Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

L'adieu fraternel à Ahmed Baba Miské

Rédigé par Chems-Eddine Hafiz | Mercredi 16 Mars 2016



Le militant anticolonialiste mauritanien Ahmed Baba Miské est décédé lundi 14 mars à Paris.
Le militant anticolonialiste mauritanien Ahmed Baba Miské est décédé lundi 14 mars à Paris.
Ahmed Baba Miské a mené vaillamment son ultime combat à l'hôpital Saint-Joseph, à Paris. Lui qui n'aimait guère rester inactif, lui qui écrivait en permanence en prose ou en vers, en arabe et en français, qui lisait passionnément des auteurs africains et des classiques français, lui qui aimait la presse, la décortiquait pour se lancer dans des analyses pointues sur l'état de ce continent qu'il aimait tant, l'Afrique... il s'en est allé comme il a vécu. Furtivement, pudiquement, sans bruit, il s'est éteint lundi 14 mars.

Né à Chinguetti, en Mauritanie, en 1935, Ahmed Baba Miské devint très jeune un militant obstiné de la décolonisation. Malgré un aspect frêle, une voix à peine audible, les cheveux en bataille, portant un énorme cartable noir, il avait l'allure de l'éternel étudiant qui refusait de quitter les bancs de l'université. Pourtant, il était doté d'une endurance physique exceptionnelle, toujours pressé, donnant l'impression qu'il traitait une affaire de la plus grande importance.

Une profonde attache à l'Afrique

Intellectuel de très haut niveau, poète populaire, écrivain, journaliste, il était également un homme d'action anticolonialiste et humaniste, musulman, porte-parole des plus démunis. Son militantisme, il l'a débuté en 1955 en tant que secrétaire général de l’Association de la jeunesse mauritanienne. Il occupa de nombreux postes d’ambassadeur de la Mauritanie à Abidjan et à Washington. Il devint représentant permanent à l’Organisation des Nations unies (ONU) de 1963 à 1967, puis directeur des pays les moins avancés (PMA) à l’Unesco en 1988.

Membre fondateur du magazine d'informations Afrique-Asie, Maghrébin convaincu, il voyageait fréquemment dans les pays de cette région, sans oublier sa profonde attache avec l’Afrique subsaharienne. Voyageur impénitent, il finit par poser sa valise à Paris, où il fonda sa famille. En 1998, il occupa les fonctions de producteur délégué de l'association Vivre l'islam, dont l'émission est diffusée sur France 2 le dimanche matin.

Ahmed Baba Miské (à droite) lors d'une réunion de l'Istichara menant à la création du Conseil français du culte musulman (CFCM).
Ahmed Baba Miské (à droite) lors d'une réunion de l'Istichara menant à la création du Conseil français du culte musulman (CFCM).

Des combats multiples

C'est l'année d'après, en 1999, que j'ai connu Ahmed Baba Miské, à l'occasion de l'Istichara (la Consultation) mis en place par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'intérieur, pour créer une instance représentative du culte musulman en France. Avant la création du Conseil français du culte musulman (CFCM). Ahmed Baba Miské représentait une fédération africaine aux côtés de Cheikh Moussa Touré.

Nous sommes tout de suite devenus amis. J’étais en admiration devant cet homme infatigable qui sillonnait les rues de Paris, passant de rendez-vous en réunions, pour mener de front plusieurs combats. Il me faisait découvrir l'Afrique et les souffrances vécues par les peuples de ce vaste et beau continent.

Habile, tacticien et secret, il vivait intensément ses passions. L’organisation du culte musulman en France lui prenait beaucoup de temps, agissant discrètement mais efficacement pour que la Fédération française des associations islamiques d'Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA) occupe une place prépondérante, à l’instar de la Grande Mosquée de Paris et d'autres grandes fédérations musulmanes.

J'appris beaucoup plus tard – car il cloisonnait énormément ses multiples vies – qu'il voyageait souvent, allant de capitale en capitale, pour dénouer des crises entre tribus, entre factions hostiles, dans les régions les plus improbables.

De retour en Mauritanie

En 2005, il retourna en Mauritanie et s'investit pour l’élection de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi avec les militaires ayant déposé Maaouya Sid Ahmed Ould Taya, président par deux fois de 1992 à 2003.

Depuis son installation en Mauritanie, nous nous appelions régulièrement. Nous évoquions la situation dans son pays, des « Printemps arabes », de l'islam en France et de la vie du CFCM dont il fut un membre influent.

De passage à Paris, il venait souvent me rendre visite. Mon dernier entretien avec lui fut un échange passionnant sur son dernier livre La Décolonisation de l’Afrique revisitée (Karthala Editions, mai 2014). Ses idées anticolonialistes étaient intactes. Celui qui fut un temps un membre du Front Polisario, mouvement militant pour l'indépendance du Sahara occidental, était atterré par les falsifications de l'Histoire.

Sucrant plus que de raison son thé, il se lançait dans un discours passionné, me confessant son admiration pour l'Algérie et m'évoquait, avec une lueur dans les yeux, ses rencontres avec l'ancien président Houari Boumédiène.

Il a rendu son dernier souffle dans un hôpital parisien, entouré de ses enfants. Il était tellement fier de son fils Karim, écrivain et réalisateur talentueux. Mais l'homme du désert ne se laissa jamais déborder par ses sentiments. Impassible, presque immobile, sans bruit et sans geste brusque, il a vécu.

Son dernier voyage, c'est vers la Mauritanie qu'il l'accomplit. L'inhumation a lieu à Nouakchott, capitale d'un pays pour lequel il a milité en faveur de son indépendance vis-à-vis de la France. Qu’Allah l'accueille dans Son vaste Paradis et accorde Sa clémence et Sa miséricorde au défunt.

« Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un » : nous sommes à Allah et vers Allah nous retournons !

*****
Chems-Eddine Hafiz, avocat au barreau de Paris, est co-auteur de Droit et religion musulmane (Éd. Dalloz, 2005) et auteur de De quoi Zemmour est devenu le nom (Éd. du Moment, 2010).