tariq Ramadan : Ils sont très nombreux et sur de nombreux sujets. Du point de vue de la pensée religieuse, celui que j’apprécie est celui que j’ai cité auparavant Nahwa fiqhin jadîd.






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