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Points de vue

Il y a une Figure Musulmane en France

Rédigé par Colin Mohammed | Mercredi 18 Février 2004

L’anthropologue Sylvain Lazarus a raison de soutenir que : « les gens pensent ». Et ils pensent au pluriel. Mais surtout, pour penser, les gens n’ont pas besoin de « maître ». Ils savent penser tout seuls. Dans leur diversité, leur pluralité les citoyens musulmans de France se sont exprimés depuis le discours du Président Jacques Chirac le mercredi 17 décembre 2003. Nous sommes désormais tentés de dire qu’il existe une Figure Musulmane aujourd’hui en France. Une figure propre, digne et indépendant qui suit sa dynamique sans jamais aspirer à sortir du paysage social français. Comme, autrefois, il a fallu reconnaître l’existence d’une Figure Ouvrière indépendante des luttes de classe, il nous revient aujourd’hui de reconnaître la Figure Musulmane de notre pays.



L’anthropologue Sylvain Lazarus a raison de soutenir que : « les gens pensent ». Et ils pensent au pluriel. Mais surtout, pour penser, les gens n’ont pas besoin de « maître ». Ils savent penser tout seuls. Dans leur diversité, leur pluralité les citoyens musulmans de France se sont exprimés depuis le discours du Président Jacques Chirac le mercredi 17 décembre 2003. Nous sommes désormais tentés de dire qu’il existe une Figure Musulmane aujourd’hui en France. Une figure propre, digne et indépendant qui suit sa dynamique sans jamais aspirer à sortir du paysage social français. Comme, autrefois, il a fallu reconnaître l’existence d’une Figure Ouvrière indépendante des luttes de classe, il nous revient aujourd’hui de reconnaître la Figure Musulmane de notre pays.

 

Cette Figure Musulmane de France ne répond pas à la catégorisation ethnique proposée par Michèle Tribalat. Non ! Car la Figure Musulmane de France réfute vigoureusement toute contribution au développement d’une quelconque sous-citoyenneté. Elle s’attelle, envers et contre tout, à participer, au sens d’une subjectivité singulière, à une communauté de destin. Le destin de la France.

 

Pendant ce faux débat sur le Hijab, savamment orchestré par le gouvernement de droite pour voiler un désastre social devenu difficile à camoufler, il est remarquable qu’une « élite » musulmane se soit exprimée. Parlant toujours à la première personne du pluriel, elle a décrété que la défense du voile était soit une guerre « Islam contre Occident », soit une lutte sociale contre le phénomène d’islamophobie galopante, ou encore un nouveau combat à inscrire au bas de la liste des projets alter-mondialistes. 

 

En manifestant le 17 janvier à Paris, le Parti des Musulmans de France (PMF) a assumé son « complexe du deuxième de classe ». Le « deuxième de classe » est celui qui reçoit les honneurs en l’absence du « premier de classe ». Si nous exprimons de vives réserves sur l’idée même d’un parti politique au nom de l’islam, nous ne saurons mépriser le travail pétulant de Mohamed Latrèche pour porter sur la scène politique intérieure et surtout extérieure à l’Hexagone, la problématique de la présence musulmane en France. Une question dont le traitement par nos politiques, mérite de figurer dans le dictionnaire de référence de la  langue de bois. C’est d’autant plus vrai que l’UMP, après des effets d’annonce, décide de faire marche arrière en plaçant ses candidats « beurs » à des places inéligibles sur sa liste d’île de France pour les élections régionales du 21 et 28 mars 2004. Régulier dans sa dénonciation de l’occupation de la Palestine, intarissable contre l’Amérique dans son agression de l’Irak, le Président du PMF, se dit « anti-sioniste mais pas antisémite ». Depuis ce 17 janvier, il s’est fait une petite place parmi cette « élite » musulmane de France capable de mobiliser une partie de nos concitoyens. Le nier serait malhonnête. L’ignorer serait irresponsable. Il reste que nous attendons de connaître le projet politique du PMF en dehors de ses défilés de protestation. Car, en démocratie, un vrai parti politique est un parti qui va aux élections. Et la Figure Musulmane de France nous est apparue comme une figure citoyenne désireuse de peser sur les scrutins à venir.

 

Au moment où le PMF défilait à Paris ce 17 janvier, 150 associations musulmanes se retrouvaient, pour la première fois, afin de dresser un front commun contre la loi antifoulard. Du jamais vu. L’initiative est à mettre au compte du Collectif des Musulmans de France (CMF) qui s’est entourée pour l’occasion de Participation et spiritualité musulmanes (PSM), de Jeunes Musulmans de France (JMF) et de Etudiants Musulmans de France (EMF). Toutes ces organisations sont connues depuis longtemps sur des terrains bien différents. Et leur rapprochement, face au désespoir que suscite la loi antifoulard, crée l’espoir de voir émerger une véritable « élite musulmane » qui, au contraire du Conseil français du culte musulman, sera capable d’orchestrer une lutte citoyenne authentique dans le sens de la « pensée collective ». Malheureusement, il n’en sera rien.

Il n’en sera rien parce que de cette réunion historique menée par un quartet d’associations musulmanes, sortira un Collectif empreint des idées altermondialistes nimbées dans un discours ordinaire avec en prime la panoplie classique des méthodes bien rodées.

 

Ne nous laissons pas enjôler par ce lifting politique de la gauche extrême. Parce que derrière la rhétorique des « résistances », dans la pénombre de la « société civile » et dans la dénonciation de « l’horizon fracturé des banlieues », abondent des pratiques lénifiantes du style : « une parole pour tous ». Nous observons la persistance de vieux réflexes tels que penser, parler et décider à la place et au nom de la masse anonyme. Nous sommes les témoins de la résurrection de vieux théorèmes comme « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Et nous décryptons la même bonne vieille dialectique suivant laquelle, malgré la volonté ambitieuse d’adopter une culture de pensée en réseau, les grandes décisions, les grands textes demeurent centralisés et sous bonne garde.

Il y a donc des raisons de croire que la montagne du 17 janvier a accouché d’une souris. Si l’on doit largement saluer la présence d’associations laïques dans un combat de Musulmans, l’on ne peut que déplorer la facture de cette présence que sont l’extrapolation de la question du Hijab noyée dans le fleuve des exclusions en France et le boycott systématique de toute autre dynamique musulmane et citoyenne hâtivement taxée de communautarisme.

 

Et pourtant, ces dynamiques émanent de jeunes organisations, des collectifs avec des objectifs spécifiques, des actions locales spécialisées inscrites dans une démarche globale. Ce sont des groupes qui veulent et peuvent construire une dimension originale à l’Islam de France sans se contenter de ranger le pupitre et les chaises des salles de conférences. Ces militants ne rêvent pas de la saveur des petits fours du Ministre de l’Intérieur. Ils n’ont pas non plus envie de servir de « nouveaux prolétaires » à une gauche en panne de révolution, car ils connaissent l’Histoire de notre pays. Ces femmes et ces hommes de tous les âges, de tout niveau de culture scolaire et universitaire,  récitent le Coran et font leurs courses à l’Hypermarché. Dans leur grande majorité, ces  femmes et ces hommes admirent Tariq Ramadan. Ils écoutent Tariq Oubrou et sont émus par Hassan Iquioussen. Ces hommes et ces femmes, ces gens, lisent Edgar Morin, regardent Thierry Ardisson quand ils ne surfent pas sur le Net. Les ignorer serait malhonnête. Les mépriser serait irresponsable. Car, incontestablement, ils font partie intégrante de la Figure Musulmane de France.

Le contemporain a le caractère d’être difficilement saisissable. Il est donc compréhensible que nos concitoyennes musulmanes se réfèrent au féminisme dans leur lutte contre la loi antifoulard. Il est tout aussi compréhensible qu’une certaine « élite musulmane » s’assimile aux Jeunesses ouvrières chrétiennes à défaut de se reconnaître dans la Figure Musulmane. Mais que l’on se souvienne du 21 décembre 2003, sur les pavés de Paris, avec Wasila et ses copines : Sincèrement musulmanes et loyalement citoyennes dans une manifestation spontanée que la presse nationale, prise de court, a tenté de discréditer. Ainsi se dessine la Figure Musulmane de France aujourd’hui et probablement de demain.