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Monde

En Suède, les services sociaux accusés de « kidnapper » des enfants musulmans, halte aux intox

Rédigé par Lionel Lemonier et Hanan Ben Rhouma | Samedi 19 Février 2022 à 15:30

           

Une déferlante de messages sur Internet accuse depuis des semaines les services sociaux suédois de « kidnapper » des enfants de réfugiés musulmans pour les éloigner de l'islam. Face à l'ampleur inquiétante prise par la rumeur, les autorités suédoises ont réagi avec fermeté, des responsables musulmans aussi.



Une déferlante de messages sur Internet accuse depuis des semaines les services sociaux suédois de « kidnapper » des enfants de réfugiés musulmans pour les éloigner de l'islam. Qu'en est-il ? © Guillaume Speurt/Wikimedia
Une déferlante de messages sur Internet accuse depuis des semaines les services sociaux suédois de « kidnapper » des enfants de réfugiés musulmans pour les éloigner de l'islam. Qu'en est-il ? © Guillaume Speurt/Wikimedia
« La Suède vole les enfants musulmans pour prévenir la radicalisation (...), une politique de désislamisation contre la minorité musulmane. » C'est un des innombrables messages qui circulent sur le Web depuis que les services sociaux suédois sont accusés de soustraire des enfants de leurs familles parce que musulmanes.

Depuis la fin de l'année 2021, la rumeur enfle, largement relayée sur les réseaux sociaux, suscitant des réactions indignées de la part d’un grand nombre d’internautes qui reprennent l'histoire à leur compte. Ils s'appuient essentiellement sur un témoignage, celui d'un père syrien, réfugié en Suède depuis 2017, pleurant face caméra ses cinq enfants « enlevés » par les services sociaux. « L’ONU me disait qu’on vous emmène dans le pays de la justice », se plaint-il, sur fond de paysage urbain enneigé, en appelant « la oumma » à l'aide. « C’est de ma faute. Je n’aurais jamais dû venir. »

Une rumeur partagée aussi dans les réseaux sociaux français

Des raisons de la décision prise par les services sociaux, on en sait trop peu pour affirmer qu'elle serait injuste comme le clame le père épleuré, et encore moins pour dire qu'il s'agisse d'un « kidnapping » ciblé, organisé par les autorités contre les musulmans. Le média panarabe Al-Jazeera ou encore la chaîne turque TRT en ont fait l'écho, selon Courrier international, en se contentant de relayer une version. En France, c'est Al Nas qui a été le diffuseur, encore une fois, d'une rumeur sans fondement qu'il fait passer, avec le témoignage, pour une vraie information. Notons que le site a été placé dans le top 10 des « mésinformateurs francophones » par le site de notation des médias NewsGuard en raison de la publication de nombreuses fake news, notamment autour de la Covid-19.

En Suède, une première manifestation organisée par des familles musulmanes s’est tenue le 7 février, devant le Parlement à Stockholm, pour réclamer le retour des enfants à leurs familles. « Arrêtez de kidnapper nos enfants », clamaient les protestataires. Une deuxième manifestation s’est tenue dimanche 13 février à Göteborg en présence de Mikail Yüksel, un homme politique suédois à la tête du nouveau parti Nyans, qui entend devenir la voix des minorités et particulièrement des musulmans.

Il a assuré, sans plus d'éléments, qu’« un grand nombre de familles musulmanes ont perdu la garde de leurs enfants » à l’agence turque Anadolu. Seule nuance apportée : « Les informations colportées sur les réseaux sociaux affirmant que "les enfants sont enlevés de familles musulmanes pour être données à des familles chrétiennes" sont de la désinformation et ne sont pas vraies. »

Une rumeur en amenant une autre, des internautes ont en effet affirmé que les enfants musulmans étaient placés dans des familles d’accueil non musulmanes où ils seraient forcés à manger du porc ou à boire de l’alcool. S'il balaye cette histoire, Mikail Yüksel a tout de même affirmé que « les motifs invoqués pour ôter la garde des enfants aux familles immigrées ne concordent pas ». « Dans la pratique, de terribles préjugés entrent en jeu contre les familles musulmanes et immigrées. Toutefois, il y a des familles chrétiennes qui en sont également victimes. »

« Une campagne de désinformation » dénoncée

Soucieux de ne pas laisser la rumeur circuler plus longtemps après que des groupes extrémistes ont diffusé des messages menaçants envers la Suède, le gouvernement suédois a décidé de réagir, vendredi 11 février, en assurant que les allégations sont « fausses » et « induisent gravement en erreur dans le but de créer des tensions et de répandre la méfiance ».

Dans un thread sur Twitter, le ministère des Affaires étrangères a dénoncé « une campagne de désinformation », indiquant que « tous les enfants sont protégés et soignés de la même façon en Suède, selon notre législation et la Convention sur les droits des enfants de l’ONU ». Les travailleurs sociaux ont besoin, a-t-il précisé, de l’ordonnance d’un juge pour retirer des enfants de leurs parents sans le consentement de ces derniers. « Si cette séparation est décidée, il est bien entendu que l’enfant doit retrouver ses parents à plus ou moins long terme. Toute la procédure est conduite sous la supervision de professionnels expérimentés. »

« Toutes les décisions des services sociaux, y compris quand un enfant est séparé de ses parents de façon temporaire, prennent d’abord en compte la santé et le bien-être de l’enfant », conclut-il.

Les imams suédois réagissent

De son côté, l’Agence suédoise de défense psychologique, un organisme récemment créé pour combattre les infox dirigées contre les intérêts suédois et l’éventuelle influence de gouvernements étrangers, affirme avoir retrouvé la trace des accusations envers les services sociaux sur un site en langue arabe dont les créateurs ne cachent rien de leur sympathie envers l’Etat Islamique (Daesh).

« La diffusion de fausses informations à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières du pays et l'incitation (à la haine) contre la Suède et sa population sont condamnées dans les termes les plus forts » par le Conseil des imams de Suède. Dans un communiqué en date du 10 février, l’instance estime que les cadres religieux « doivent faire tout leur possible pour contrer la rhétorique haineuse qui s'est répandue » parmi des fidèles.

« Il est important que les familles concernées (dont les enfants ont été retirés) reçoivent un soutien moral et une aide pratique dans l'exercice de leurs droits légaux. Les plaintes visant des fonctionnaires des services sociaux soupçonnés d'abuser de leur autorité doivent immédiatement faire l'objet d'une enquête », a aussi signifié le Conseil, pour qui les imams peuvent « aider à réduire les tensions en communiquant sur le rôle des services sociaux à leurs congrégations respectives et en fournissant aussi des connaissances sur la communication interculturelle aux services sociaux ». Avant de conclure : « Le dialogue et l'intérêt supérieur du citoyen doivent être au centre de toute œuvre. »


Attention aux vidéos décontextualisées !

Une vidéo montrant un agent de sécurité plaquant au sol un enfant, et présentée comme une preuve que des « enfants musulmans » sont « kidnappés » par les services sociaux suédois, a été largement relayée ces dernières semaines sur le Web. « En Suède, les autorités ont plaqué au sol et écrasé avec force le visage d’un enfant musulman, qui s’est enfui de son foyer pour retrouver sa vraie famille, après avoir été séparée par l’État. L’enfant hurle de douleur et prononce la chahada », l’attestation de foi musulmane, écrit en légende sur Twitter un internaute qui se présente comme « journaliste freelance, militant, activiste » installé en Syrie.

Or, en réalité, il s’agit d’une arrestation, certes violente, d’un enfant de 9 ans opérée en 2015 par un agent de sécurité, comme l'explique Les Observateurs. L’enfant, un demandeur d’asile arrivé en Suède sans famille, avait été arrêté avec un autre enfant à la gare à Malmö, en Suède, pour avoir voyagé sans billet de train. La vidéo avait déjà été partagée sur les réseaux sociaux en 2018 avec la fausse information qu’il s’agirait d’un enfant palestinien tué par la police israélienne... Elle est donc sans rapport avec les services sociaux suédois.

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