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Points de vue

Fusillade à Liège : « La folie humaine n'a pas de préférence ethnique, culturelle ni religieuse »

Par Hajib El Hajjaji*

Rédigé par Hajib El Hajjaji | Jeudi 15 Décembre 2011

Ce mardi 13 décembre, vers 12 h 30, Nordine Amrani, un Liégeois âgé de 33 ans, a tué plusieurs personnes en plein cœur de Liège (Belgique). Il a fallu attendre plusieurs heures avant de connaître l'auteur de cette tuerie. Le soir même, des commentaires xénophobes et racistes ont commencé à proliférer sur le Net et les réseaux sociaux. Voici la contribution d'Hajib El Hajjaji, citoyen belge de confession musulmane et conseiller municipal à Verviers, qui lance un appel pour sortir de l'émotion et de ce qu'elle peut produire.



Liège, ce mardi 13 décembre 2011, un forcené a tiré sur des innocents, lancé des grenades de façon aveugle sur la foule en plein centre-ville. Bilan actuel : 5 morts et 123 blessés.

Durant la journée et au fil des heures, nous sommes tou(te)s dans l’attente : Qui est-ce ? Et pourquoi ?

Un ami m’envoie un SMS : « Tuerie à Liège, espérons que ce ne soit pas un Arabe ou un musulman. » Il avait pressenti les choses, pressenti que si cela s’avérait être un Arabe et/ou un musulman, le cercle vicieux allait se (re)déployer et qu’il allait encore devoir se justifier sur son origine, sa culture et/ou sa religion.

Comme mon ami, nous sommes nombreux à appréhender ce type d’événements, conscients de l’impact sur l’inconscient collectif de telles atrocités qui heurtent toute sensibilité humaine.

Et puis le nom tombe, comme un couperet : Nordine Amrani, 33 ans. Un habitant de Liège. Pas un terroriste, nous dira la procureur du roi. Mais un récidiviste. Connu de la police et des milieux judiciaires. Mais peu importe, car ce que les gens retiennent vient renforcer ce que beaucoup pensent : c’est encore (à cause d’) un Arabe.

Sur la Toile, les commentaires fusent. Depuis celles et ceux qui veulent organiser une marche blanche à la mémoire de Nordine (ont-ils un seul instant imaginer l’impact et l’indécence d’un tel geste ?) à celles et ceux qui veulent oser dire tout haut, avec des constructions bric-à-brac, ce que beaucoup pensent tout bas.

Mes pensées vont aux familles des défunts, de tous ceux qui ont été tués ou blessés… Y compris à la famille de ce Nordine Amrani, son épouse et aussi ses parents. Comme ceux des autres victimes innocentes : Pierre (17 ans), Mehdi (15 ans), une dame de 75 ans, un jeune homme de 20 ans et un bébé de 23 mois, dont je ne connais pas les prénoms.

Certains viendront trouver dans ce fait meurtrier les éléments d’un discours populiste ou haineux, justifiant qu’il y a d’un côté les victimes et de l’autre les méchants. La mémoire historique voudrait pourtant qu’on se rende compte que la folie humaine n’a pas de préférence ethnique, culturelle ni religieuse.

Tentons dès lors de sortir par le haut de cette tragédie où se dessinent peu à peu et de plus en plus deux camps : le « eux » et le « nous ». Les Arabes et les autres, les musulmans et les autres, les terroristes et les autres, car il est toujours possible de construire un « Autre » à soi-même.

Je refuse d'entrer dans un camp. Je refuse de tomber dans le simplisme de penser même qu’il y ait deux camps. Mais, pour cela, il faut être en mesure de dessiner une troisième voie qui rassemble, et tenter de s’adresser à celles et ceux qui sont, à présent, de façon consciente ou inconsciente, d’un côté ou de l’autre de la barrière.

A la société majoritaire, j’aimerais qu’elle évite de tomber dans le travers de voir dans l’étranger la source de ses problèmes. Ce n’est pas parce qu’il s’appelle Nordine, qu’il est arabe et musulman qu’il a commis ces horreurs. C’est d’abord la tragédie d’un être désespéré ou fou, ou peut-être un peu des deux, car notre monde n’aide pas à garder la raison toujours à la bonne place. Et refuser de tomber dans la stigmatisation à grande échelle d’une origine, d’une culture ou d’une civilisation, car ce n’est pas la solution.

Et aux « autres », il faudra tout d’abord condamner sans réserve cet acte de terreur. Et peu importe le parcours de vie de l’auteur et ce qui a motivé son acte : rien ne peut justifier ni expliquer une telle entreprise (vu le caractère prémédité de son geste). Il faudra aussi pouvoir entendre et respecter la douleur de celles et de ceux qui ont été choqués par ce drame même si, parfois, dans leurs expressions, il y a des nuances à apporter lorsque les discours dévieront sur les personnes arabes ou la religion musulmane.

Et dire, rappeler sans cesse, que l’islam n’accepte pas (et même condamne !) que l’on tue des innocents, ni par vengeance, ni même par désespoir. Bien que le religieux n’ait à priori aucun rôle dans ces crimes, ces paroles doivent être réaffirmées avec force et avec sagesse. Car l’émotion ne s’embarrasse pas des amalgames... et que seules la raison, la pédagogie et la patience nous permettront de retrouver le chemin de la pensée raisonnable.

Notre société, meurtrie, devra s’en remettre de ces actes meurtriers. Mais si, à l’issue de ce drame, les fractures au sein de la population s’en retrouvent renforcées, alors nous aurons perdu deux fois. La première, en ayant assisté comme témoin de ce que notre société violente peut produire et de ce que la violence humaine peut produire de plus barbare ; la seconde, en permettant à ce geste de haine de renforcer les fractures et les tensions socioculturelles et économiques au sein de notre population.

Ne laissons pas à cet acte la capacité à produire plus de violence encore.

Et qu’en fin de compte l’Histoire retienne qu’à Liège, ce 13 décembre 2011, un individu a tué d’autres individus et que dans notre société, des personnes de tous horizons se sont mobilisées, ensemble !, pour que cela ne se reproduise plus.


* Hajib El Hajjaji est conseiller municipal à Verviers (Belgique).