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Points de vue

Foulard islamique ou hijâb occidental ?

Par Rachid Id Yassine*

Rédigé par Rachid Id Yassine | Mercredi 23 Janvier 2013

Le hijâb n’est jamais seulement islamique, il est aussi africain, berbère, iranien, qatari, indonésien, turc. Mais peut-il aussi être occidental, sans pour autant être nécessairement occidentalisé ?



Sans exception, chez les musulmans occidentaux, la culture détermine la tenue vestimentaire, même si les hommes ont moins de difficulté à opter pour un costume-cravate qu’une ‘abaya ou une gandoura.

Aussi, chacune et chacun a déjà eu le plaisir, ou non d’ailleurs, d’admirer la créativité avec laquelle certaines musulmanes se coiffent de ce qu’on hésite parfois à appeler un hijâb, tant ces couvre-chefs cherchent à les embellir, avec plus ou moins d’exubérance ou de sobriété.

Certes, la pudeur religieuse se marie sans difficulté à l’esthétique et l’élégance, mais pour beaucoup elle semble être culturellement conditionnée.

Le hijâb sous toutes les coutures

Les vêtements spécialement destinés aux femmes occidentales soucieuses de respecter l’orthopraxie islamique, montrent par leurs matières, leurs coupes et leurs couleurs, le « goût culturel » de leurs destinataires. Celles-ci se veulent sportives ou chics, rebelles ou séduisantes, conformément à la mode occidentale et à la norme islamique à la fois.

Les variétés de robes et de pantalons, de chemises ou de pull-overs se déclinent selon les critères occidentaux de la praticité et de l’esthétique : coupe tranchante, coloris unifié ou assortiment binaire et catégoriel. Aussi le hijâb est-il fonctionnellement adaptable : pour les soirées, des dentelles ou la superposition de fines couches de soie incarneront l’élégance ; pour le sport, une capuche élastique, avec une bande scratchée pour le maintenir au niveau du cou, ou une tenue de bain intégrale, le burqini qui se veut être, jusqu’à sa dénomination, un croisement entre le bikini sexy et la stricte burqa.

On peut ainsi voir au bord d’un lac suédois, le corps totalement dévêtu d’un nudiste sortir de l’eau, surprenant joyeusement deux musulmanes en Veilkini qui partageaient à ses côtés les plaisirs de la baignade… La visibilité du religieux n’est hypertrophiée dans l’espace public, c’est-à-dire dans l’espace commun, que parce qu’elle agace l’homogénéité supposée des cultures ambiantes par le déplacement de marqueurs religieux d’un univers culturel à un autre.

Le foulard peut-il être islamique ?

Le burqini justement, cette tenue relativement indiscrète est prise entre deux feux, discréditée à la fois par les chantres d’un « islam culturel » et les tenants d’un « Occident religieux ». Ces derniers le stigmatiseront comme un énième moyen d’islamisation de « leur » société traditionnellement chrétienne, tandis que les premiers produiront un discours de la pudeur qui affirmera que « ce hijâb-là n’est pas islamique ! », quand bien même un vêtement ne peut être qualifié d’islamique sans justement accepter de confondre les ordres culturel et religieux.

Dire qu’un vêtement est islamique n’indique en rien la culture dont il provient et à laquelle il appartient, mais fait simplement référence au respect d’une éthique religieuse normative. Certes, « la présentation et l’image que l’on veut donner de soi constitue […] un indice d’identité » (Stefano Allievi), mais celle-ci en est, à la fois, culturellement une et religieusement une autre.

C’est peut-être là une évidence, mais on feint trop souvent de l’oublier, pour promouvoir dans l’imaginaire collectif un modèle dominant, plus légitime ou authentique qu’un autre. Chez les musulmans comme chez les non-musulmans, les discours religieux, politiques et médiatiques véhiculent une image arrêtée de ce que représentent ce qu’ils appellent communément « le foulard (ou le voile) islamique ». Celui-ci n’existe pas en tant tel, et son essentialisation pour être effective est partagée, entretenue par les uns et les autres.

Le hijâb peut-il être occidental ?

Le hijâb n’est donc jamais seulement islamique, il est aussi africain, berbère, iranien, qatari, indonésien, turc. Et pour notre propos ici, il peut notamment être occidental, et non pas occidentalisé ! Autrement dit, pensé et conçu, vécu et porté par des femmes occidentales !

D’origine autochtone et non importés, ces hijâb vont au contraire s’exporter à l’étranger, comme ceux de la marque néerlandaise Capsters. À l’initiative de Cindy Van Den Breman, cette marque spécialisée dans le hijâb sportif, propose différents modèles adaptés à la pratique du tennis ou encore à celle du skate-board… On peut aussi mentionner les tenues que confectionne la jeune danoise Tesnim Sayar, en alliant la culture punk au hijâb.

Du reste, les fashion-hijâb comme on les appelle dorénavant, constituent un nouveau filon de l’industrie de la mode, avec les pays de référence et d’influence, les magasines, publicités, mannequins, marques, stylistes, et défilés comme celui du « Muslim Fashion Show » organisé au Salon international du monde musulman au Bourget.

Outre les modèles caractéristiques de certaines cultures (arabe, turque, indonésien, maghrébin…), certains foulards, proposés par Hijab Mode ou plus sobrement ceux des marques citées plus haut, s’avèrent ainsi être des marqueurs identitaires d’appartenance à l’Occident.

Il s’agit en effet de hijâb occidentaux, aussi « médiatiquement paradoxal » et « politiquement incorrect » que cela puisse paraître. Loin de vouloir se séparer ou se démarquer des autres (non-musulmans en l’occurrence), ce type de vêtements se veut être au contraire un instrument de rapprochement, et plus encore même, un support d’affirmation d’une identité culturelle commune, d’une occidentalité partagée.


* Docteur de l’EHESS, Rachid Id Yassine enseigne en sociologie à l’université Perpignan - Via Domitia et en sciences des religions à l'université Gaston Berger. Chercheur associé au CADIS et à l’ICRESS, consultant et auteur de nombreux articles, il a publié en 2012, aux Editions Halfa, L'Islam d'Occident ? Introduction à l'étude des musulmans des sociétés occidentales.