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Société

Gare aux fake news : chloroquine, nigelle et coronavirus, chronique d'une désinformation

Rédigé par | Jeudi 26 Mars 2020 à 19:30

           

En parallèle de l'épidémie de coronavirus, une autre sévit : celle des fake news, nombreuses à pulluler sur les réseaux sociaux. Si le phénomène n'est guère nouveau, il prend une plus grande ampleur en temps de crise et de confinement. Une infox autour de la chloroquine a particulièrement retenu notre attention et interroge, une fois encore, la responsabilité des internautes dans leur choix des contenus qu'ils partagent. Explications et conseils.



Gare aux fake news : chloroquine, nigelle et coronavirus, chronique d'une désinformation
En pleine crise sanitaire mondiale liée au Covid-19, rumeurs et infox se multiplient en masse sur les réseaux sociaux et il n’est pas toujours facile pour les internautes de démêler le vrai du faux face à l’info-obésité, propice à la diffusion massive de fake news.

Depuis plusieurs jours, la chloroquine fait l’objet de moult débats depuis que l'Institut Hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection à Marseille en a vanté les mérites pour traiter les patients atteints du coronavirus. Depuis, nombreux sont ceux, parmi les internautes, à s’improviser experts de cette molécule, y allant de leur avis tranchés sur les bienfaits ou les méfaits de la chloroquine contre le Covid-19.

Lire aussi : Face au coronavirus, la prescription de la chloroquine autorisée mais encadrée par décret

Gare aux fake news : chloroquine, nigelle et coronavirus, chronique d'une désinformation

Quand les pouvoirs de la graine de nigelle viennent s’en mêler

C’est dans ce contexte qu’une « information », massivement partagée sur les réseaux sociaux parmi les musulmans, a émergé : la chloroquine serait issue de la graine de nigelle, réputée être un « remède contre tous les maux sauf la mort » selon la tradition prophétique (hadith).

Cette affirmation a émergé doucement sur les réseaux sociaux mais a gagné une très forte visibilité mercredi 25 mars après la publication d’un billet sur le blog Al Nas. Le titre ne laisse aucune place au doute : « Coronavirus : la chloroquine est issue de la graine de Nigelle (Habba Sawda), "remède contre tous les maux sauf la mort" ».

L’article, massivement partagé, a été dépublié le même jour. Mais trop tard, le mal est fait. Après plus de 650 partages, plusieurs sites et pages Facebook ont repris le contenu dans lequel Al Nas écrivait, avec certitude, que « la chloroquine est un dérivé de la thymoquinone, médicament "miracle", aujourd’hui reconnu par d’éminents professeurs en médecine pour guérir les malades du coronavirus ».

Un article au contenu trompeur

Reprenant mot pour mot Wikipédia (sans citer l’encyclopédie), le blog écrivait : « La thymoquinone est un principe actif isolé à partir de Nigella sativa (cumin noir) qui a fait l’objet des premières études dans les années 1960 pour ses activités antioxydantes, anti-inflammatoires, antihistaminiques, antibactériennes et anticancéreuses, à la fois in vitro et dans certains modèles in vivo. »

Or, aucune trace de Nigella sativa n'est présente dans la choloroquine selon la base de données américaine PubChem, qui recense les molécules chimiques. Aucun lien avec la thymoquinone n'est également indiqué. Al Nas, en appuyant l’inverse, est allé plus loin en déclarant que la graine de nigelle est « plus efficace que la chloroquine » sur la base d’une thèse soutenue par un docteur en pharmacie en 2015 à l’Université de Picardie Jules Verne. Si l’affirmation est bel et bien extraite de la thèse, elle a été faite dans un cadre bien précis, à savoir dans le traitement contre le paludisme.

Il n’est pas question ici de remettre en cause les bienfaits reconnus de la graine de nigelle. Toutefois, elle ne constitue en rien, à l’heure d’aujourd’hui, un traitement contre le coronavirus. Sans aller jusqu’à dire les choses ainsi, le contenu du billet, paru dans ce contexte particulier, est bel et bien trompeur pour de nombreux lecteurs comme en témoignent la teneur de nombreux posts sur les réseaux sociaux.

Certains parmi ceux qui font commerce de la nigelle se sont ainsi vite emparés de « l’information » à l’image de Nigelle Pur, qui a écrit (avant de dépublier) ceci : « Incroyable ! Le traitement du coronavirus, la fameuse chloroquine est un dérivé de la thymoquinone, qui est le composant de la graine noire (Nigella sativa). » « Nous nous excusons d’avoir posté cette information de façon un peu hâtive ! Nous avions sous-estimé la force d’Internet pour que cette information soient relayées si vite et à si grande échelle (merci le confinement) », s’est contentée d’indiquer la société sur Facebook.

Un « erratum » qui ne change rien aux pratiques habituels

Al Nas a publié, jeudi 26 mars, un « erratum » affirmant cette fois que « non, la chloroquine n’est pas présente dans la nigelle ». « De nombreuses publications font effet du lien chimique entre la graine de Nigelle (Habba Sawda) et la chloroquine, molécule mise en lumière par le professeur Didier Raoult pour soigner les malades du coronavirus », débute l’article, en prenant le soin de ne jamais mentionner que le blog a été, de fait, la principale source de l'infox. A la recherche du buzz à tout prix, sans éthique ? On remarquera que le premier article, puis l’« erratum » ,ont été publiés dans la rubrique… « Buzz » du site.

« Malgré les bienfaits certes non négligeables de la graine de nigelle, celle-ci ne provient pas de la même famille que la chloroquine », lit-on dans le même billet, avant de se concentrer sur les propriétés bénéfiques de la nigelle. Histoire de passer à autre chose en faisant passer son article pour un « rappel » aux musulmans et mieux se dédouaner de sa responsabilité.

Bon à préciser : la nigelle est une plante dont « les musulmans » ne sont pas les seuls propriétaires, quand bien même elle est particulièrement mise en valeur dans la tradition islamique et que son usage est préconisé dans la médecine prophétique. Ces graines sont réputées pour leurs bienfaits depuis des millénaires, bien avant l’avènement de l’islam, comme l’explique Bassima Saida dans l’ouvrage La graine de nigelle, remède sacré ou sacré remède ? (La Ruche, 2011). Or, il est un réflexe dans la « muslimosphère » contre lequel il est grand temps d’en finir : celui de brandir à tout-va la nigelle comme une plante « islamique » à chaque fois qu’il est prouvé qu’elle est un bienfait.

Attention à la fiabilité des sources avant de partager

Al Nas n’en est pas à son premier billet publié qui soit trompeur. Pas plus tard que mardi 24 mars, un article a été publié sous le titre « Coronavirus : La presse américaine rend hommage au Prophète Mohammed ». Partagé plus de 2 600 fois sur Facebook, il est indiqué que l’hebdomadaire américain Newsweek – qui représente donc toute la presse américaine pour Al Nas ! – a « consacré un article au Prophète de l’Islam mettant à l’honneur les mesures d’hygiène et les conseils prophétiques qu’il a transmis à l’humanité en cas de pandémie il y a plus de 1 400 ans ».

Aucun lien ne redirige vers l’article original. Et pour cause : en regardant de plus près, il s’agit d’une contribution extérieure, signée du sociologue américain Craig Considine, sans lien avec la rédaction de Newsweek. D’ailleurs, à la fin de l’article original paru le 17 mars sur le site, il est signalé que « les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur » et non celles de Newsweek. Une information de taille qu’Al Nas omet délibérément.

Aujourd’hui plus que jamais, il faut appliquer le principe de précaution en vérifiant systématiquement, et a minima, la fiabilité de la source d’information. Dès lors que des sites ou des personnes sont identifiés pour colporter des rumeurs, propager des informations trompeuses ou ne pas citer leurs sources, le bon réflexe à adopter dans ces cas est encore de passer son chemin. Mieux encore, il est bon, avant de se décider à partager des liens, de faire preuve d'esprit critique pour mieux enrayer l'épidémie de fake news et contribuer à des réseaux sociaux plus sains. Car chaque partage n'est pas anodin ; il engage bel et bien une responsabilité que chacun doit être en capacité de mesurer.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur