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Culture & Médias

Juifs et musulmans, frères amis ou ennemis ? 1 400 ans d'Histoire commune

Rédigé par | Mardi 22 Octobre 2013

Réalisateur du triptyque « Musulmans de France » en 2010, Karim Miské nous livre une grande fresque historique « Juifs et musulmans, si loin, si proches » qui explore quatorze siècles de relations judéo-musulmanes. Interviews d'une quarantaine de spécialistes internationaux, images d'archives et séquences d'animations font de ce documentaire en quatre volets un film particulièrement pédagogique pour comprendre l'actualité troublée d'aujourd'hui. En amont de la diffusion des épisodes programmés sur Arte les mardi 22 et 29 octobre, Karim Miské nous explique sa démarche.



Juifs et musulmans, frères amis ou ennemis ? 1 400 ans d'Histoire commune

Saphirnews : Quelle est la genèse de votre film documentaire « Juifs et musulmans » ?

Karim Miské : C’est un projet qu’avait la production Phares et balises. Comme j’avais réalisé « Musulmans de France » qui était une fresque historique s’étalant sur 100 ans – et non sur 1 400 ans comme l’est « Juifs et musulmans » ! –, et comme cela s’était bien passé, on avait l’impression d’avancer dans la même direction avec ce projet. Du coup, quand celui-ci est entré en production Jean Labib et Anne Labro de la Compagnie des Phares et Balises m’ont proposé d’en être le réalisateur. Cela recoupait des questionnements qui étaient miens, donc j’ai accepté.

Pourquoi cette volonté de traiter le sujet sur une aussi longue durée, depuis les origines jusqu’à l’époque contemporaine ?

Karim Miské : L’idée, dès le départ, est de traiter toute l’histoire des relations entre juifs et musulmans, depuis 14 siècles, depuis l’apparition de l’islam, puisque, évidemment, avant il n’y avait pas de musulmans, donc pas de relations entre juifs et musulmans. C’est un sujet qui n’avait jamais été traité sur cette durée ni même en livre. Maintenant le vide est comblé puisque l’encyclopédie d’Albin Michel Histoire des relations entre juifs et musulmans, des origines à nos jours vient de paraître, sous la direction d’Abdelwahab Meddeb et de Benjamin Stora.

Les dates de parution de cette encyclopédie et de diffusion de votre documentaire sont-elles le fait du hasard ou d’une conjonction des deux projets ?

Karim Miské : Il y a eu conjonction des deux projets, mais ils sont distincts et se sont développés séparément. Mais c’est une chance pour nous tous que les deux projets émergent en même temps car cela crée une grosse actualité sur cette question, l’idée étant d’apporter de la réflexion.

Vous avez décidé de traiter les 1 400 ans de relations judéo-musulmanes de façon parfaitement chronologique…

Karim Miské : Aborder l’Histoire de façon chronologique nous a paru le plus pédagogique pour un public occidental. La deuxième raison est que le conflit israélo-palestinien pèse tellement aujourd’hui sur cette histoire qu’on a l’impression qu’il est devenu une part d’identité des juifs et des musulmans.

Aussi, il fallait vraiment démarrer de loin, pour qu’on comprenne que ce conflit n’est que l’aboutissement de l’Histoire. Il est important de faire comprendre que, sur 14 siècles d’Histoire, il y a une soixantaine d’années qui sont du conflit ouvert, qu’un peu moins d’un siècle avant ces 60 ans où on est dans une dynamique de séparation et auparavant qu’il y a eu 12 siècles où, globalement, cela se passait pas trop mal, certes à l’intérieur du statut de dhimmis, à l’intérieur d’une inégalité structurelle, mais, pour l’époque médiévale, qui était une situation courante car ce n’était pas mieux dans le monde chrétien…

Dans votre documentaire, une large place a été accordée à l’animation : une volonté dès le départ ?

Karim Miské : Il s’agit d’un film historique composé d’interviews et illustrées soit par des images d’archives, soit par de l’animation. Le travail de l’animation a été passionnant. Dès que l’on a décidé de traiter le sujet de manière chronologique, on s’est rendu compte qu’on n’allait pas avoir d’images pour le passé lointain. On ne fait plus de films historiques avec des enluminures et, en plus, chez les juifs et les musulmans, existe un certain tabou sur les représentations : il y a, en tout cas, beaucoup moins de représentations que dans le monde chrétien qui s’est construit sur une riche iconographie.

Il fallait donc créer un imaginaire, d’autant plus que pour l’épisode 1 n’existe aucune image. Mais on a trouvé des descriptions de voyageurs. Juste une anecdote que l’on a dénichée : il y avait des maisons rondes à La Mecque et, juste au moment où l’islam est apparu, on est passé des maisons rondes à des maisons carrées, mais ne me demandez pas pourquoi ! Une documentaliste a travaillé durant un an pour rechercher tous ces détails iconographiques, soit des images, soit des descriptions.

L’actualité politique vous a-t-elle influencé dans votre projet en tant que réalisateur ?

Karim Miské : Je suis un habitant du XXIe siècle, j’ai une conscience de ce qui se passe dans le monde contemporain et comme tout le monde je suis pris dans le champ du conflit israélo-palestinien, car personne n’y échappe. Forcément, je ne pouvais pas oublier, en faisant ce film, que l’on vit dans cette période conflictuelle.

Ce qui était important dans la réalisation du film était de ne pas vouloir aller dans un trop grand angélisme : il y a eu des conflits dans le passé – le massacre de Grenade, les conversions forcées par les Almohades, par exemple – et il y a eu d’autres périodes d’enrichissement mutuel. C’est juste une histoire humaine, en fait ; et c’est important de remettre l’Histoire au niveau de l’histoire humaine comme plein d’autres.

Qu’avez-vous appris, à titre personnel, au cours de la réalisation de « Juifs et musulmans » ?

Karim Miské : J’ai appris beaucoup sur les emprunts réciproques du judaïsme et de l’islam. Dans le premier épisode, par exemple, on raconte l’histoire de Ka’b al-Ahbar, un rabbin converti à l’islam venu à Médine pendant le califat de ‘Umar al-Khattab. Il a apporté dans la tradition islamique ce qu’on a appelé les israéliat, c’est-à-dire tous les récits des prophètes qui venaient de la tradition juive. C’est par le biais de cette figure semi-mythique de juif converti – on pense qu’il a existé mais il n’est sans doute pas le seul – qu’a été apporté le contexte permettant de comprendre les références à l’Ancien Testament que l’on trouve dans le Coran mais qui sont souvent elliptiques donc pas évidentes à comprendre.

À cette histoire-là répond celle de Saadia Gaon, dans le deuxième épisode, le plus important érudit juif de son temps, puisque, à l’époque, le siège du pouvoir à la fois temporel et spirituel juif était à Bagdad, dans le cadre du califat musulman. Saadia Gaon a adapté le calame – la théologie musulmane qui venait de se créer, durant le califat abbasside, notamment à partir de la philosophie grecque –, c’est-à-dire l’introduction de la raison dans la religion, dans le judaïsme en rédigeant un commentaire de la Thora en arabe.

C’est fascinant de voir, dans ces époques anciennes, une influence réciproque, un mouvement d’aller-retour permanent entre ces deux religions, une perméabilité des religions et des cultures. Alors qu’aujourd’hui on a tendance à croire que ce sont des identités fermées, qui sont par nature en conflit.

C’est ce que l’on constate s’agissant de la période contemporaine…

Karim Miské : Sur la période contemporaine, on voit les conséquences du nationalisme, ce que Hannah Arendt appelle le nationalisme tribal, c’est-à-dire le nationalisme ramené à une identité ethnico-religieuse : le sionisme et le nationalisme arabe sont, en ce sens, des produits de l’Histoire européenne, c’est une exportation d’idées qui sont nées en Europe. Le sionisme, par le biais de juifs européens ; le nationalisme arabe, par le biais d’Arabes chrétiens et musulmans qui étaient en contact avec l’Europe.

Ces idéologies ont été à la fois un facteur de progrès (construction de l’Etat-nation, par exemple) et un facteur de division tragique, car elles passent à l’intérieur même des gens. Les juifs du monde arabo-musulman se sont séparés dans la douleur d’une part de leur identité qui était aussi empreinte de culture arabo-islamique et les musulmans, eux, se sont aussi défaits de leur part juive, dont ils étaient également pétris. Chacun devient en guerre contre lui-même : et cela est vraiment une conséquence de l’exportation des nationalismes.

D’aucuns considèrent que la confusion entre identité juive et identité sioniste mine les relations entre juifs et musulmans. Partagez-vous cette analyse ?

Karim Miské : Je pense que la confusion est pour tout le monde. Evidemment, le sionisme a une responsabilité très grande, mais le nationalisme arabe aussi. On ne peut pas s’en sortir intellectuellement si on est tout le temps en train de renvoyer la responsabilité. Les responsabilités sont multiples : on ne peut pas faire porter de façon absolue le poids de grands mouvements historiques sur des individus qui essaient de surnager tout simplement.

Comment pourrait-on qualifier les relations entre juifs et musulmans aujourd’hui ?

Karim Miské : Pour moi, c’est comme s’il y avait une sorte de fraternité impossible. C’est comme si l’autre était devenu un ennemi dont on ne parviendrait pas à se débarrasser : c’est une part de soi qui est à l’extérieur, dont on ne sait pas comment faire avec, ni comment faire sans.

Malgré tout, les ressemblances sont grandes : dans les deux religions, l’orthopraxie joue un rôle important, où le rituel fait vraiment partie de la vie ; et on n’oublie pas des siècles de vie commune d’un revers de manche. C’est l’autre avec qui on ne peut plus être mais sans qui on ne peut pas être non plus.

Extrait de l'épisode 1 : Les origines (610 - 721)


Extrait de l'épisode 2 : La place de l'autre (721-1789)


Extrait de l'épisode 3 : La séparation (1789-1945)


Extrait de l'épisode 4 : La guerre des mémoires (1945-2013)







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