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Points de vue

La crise du sens (1/2)

Par Sofiane Meziani*

Rédigé par Sofiane Meziani | Dimanche 27 Janvier 2013

Les différentes crises (économiques, financières, politiques, écologiques…) ne sont que les symptômes d’une crise bien plus profonde, celle du sens. Notre société traverse une époque sombre et troublante. Une phase à la fois déroutante et déterminante, qui invite la conscience humaine à (re)penser les modalités d’une existence sereine et comblée sur Terre.



Un contraste manifeste apparaît sur la toile de la vie : l’abondance extérieure des hommes n’est qu’un joli rideau qui, en réalité, abrite sur la scène de notre existence une terrible disette intérieure. Une famine spirituelle. Un vide profond se fait ressentir dans cette société mercantile, où de plus en plus de personnes désillusionnées par la réalité amère du profit et de la course aux richesses tentent, pour pallier ce manque, de s’accrocher, tant bien que mal, à une spiritualité quelconque.

Le profit avant l’homme

Une désillusion, comme le relève fort justement Edgar Morin dans La Voie, qui conduit un nombre de personnes en constante augmentation à faire appel aux psychothérapies, au yoga, au bouddhisme zen, etc. Alors que d’autres cherchent plutôt refuge dans la consommation et l’accumulation, quand il ne s’agit pas d’avoir recours aux antidépresseurs. Une pathologie, en somme, qui ne dit pas son nom.

Plus grave encore, la tyrannie du calcul et de la technique, en même temps qu’elle continue dangereusement de réchauffer le climat, refroidit les relations humaines. L’esprit de rendement, de performance, la valorisation hypertrophiée du travail qui, comme le souligne Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne, caractérise, entre autres critères, l’homme du nouvel âge, contribuent chaque jour à la sécheresse spirituelle de l’être humain. La chaleur du cosmos est effroyablement contrastée par la froideur des êtres humains. Triste toile.

La valeur d’un être, dans cette sombre époque, se mesure à l’aune de sa capacité à produire et à créer du profit. C’est l’avoir qui, désormais, détermine la place d’un être dans le monde. L’obsession de la possession. Autrement dit, l’homme, aujourd’hui, n’est plus « un animal politique » (Aristote), ni même « un animal métaphysique » (Schopenhauer), c’est un code-barres ambulant. Ainsi, ce manque dont souffrent bon nombre de citoyens abusés par l’appât du gain reflète un appauvrissement spirituel criant.

L’effet néfaste du cogito ergo sum

C’est, sans doute, le contre-coup du… cogito ! En accordant une place centrale à la subjectivité humaine avec le « Je pense donc je suis », Descartes ouvre la voie à une époque caractérisée par le mythe du progrès et le culte de la raison et, plus profondément, au capitalisme.

C’est donc avec l’avènement du rationalisme cartésien, qui prône l’autonomie du sujet, que s’accomplira ce que Max Weber appellera le « désenchantement du monde » (L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme), c’est-à-dire une rationalisation de l’action pratique dans le monde illustrée par la croissance effrénée du libéralisme économique et la perte de sens dans l’Univers.

Sur le terrain de la vie moderne, c’est désormais la raison humaine qui codifie les relations sociales selon des règles fondées essentiellement sur le dogme de la monnaie. En effet, comme le souligne Alain Touraine dans sa Critique de la modernité, les trois principaux agents de cette modernisation sont la nation, l’entreprise et le consommateur. Dieu est, quant à lui, resté sur le banc de touche. Pour certains, il est mort ; c’est le constat nietzschéen, qui annonce, dans Le Gai Savoir, à la fois la fin de la métaphysique et le début d’une nouvelle aventure surhumaine, relevé par la bouche du dément : « Dieu est mort ! »

Et c’est pourtant ce souffle divin que le public réclame dans les tribunes de la société pour combler ce manque spirituel qui résonne dans les abysses de son âme. Cette aspiration spirituelle que la raison froide a étouffée, glaçant ainsi l’existence des êtres humains.

Penser l’être humain dans un tout harmonieux

La raison humaine ne serait donc suffire à l’établissement d’une vie paisible et harmonieuse sur terre. Parce que, exploitée seule, celle-ci rend l’existence semblable à une forêt d’automne. Le problème ne réside ni dans la raison, ni dans les sens, pas même dans le cœur, mais bien plutôt dans cette conception bipolaire de l’être humain qui a traversé l’histoire de la pensée occidentale, opposant systématiquement corps et âme, raison et sens, ou encore cœur et intelligence.

L’allégorie de la caverne platonicienne séparant le corps de l’âme, l’exclusion de la raison au nom de la foi au Moyen Âge, la profonde divergence entre le rationalisme (adepte de la raison) et l’empirisme (partisan des sens) depuis la Renaissance ou encore la mise au ban de la foi au nom de la raison à l’heure des Lumières traduisent de façon expressive cette difficulté de la philosophie occidentale, depuis l’Antiquité, à penser l’être humain dans un tout harmonieux.

Au même titre que la différenciation des pouvoirs temporels (législatif, exécutif et judiciaire) établie par Montesquieu dans De l’esprit des lois, il faut, face à cette décomposition philosophique de l’homme, distinguer trois types de forces complémentaires inhérentes à l’être humain pour une gestion sereine de l’humanité : la force de la raison ; la force des sens ; et, surtout, la force du cœur.

Le problème, autrement dit, ne réside pas dans les facultés humaines mais dans l’usage que l’on en fait. Une nuance qui ouvrirait les portes à de nouvelles perspectives pour l’humanité. Une autre voie est au demeurant possible, sans pour autant exclure l’usage de la raison, pourvu qu’on ne la réduise pas à un outil instrumental. Celle donc de la réconciliation…


* Sofiane Meziani est enseignant et auteur.