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Points de vue

Le Haut Conseil à l’Intégration contre la loi de 1905

Par Jean Baubérot*

Rédigé par Jean Baubérot | Vendredi 19 Mars 2010



Le Haut Conseil à l’Intégration contre la loi de 1905
Ce mercredi 16 mars, Le Figaro annonçait « Douze propositions pour renforcer la laïcité », par le Haut Conseil à l’Intégration (HCI), vous savez cette merveilleuse instance, qui, en 2007, avait estimé que les Mexicains de 1859 avaient « imité » la loi de séparation de 1905, grâce à des visions prémonitoires !

Cependant, « renforcer » la laïcité dénote déjà une vision quantitativiste qui privilégie un paramètre. La laïcité étant un équilibre entre la neutralité-séparation, la liberté de conscience et l’égalité des appartenances religieuses et convictionnelles, c’est non pas à un renforcement, mais à l’articulation elle-même qu’il faut travailler.

Il est tout à fait révélateur que la charge de rédiger des propositions sur la laïcité soit dévolue au Haut Conseil à l’Intégration. Autrement dit, la laïcité est bel et bien un devoir pour les immigrés, leurs enfants, leurs petits-enfants − jusqu’à combien de générations ? −, implicitement considérés comme non intégrés.

Il faut donc les intégrer et les laïciser. Comme chacun sait : les « vieux » Français sont laïques par essence. Pas besoin de leur chercher des poux dans la tête. La vision que l’on a de la laïcité ressemble étrangement à la vision de l’identité nationale qui a présidé au fameux débat sur le sujet !

Parmi les propositions du HCI annoncées par Le Figaro, il semble y en avoir que le quotidien lui-même dit être considérées comme discriminatoires par la HALDE. Exemple : l’obligation de ne pas porter de signes dits religieux pour les parents accompagnateurs de sorties scolaires. Ce qui intègre, ce qui est laïque pour le HCI, est ce que la HALDE qualifie de discriminatoire !

Le HCI proposerait également que, « en tant que représentants de l’ensemble des citoyens, les élus ne manifestent pas [au sein des assemblées] de manière visible leur appartenance ».
Or, aux dernières régionales, des candidats d’un Parti chrétien s’étaient présentés. Christine Boutin a créé le Parti chrétien-démocrate. J’aimerais que le HCI m’explique comment un élu « chrétien » ou « chrétien-démocrate » pourra cacher son appartenance religieuse !

Mais ma demande est certainement à côté de la plaque : Christine Boutin est déjà « intégrée », le HCI ne va pas lui coller la laïcité dans les pattes. Le HCI n’a sans doute pas même pensé un quart de dixième de seconde à ce genre de problème. La laïcité du HCI est à sens unique ! À sens inique aussi !

« La loi de 1905 sépare l’espace public du privé mais ne dit rien sur l’espace civil. Elle n’avait pas anticipé la mutation de la société », affirme la journaliste du Figaro. On trouve ici une contre-vérité et une naïveté dans cette affirmation.

La contre-vérité, si elle vient de la journaliste elle-même, est en soi pardonnable : elle n’est pas forcément spécialiste. Tout au plus peut-on lui reprocher de ne pas savoir qu’elle ne sait pas. Mais si cet avis émane des membres du HCI − instance officielle qui fait des propositions sur la laïcité… −, il leur faudrait tout de même veiller à avoir un peu de savoir sur la question !

L’espace civil − qui semblerait être plutôt l’espace public de la société civile, mais pour certains, comme disait ironiquement Briand, « ce sont des mots qui peuvent écorcher les lèvres » −, bien sûr que la loi de 1905 s’y est intéressée** ! Mais pas exactement comme le HCI s’y intéresse.

Ainsi les parlementaires de 1905 ont-ils refusé les amendements qui auraient pu restreindre la liberté religieuse dans ledit « espace civil ». L’amendement qui aurait obligé les curés à porter un vêtement civil dans l’« espace civil » a été rejeté. Les arguments émis à l’époque contre la soutane ressemblent pourtant étrangement à ceux d’aujourd’hui contre les signes religieux !

Mais il n’y a pas eu que cela : sous le Concordat, les processions catholiques sur la voie publique étaient réglementées. Eh bien, la demande de maintenir ces limitations a été refusée : avec la loi de séparation, les processions religieuses sur la voie publique sont devenues libres.

Naïveté, donc, de la journaliste, qui croit sans doute que, puisque c’est le HCI qui s’occupe de la laïcité, le problème de la religion dans l’espace dit civil serait né avec l’islam (« mutation de la société »).

Eh, non ! Le problème est récurrent depuis le XVIe siècle ; il a été constant au XIXe ; et c’est la loi de 1905 qui l’a résolu dans le sens de la liberté.

Halte à la révision de la loi de 1905 !


* Jean Baubérot, professeur émérite (Sorbonne), est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont Histoire de la laïcité en France et Les Laïcités dans le monde, tous deux parus dans la collection « Que sais-je », aux éditions PUF. Il commente l’actualité sur son blog : jeanbauberotlaicite.blogspirit.com

** Lire notamment Jean Baubérot, L’Intégrisme républicain contre la laïcité (Éd. de l’Aube, 2006).

Du même auteur :
Débat sur le voile intégral : de la « laïcité intégrale » à la « laïcité roseau »

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