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Points de vue

Enseigner « un islam sans haine des juifs » ? Non, ma religion n'est pas antisémite

Rédigé par Asif Arif | Vendredi 13 Novembre 2015

Une tribune, intitulée « Enseignons un islam sans haine des juifs », a été publiée par Le Monde mercredi 11 novembre. Peut-on réellement dire que le Coran promeut l’antisémitisme ? Pour Asif Arif, avocat, de telles allégations sont mensongères. Pour lui, les hommes sont les seuls responsables de telles dérives.



Enseigner « un islam sans haine des juifs » ? Non, ma religion n'est pas antisémite
Une tribune du Monde, datée du 11 novembre 2015, attire aujourd’hui mon attention.

Écrite par un professeur qui est géographe, dont nous pouvions légitimement attendre de la précision, le titre a tout de suite marqué ma volonté de faire une réplique puisqu’il constitue une aberrance en soi : « Enseignons un islam sans haine des juifs. »

Cela suppose que l’islam commun enseigné aujourd’hui contient une effusion de haine des juifs, élément sur lequel je me devais, en tant que musulman, répondre. Toutefois, je tiens à préciser que l'auteur a au moins fait l'effort de s'appuyer sur des versets coraniques, ce qui est salutaire en matière d'islam.

L’implication des jeunes musulmans ? L’auteur est allé trop vite en besogne

Sans aucune donnée, l’auteur nous informe que « l’implication des jeunes musulmans dans les actes antisémites va croissant ». S’il est possible qu’une telle affirmation soit vraie, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est pas, à ce jour, démontrable.

En effet, il est impossible, sur le terrain, de tenir une telle affirmation en ce que les statistiques ethniques ou religieuses sont interdites en France. Le ministère de l’Intérieur ne peut pas fournir des chiffres avec l’appartenance religieuse des individus ayant perpétré des actes antisémites.

Par ailleurs, le dernier rapport sur l’antisémitisme du Service de protection de la communauté juive (SPCJ) ne fait pas non plus état des auteurs de tels faits.

Sur le site Sans langue de bois, une enquête très exhaustive a été menée par deux journalistes qui détaillent les statistiques et ce qu’elles signifient réellement. On y trouve notamment le paragraphe suivant, fortement instructif :

« Dans son rapport de 2007, la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) estime que plus de 80 % des faits racistes ou antisémites étaient imputables à l’extrême droite dans les années 1990, et que cette proportion n’est plus que d’environ un quart au milieu des années 2000. Pour l’année 2006, elle attribue 28 % des violences antisémites aux milieux arabo-musulmans et 10 % à ceux d’extrême droite. Mais pour cette même année, la grande majorité des auteurs d’actions violentes antisémites (62 %) sont non identifiés. (…) Mais il s’agit plus d’une opinion que d’un fait démontré : les données de terrain ne livrent que des informations très fragmentaires, et ne permettent pas de dégager de tendances claires. »

Pourquoi ensuite parler de jeunes ? Il s’agit de définir une catégorie bien précise dans une statistique très large qui ne comprend pas de division en fonction du profil ou de l’âge. En conséquence, je pense que l’auteur est allé trop vite en besogne et que ses propos ne trouvent pas d’échos dans des sources sérieuses.

La haine des juifs dans le Coran ? C'est faux

Dans la société musulmane, la haine des juifs serait ancrée depuis longtemps. Pour justifier son affirmation, l’auteur va chercher l’histoire ottomane permettant d’en justifier le contexte.

Or, il va de soi que l’islam est moins attaché à ce que les hommes en ont fait qu’à son livre, le Coran. Il fallait donc que l’auteur aille chercher les enseignements coraniques et ceux issus de la Sunna sur le sujet pour les mettre en avant.

Une telle phrase, dans le contexte actuel, pourrait largement induire que depuis le Prophète de l’islam, cette religion a toujours été l’apanage de la haine des juifs ce qui est faux historiquement, intellectuellement et textuellement.

D’abord historiquement puisque la charte de Médine concédée par le Prophète a permis aux juifs de voir leur liberté de religion respectée. La justice distributive appliquée par le Prophète de l’islam supposait même que si les juifs commettaient un crime punissable par la Torah, ces derniers devaient être jugés en fonctions des enseignements judaïques.

Le discours d'adieu du Prophète, révélateur de tolérance

Ensuite, le discours d’adieu du Prophète est également révélateur de la tolérance qui doit accompagner l’islam. Au cours de ce discours, il réaffirme comme loi universelle et sacrée qu’il n’y a aucun homme qui est supérieur à un autre en raison de sa spécificité ou de sa couleur de peau. La seule chose déterminante de la supériorité d’un homme et sa grande moralité et sa crainte révérencielle de Dieu.

Le Coran lui-même prévoit une multitude de versets permettant de comprendre que la haine du juif n'y est jamais enseignée :

« Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Dieu, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur ; il n’éprouvera aucune crainte et ni ne sera-t-il affligé. » (2 : 120)

« Dis : "Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions que Dieu, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors de Dieu." » (3 : 64)

Le Coran condamne les ingrats

Le Coran ne cible par ailleurs aucun peuple dans sa condamnation des « méchants ». Le Coran condamne également les ingrats parmi les musulmans, les chrétiens, les juifs et la gente humaine en général. Il glorifie les bons parmi eux, nous demandant de prier pour eux et de prier d'être bénis comme ils l'étaient.

Les deux modèles que le Coran nous demande de suivre sont des femmes : l'épouse du Pharaon qui maintient sa foi malgré sa situation très difficile, et Marie, la mère de Jésus, une juive extrêmement dévote qui préserva sa chasteté et qui accepta de subir de graves calomnies par amour pour Son Seigneur.

Dire que le Coran à une prédilection pour l'antisémitisme est donc une grave injustice envers ce livre magnanime.

Les hommes sont les seuls responsables

Enfin, la notion de dhimmi, revendiquée comme un appel à l’antisémitisme, est en réalité une trahison intellectuelle. Les dhimmis, dans un État musulman, s’acquittait en effet d’un impôt particulier qui visait à assurer leur protection renforcée et à leur assurer l’égalité des droits plutôt que l’inverse.

Il ne faut pas oublier que si les principes mis en place sont bons, ce que font les hommes de la religion ne relève pas d’une faute de la religion en elle-même, elle relève de l’homme. Alors arrêtons un instant de dire que l’islam promeut l’antisémitisme alors que ce sont les hommes, dans leurs dérives, qui en sont à l’origine.

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Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, enseignant en Libertés Publiques et directeur du site Cultures & Croyances. Auteur d'un ouvrage sur l'Ahmadiyya, il publie prochainement un livre comprenant 50 fiches sur la laïcité aux éditions Bréal. Première parution du texte le 13 novembre sur Le Plus.